PSG : Nasser Al-Khelaïfi, l’homme qui étouffe le football français

Nasser Al-Khelaïfi préside le PSG, beIN Media et siège à la LFP. Plaintes, perquisitions, rapport sénatorial : les conflits d'intérêts au sommet du foot français.

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Nasser Al-Khelaïfi dirige le Paris Saint-Germain. Il préside également beIN Media Group, dont la filiale française détient des droits de diffusion sur la Ligue 1 et la Ligue 2. Il siège au conseil d’administration de la Ligue de Football Professionnel, l’instance qui attribue ces mêmes droits. Dans les grandes ligues européennes, une telle configuration est généralement exclue par les règlements. En France, elle a fonctionné sans obstacle pendant plusieurs années.

La mission sénatoriale conduite par Michel Savin, rendue publique le 30 octobre 2024 et adoptée à l’unanimité, dénonce « une gestion insatisfaisante des conflits d’intérêts » et « les effets délétères de ceux-ci dans la gestion de la LFP ». Parmi ses 35 recommandations : rendre incompatible la fonction de membre du CA d’une ligue professionnelle avec la direction d’un diffuseur audiovisuel détenant des droits sur cette ligue. La mesure vise nommément Al-Khelaïfi. Le président de la FFF, Philippe Diallo, a reconnu la nécessité d’agir : « Quand j’appelle à une réforme de la gouvernance, j’appelle à traiter ces questions. Rien ne sera mis de côté. » Aucune réforme structurelle n’a depuis été adoptée.

Le cumul des mandats de Nasser Al-Khelaïfi

Un seul homme à la tête du PSG, de beIN Media et du CA de la LFP

Paris Saint-Germain Président du club — 837 M€ de revenus Nasser Al-Khelaïfi Dirigeant central — triple cumul de mandats beIN Media Group Président — détient droits TV L1 et L2 LFP Membre du CA — attribue les droits TV Président Président Administrateur Conflit d’intérêts beIN achète les droits que la LFP attribue

Sources : rapport sénatorial Savin (oct. 2024) · L’Équipe · Le Monde · Complément d’Enquête (France 2, fév. 2025)

Droits TV : la scène filmée du 14 juillet 2024

Le 14 juillet 2024, 41 présidents de clubs et dirigeants de la LFP se réunissent pour statuer sur l’attribution des droits télévisés de la Ligue 1. Al-Khelaïfi est dans la salle. Les images, diffusées en février 2025 par France 2 dans Complément d’Enquête puis par L’Équipe, montrent Joseph Oughourlian, président du RC Lens, s’adresser directement au dirigeant qatari : « Nasser, je pense que tu devrais respecter les autres présidents. Il faut que tu comprennes un concept qui visiblement vous échappe chez beIN, ou au PSG, ou aux deux, qui s’appelle le conflit d’intérêts. Tu intimides tout le monde. » John Textor, président de l’OL, prend la même position.

Ce jour-là, le CA décide d’ouvrir des négociations exclusives avec DAZN et beIN Sports France, une décision qui engage directement le groupe médiatique présidé par Al-Khelaïfi. L’accord finalement signé, à 478,5 millions d’euros, a tourné court : DAZN n’a honoré qu’une fraction de ses engagements financiers, laissant les clubs dans une détresse que les chiffres de la saison suivante documenteront.

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Le 11 février 2026, Nicolas de Tavernost, directeur général de LFP Media, démissionne en plein conseil d’administration convoqué en urgence. Sa décision est entérinée le 17 février par le conseil de surveillance. Ce qui a précipité son départ : la FIFA vient d’attribuer les droits du Mondial 2026 et 2030 à beIN Sports, court-circuitant Ligue 1+ qui avait signé un contrat de près de 20 millions d’euros, présenté jusque-là comme une simple formalité administrative.

Tavernost s’explique dans Le Monde : « Le processus est anormal. Nous étions rentrés dans une période d’approbation. La FIFA devait vérifier la conformité du contrat, pas relancer un processus de renégociations. » Avant de quitter ses fonctions, il avait désigné devant le CA la responsabilité du PSG, dont la présidence était représentée par le directeur général Victoriano Melero. Challenges a parlé de « double jeu du PSG et de beIN Sports ». Tavernost, dans sa déclaration de départ : « Je prends acte du fait qu’il n’y a pas une unanimité complète des clubs de Ligue 1 derrière Ligue 1+. »

Vincent Labrune, président de la LFP, niait fermement en février 2025 dans Le Monde être « inféodé » au patron du PSG. Quelques mois plus tôt, lors de la finale de Ligue des Champions 2025, Al-Khelaïfi l’avait publiquement désigné « meilleur président de Ligue » en soulignant son travail « alors que tout le monde l’a critiqué ».

PNF, Anticor : deux ans de procédures judiciaires

En février 2024, le Parquet national financier ouvre une enquête pour détournement de fonds publics portant sur la gestion de la LFP. Le 5 novembre 2024, le siège de la ligue est perquisitionné.

Le 4 juillet 2025, l’association AC! Anticorruption saisit le PNF avec neuf chefs d’accusation : escroquerie en bande organisée, blanchiment aggravé, prise illégale d’intérêts, évasion fiscale. La plainte dénonce « une vaste escroquerie visant à détourner les ressources du football français au profit d’intérêts privés étrangers, en l’occurrence et principalement qataris ». Elle met en cause Al-Khelaïfi, Labrune, plusieurs présidents de clubs, ainsi qu’une société baptisée « Pitch », soupçonnée de surfacturation au détriment des clubs.

Le 3 mars 2026, Anticor adresse un signalement distinct au parquet de Paris, ciblant Al-Khelaïfi pour prise illégale d’intérêts dans les négociations de l’été 2024. L’information est révélée par L’Équipe le 24 mars. L’entourage du dirigeant rétorque que c’est Yousef al-Obaidly, directeur général de beIN Sports France, qui exerce le « contrôle opérationnel et exécutif total » de la société. Al-Khelaïfi, lors d’une interview de février 2026 : « Je n’ai pas de temps pour ça. »

Quand QSI rachète le PSG en 2011, le club génère 99 millions d’euros de revenus annuels. En 2024-2025, ce chiffre atteint 837 millions d’euros, confirmé par le club lui-même. Victoriano Melero a fixé le cap suivant : dépasser le milliard dans les cinq ans.

Les budgets des clubs pour 2025-2026 donnent l’échelle du décrochage. Le PSG opère avec une enveloppe estimée entre 850 et 880 millions d’euros. L’OM, deuxième budget du championnat, dispose de 292,5 millions. Lyon de 215 millions, Monaco de 190 millions, Nice de 145 millions. Angers, promu, tourne à 25 millions. L’écart entre le PSG et le club le plus modeste de Ligue 1 est de l’ordre de 34 fois. Le budget du PSG équivaut, seul, à celui de douze clubs réunis.

Le rapport annuel de l’UEFA, publié le 26 février 2026 et portant sur 745 clubs de 55 fédérations, chiffre l’écart autrement : en recettes commerciales et de sponsoring, le PSG perçoit 29 fois plus que le club médian français. Ce ratio n’existe nulle part ailleurs en Europe, sauf en Espagne où il atteint 36. En Angleterre, il est de 9. En Allemagne, de 7. L’UEFA appelle à « renforcer les mécanismes de solidarité pour limiter ces écarts ».

Comment le PSG a esquivé le fair-play financier

Les révélations des Football Leaks, publiées par Mediapart en novembre 2018, ont mis en lumière les mécanismes utilisés pour injecter des capitaux dans le club tout en respectant formellement les règles de l’UEFA. Selon l’enquête, QSI aurait injecté 1,8 milliard d’euros depuis 2011, dont 1,35 milliard via des contrats de sponsoring gonflés artificiellement. Celui passé avec l’Autorité du tourisme du Qatar prévoyait des versements de 200 millions d’euros par an. Le cabinet Octagon estimait la valeur réelle du partenariat à 2,7 millions, soit 77 fois moins.

Les enquêteurs de l’UEFA auraient voulu sanctionner ces pratiques. Selon Mediapart, des interventions de Michel Platini et Gianni Infantino ont conduit à un accord jugé « trop indulgent » par l’enquêteur en chef Brian Quinn, qui a démissionné. Le mécanisme a alimenté une inflation salariale que les clubs rivaux, sans bailleur souverain, ne pouvaient pas absorber.

Depuis le rachat par QSI, le PSG a remporté onze des treize derniers championnats de France. Le titre 2024-2025, acquis à la 28e journée avec 84 points, record absolu de l’ère à 18 clubs, s’est terminé avec 19 points d’avance sur l’OM. Le site officiel de la Ligue 1 le présente comme « la toute première équipe sacrée onze fois championne de France en treize saisons ».

La société d’analyse Opta donnait le PSG favori à 79 % dès le premier jour de la saison 2024-2025. Pour 2025-2026, la probabilité affichée est de 77,62 %, le LOSC n’étant crédité que de 5,96 %. La saison en cours déroge à la règle : au classement de la 26e journée, le PSG devance Lens d’un seul point (60 contre 59), offrant la course au titre la plus serrée depuis plusieurs années. Ce resserrement ne modifie pas la structure d’un championnat pensé, financièrement, autour d’un seul acteur.

Ce déséquilibre interne a un effet mesurable à l’échelle européenne : la France a reculé dans les coefficients UEFA 2025-2026, dépassée par la Pologne, faute de clubs capables de tenir la durée sur la scène continentale en dehors du PSG.

PSG-Lens reporté : quand le PSG réécrit le calendrier

En mars 2026, le PSG a officiellement demandé à la LFP de reporter son match de Ligue 1 contre le RC Lens, prévu le 11 avril, entre les deux matches de quart de finale de Ligue des Champions contre Liverpool (aller le 8 avril, retour le 14). La LFP devait rendre sa décision ce 26 mars, et le report devrait être accordé en dépit du refus de Lens.

Le club nordiste, premier poursuivant du PSG à un point au classement, a calculé les conséquences : quinze jours sans match, puis trois rencontres en une semaine, dont deux confrontations directes contre le PSG et Lyon. Lens a dénoncé publiquement une « conception singulière de l’équité sportive ». La LFP tranche seule. Ouest-France note que les « appuis du PSG au sein de la LFP » peuvent peser sur la décision.

Champion de France à 4,67 millions : la Ligue 1 s’appauvrit

Pour 2025-2026, les 18 clubs de Ligue 1 se partagent 80,5 millions d’euros de droits TV nets, après déduction des charges, du reversement à CVC et de l’aide aux relégués. Le champion de France touchera au maximum 4,67 millions d’euros, moins que ce que percevait Montpellier, lanterne rouge la saison précédente (5,18 millions). Les clubs enregistrent une baisse de 35 % des revenus télévisés au premier trimestre 2025-2026.

En Premier League, l’accord 2025-2029 représente 7,8 milliards d’euros sur quatre saisons. Liverpool, champion, a perçu 200,5 millions de droits TV la saison passée. Southampton, lanterne rouge, en a touché 125,2 millions. L’écart entre le mieux et le moins bien loti y est d’un facteur 1,6.

L’accord CVC de 2022 pèse sur le long terme : en échange de 1,5 milliard d’euros versés aux clubs, la LFP a cédé 13 % de ses revenus à vie à un fonds privé. Le PSG a reçu 200 millions dans l’opération, soit 18 % du total. Les 54,5 millions reversés chaque saison à CVC constituent la ponction la plus lourde sur les recettes disponibles avant redistribution.

1,3 milliard de pertes : l’état réel des clubs français

La saison 2024-2025 s’est soldée par une perte d’exploitation d’environ 1,3 milliard d’euros pour l’ensemble du football professionnel français : 1,1 milliard en Ligue 1, 200 millions en Ligue 2. Les plus-values sur ventes de joueurs, environ 800 millions, ramènent la perte nette à 400 millions. Pour tenir, les actionnaires ont injecté près de 700 millions d’euros garantis sur l’exercice. Le président de la DNCG, Jean-Marc Mickeler, a résumé la situation dans L’Équipe : « Nous restons dans la course, toujours vivants, mais sous anti-inflammatoires. »

Pour 2025-2026, la DNCG anticipe un déficit opérationnel du même ordre, avec 14 clubs sur 18 déjà en pertes significatives. L’OL a été officiellement rétrogradé en Ligue 2 par la DNCG le 24 juin 2025, avant d’être sauvé par ses actionnaires. Parmi les clubs européens dépassant 50 millions de pertes d’exploitation, trois sont français : l’OL (196 millions avant impôts), l’OM (105 millions) et Strasbourg. Seul le LOSC figure parmi les clubs rentables du continent, avec 94 millions de bénéfices avant impôts.

La vente de joueurs est devenue le seul amortisseur disponible. Sur 2022-2024, les plus-values sur cessions ont représenté environ 20 % des produits encaissés par les clubs de l’élite. La balance de transferts positive de la Ligue 1 en 2025, 344 millions d’euros, traduit une contrainte économique : vendre les meilleurs éléments pour solder les comptes, et les voir rejoindre la Premier League.

Ce que le rapport Savin propose, et ce qui bloque

Les 35 recommandations sénatoriales posent un cadre : obligation de déclaration des conflits d’intérêts, contrôle renforcé de la LFP par ses autorités de tutelle, incompatibilité entre mandat d’administrateur et direction d’un diffuseur. Certaines relèvent du règlement et peuvent être appliquées rapidement. D’autres buttent sur la résistance des grands clubs, dont le poids dans les instances est proportionnel à leurs revenus.

La Premier League tire sa valeur commerciale de l’incertitude du titre, disputé chaque saison entre cinq ou six clubs capables de le remporter. Cela génère des droits TV élevés, redistribués à l’ensemble, avec un écart de 1,6 entre le champion et la lanterne rouge. La Bundesliga produit le même effet, à un milliard d’euros de droits par saison, grâce aux rivalités entre Bayern, Dortmund, Leverkusen et Stuttgart.

Le PSG pose une question que ni le rapport Savin ni la LFP n’ont tranchée : c’est le seul club français capable d’exister durablement au sommet de l’Europe. Il en a apporté la preuve en remportant la Ligue des Champions 2024-2025 face à l’Inter Milan, premier titre de l’histoire du club. Rogner son avantage financier par une redistribution contrainte ampute le seul argument sportif international que le football français possède encore.



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