Les enseignants français sont-ils vraiment mal payés ?

Salaires en chute, postes vacants, démissions en hausse de 679 % en quinze ans. Le malaise des enseignants français a cessé d'être un signal d'alarme : c'est un état permanent.

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La France consacre davantage de son PIB à l’éducation que la moyenne des pays développés. Pourtant, un enseignant débutant y gagne deux fois moins qu’en Allemagne, et seulement 4 % des professeurs français estiment que leur métier est valorisé dans la société, le taux le plus bas de l’OCDE. Ce décalage n’est pas une anomalie récente : il est le résultat d’un choix politique maintenu depuis quarante ans, dont les effets sur le recrutement sont aujourd’hui difficilement réversibles.

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Le ministère de l’Éducation nationale communique volontiers sur un salaire net moyen de 2 920 € par mois pour l’ensemble des enseignants. Un professeur certifié qui entre dans le métier aujourd’hui perçoit 1 861 € nets, toutes primes incluses : indemnité de suivi, prime d’attractivité, indemnité de résidence. La promesse d’un recrutement à 2 000 € nets minimum, avancée depuis 2023, n’est toujours pas tenue selon le SNES-FSU.

La moyenne ministérielle reflète la situation des enseignants en fin de carrière, après trois décennies de progression indiciaire. Or la carrière enseignante française est construite sur un niveau de départ bas et une progression particulièrement lente : il faut en moyenne 35 ans pour atteindre le sommet de la grille salariale, contre 25 ans dans les pays de l’OCDE. Ce schéma gonfle mécaniquement la moyenne sans modifier les conditions d’entrée dans le métier, celles qui déterminent si un étudiant choisit ou non de passer le concours.

Quarante ans de gel qui ont ruiné le pouvoir d’achat

La cause du déclassement est datée avec précision. En 1982, le salaire des fonctionnaires cesse d’être indexé sur l’inflation. Le point d’indice, unité de base du traitement de tous les agents publics, entame alors un glissement progressif. Le passage à l’euro accentue le mouvement. À partir de 2010, le gel devient délibéré : le point d’indice n’est revalorisé qu’à deux reprises en plus d’une décennie, de 3,5 % en juillet 2022 puis de 1,5 % en juillet 2023, dans les deux cas en dessous de l’inflation. Il est fixé aujourd’hui à 4,92 €, sans modification depuis juillet 2023.

Un rapport du sénateur Gérard Longuet chiffre la perte en euros constants à entre 15 et 25 % sur vingt ans. Le syndicat UNSA-Éducation retient le chiffre de 22 % de pouvoir d’achat perdu depuis 2000. L’indicateur le plus parlant reste l’évolution du rapport au SMIC : en 1980, le premier échelon d’un professeur certifié représentait plus de deux SMIC. En 2025, il en représente 1,08.

Cette érosion n’est pas le produit d’une négligence budgétaire passagère. Elle résulte d’une politique de modération salariale dans la fonction publique, maintenue de façon cohérente pendant quatre décennies, dont les enseignants, en raison de leur nombre et du poids de leur masse salariale dans le budget de l’État, ont supporté une part disproportionnée.

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Deux fois moins payés qu’en Allemagne

Selon le rapport Regards sur l’éducation 2024 de l’OCDE, un enseignant du secondaire en début de carrière perçoit en France environ 30 935 € bruts annuels. En Allemagne, le même profil démarre à 61 457 €. En Espagne, le salaire d’entrée atteint 38 004 €. Au Luxembourg, un enseignant confirmé peut dépasser 89 794 €. En parité de pouvoir d’achat, pour un enseignant de quinze ans d’ancienneté, la France se situe entre l’Italie et la Colombie, loin derrière l’Espagne (55 600 dollars), les États-Unis (65 000 dollars) ou le Canada.

La comparaison avec l’Allemagne appelle plusieurs nuances. Un enseignant allemand travaille 40 semaines par an contre 36 en France, part à la retraite entre 65 et 67 ans contre 62 à 64 ans côté français, et supporte une fiscalité moyenne de 25 % contre environ 10 % en France. Ces paramètres réduisent l’écart réel, sans le combler.

La position française dans les classements internationaux est d’autant plus difficile à expliquer que la France consacre 5,4 % de son PIB aux établissements d’enseignement, contre 4,9 % en moyenne dans l’OCDE. Elle dépense davantage que ses voisins et figure pourtant dans le groupe des pays à faible coût salarial unitaire des enseignants, aux côtés de la Hongrie, du Chili et de la Colombie. L’explication est arithmétique : la France compte 860 000 enseignants, contre 725 500 en Allemagne pour une population comparable. Le même volume de dépenses, réparti sur un corps plus nombreux, produit des salaires individuels plus faibles.

Le moral des profs en chute libre

L’enquête internationale TALIS, publiée par l’OCDE en octobre 2025 et menée auprès de 280 000 enseignants dans 55 pays, fournit des données difficilement contestables. Seulement 4 % des enseignants français estiment que leur profession est valorisée dans la société, contre 20 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Ce taux était déjà de 7 % en 2018 et a continué de reculer depuis. Sur la satisfaction salariale, 27 % des professeurs de collège et 22 % des enseignants du primaire se disent satisfaits de leur rémunération, contre 40 % dans l’OCDE. Seuls 54 % des enseignants français estiment que les avantages du métier surpassent ses contraintes, le chiffre le plus bas de l’organisation.

Ce mois-ci, une note d’information de la DEPP, la direction statistique du ministère de l’Éducation nationale, a mesuré pour la première fois non pas le seul traitement indiciaire mais le niveau de vie global des enseignants : revenus du foyer, situation du conjoint, patrimoine. Les résultats confirment un déclassement plus large que les comparaisons salariales brutes ne le suggéraient. Ce niveau de vie est inférieur à celui des autres cadres de la fonction publique de catégorie A. Un tiers seulement des professeurs perçoit plus de 34 000 € par an, contre la moitié des autres cadres fonctionnaires.

Postes vacants, démissions : l’école à court de profs

En 2025, 2 610 postes sont restés vacants à l’issue des concours, sur 27 713 proposés, soit 9,4 % des postes offerts. C’est la quinzième année consécutive que l’Éducation nationale ne parvient pas à recruter suffisamment. Les tensions les plus fortes concernent les mathématiques et la physique-chimie (26 % de postes vacants au CAPES externe dans ces deux disciplines), les lettres classiques (33 %) et l’allemand (23 %). Les académies de Créteil, Versailles, Guyane et Mayotte concentrent l’essentiel des déficits.

L’amélioration apparente du taux de pourvoi par rapport aux années précédentes tient à une réduction délibérée du nombre de postes offerts dans les zones les moins attractives, et non à un regain d’intérêt pour les concours.

Les chiffres de démission complètent ce tableau. Sur l’année scolaire 2021-2022, 2 836 enseignants ont quitté volontairement leur poste, soit une progression de 679 % depuis 2008 où l’on recensait 364 départs. Sur 2023-2024, ce chiffre s’établit à 2 366, niveau toujours sans précédent historique. La donnée la plus instructive porte sur les stagiaires : ils représentent 2,8 % des effectifs totaux et concentrent 22 % des démissions. Une enquête du SNES-FSU citée par M6 Info en août 2025 indique que deux tiers des enseignants du second degré ont envisagé de quitter le métier. Pour pallier les manques, le recours aux contractuels a augmenté de 43 % entre 2015 et 2022.

Revalorisation, Pacte enseignant : des mesures insuffisantes

En 2023, le gouvernement Borne avait présenté une revalorisation comme « historique ». Depuis la rentrée de cette année-là, tous les enseignants bénéficient d’une hausse inconditionnelle d’au moins 125 € nets par mois, obtenue par le doublement des indemnités statutaires. Pour les enseignants ayant entre un et dix ans d’ancienneté, les augmentations ont atteint de 174 à 251 € nets mensuels. Le « Pacte enseignant » a par ailleurs proposé des missions complémentaires rémunérées, auxquelles environ 255 000 professeurs ont adhéré, soit 30 % du corps.

Depuis, le point d’indice n’a pas bougé. Les organisations syndicales qualifient 2025 d’année blanche sur le plan salarial. La Cour des comptes a publié en juin 2025 un audit sur le Pacte enseignant, relevant des inégalités d’application notables : 37 % des enseignants du secondaire y ont adhéré, contre 24 % dans le primaire, ce qui a accentué les disparités entre les deux degrés d’enseignement.

Le budget 2026 ne prévoit aucune mesure nouvelle. Le plafond des crédits pour l’enseignement scolaire passe de 64,3 à 64,5 milliards d’euros, une progression intégralement absorbée par le vieillissement mécanique du corps enseignant, estimé à 400 millions d’euros supplémentaires. En janvier 2026, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a indiqué dans Le Monde qu’il n’y avait « pas de mesures prévues spécifiques » de revalorisation pour l’année en cours, renvoyant la question à 2027 et à l’élection présidentielle.

Derrière cette impasse se pose une question que le débat politique n’a pas encore vraiment abordée : la France peut-elle maintenir un corps enseignant de 860 000 professeurs sans dégager les moyens salariaux qui rendraient le métier attractif ? Ou doit-elle, à l’image de l’Allemagne, réduire le nombre de postes pour augmenter les rémunérations ? Ce choix entre quantité et niveau de rémunération n’a pour l’instant fait l’objet d’aucune décision assumée.



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