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La France exporte davantage d’électricité que jamais : 92,3 TWh en solde net exportateur en 2025, un record. Pourtant, les infrastructures physiques qui permettent ces échanges avec ses voisins restent en deçà des standards européens : le taux d’interconnexion français atteignait 13 % de la capacité installée en 2024, sous le seuil de 15 % fixé à titre indicatif par Bruxelles. À la frontière franco-allemande, un projet d’envergure vient de franchir une étape décisive pour combler une partie de cet écart.
Deux lignes mal assorties freinent les échanges d’électricité
Entre Eichstetten am Kaiserstuhl, dans le Bade-Wurtemberg, et la frontière française, deux circuits aériens coexistent aujourd’hui dans un état d’asymétrie technique. L’un fonctionne à 220 kilovolts et relie la sous-station allemande au poste français de Vogelgrun ; l’autre, déjà à 380 kV, est connecté au poste de Muhlbach, à proximité de Fessenheim. Cette hétérogénéité limite les capacités de transit et complique l’exploitation du réseau des deux côtés de la frontière.
Le projet vise à unifier les deux circuits à 380 kV et à les raccorder au seul poste de Muhlbach. Le poste 220 kV d’Eichstetten deviendra alors inutile et sera mis hors service. Côté français, c’est RTE, le gestionnaire du réseau de transport hexagonal, qui prend en charge les travaux à partir de la ligne frontière.
18 kilomètres de pylônes à reconstruire dès 2027
Le gestionnaire de réseau allemand TransnetBW a retenu le groupe Spie pour réaliser, à partir de 2027, le remplacement de l’infrastructure sur environ 18 kilomètres. La prestation comprend l’installation de 51 nouveaux pylônes, le remplacement des câbles, et le démantèlement parallèle de 55 pylônes existants, le tout sans interrompre l’alimentation électrique, grâce à la mise en place de lignes provisoires pendant la durée du chantier.
Sur le plan technique, les anciens pylônes de type Donaumast cèdent la place à des Tonnenmasten : plus étroits mais légèrement plus hauts, ces structures sont mieux adaptées aux contraintes foncières de la trasse existante. Le tracé est divisé en trois sections (A, B, C) et traverse les communes d’Eichstetten am Kaiserstuhl, Teningen, March, Bötzingen, Gottenheim, Merdingen et Breisach am Rhein.
Stefan Weikl, responsable de l’agence locale de Spie Germany Switzerland Austria, résume l’enjeu opérationnel : « La mise en œuvre des tronçons pendant le fonctionnement du réseau requiert une précision maximale, un savoir-faire technique et une coordination étroite de tous les acteurs. » Burkhard Sager, directeur de la division Haute tension chez Spie GSA, replace le projet dans sa dimension systémique : « L’extension des lignes à très haute tension transfrontalières est un pilier central de la stabilité du réseau en Allemagne et en Europe. »
Berlin classe le projet « urgent » et accélère les autorisations
Ce chantier ne relève pas d’une initiative récente. Il figure au programme de développement du réseau électrique allemand, le Netzentwicklungsplan Strom, depuis 2017, sous la référence Projet P176, Mesure 387. En 2021, le Parlement fédéral l’a formellement inscrit dans la loi de planification des besoins en réseau (Bundesbedarfsplangesetz, BBPIG) sous le numéro de projet 72.
Le ministère fédéral de l’Économie et du Climat (BMWK) lui a de surcroît attribué la mention besonders eilig, « particulièrement urgent », ce qui a permis de court-circuiter l’étape intermédiaire de la Bundesfachplanung et de passer directement à la procédure d’autorisation formelle (Planfeststellung).
La demande a été déposée par TransnetBW en mai 2023 auprès de la Bundesnetzagentur, l’autorité de régulation fédérale. La conférence publique s’est tenue à Fribourg-en-Brisgau en juin 2023, suivie en septembre de la fixation du cadre d’examen environnemental et technique. Le dépôt des demandes détaillées pour les différentes sections est prévu en 2025, pour un démarrage des premiers tronçons en 2027 et une mise en service échelonnée entre 2029 et 2030.
Spie décroche deux grands contrats THT en un mois
Ce contrat intervient au moment où Spie consolide son positionnement sur le segment des réseaux électriques en Allemagne. En mars 2026, le groupe a également signé un contrat-cadre de huit ans avec TenneT pour la construction de cinq sous-stations 380/110 kV dans le Schleswig-Holstein, avec des mises en service échelonnées jusqu’en 2033. En 2025, Spie a franchi pour la première fois le cap des 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires (10,38 milliards, en hausse de 4,8 %), avec un résultat opérationnel record de 793,5 millions d’euros, l’Allemagne figurant parmi les principaux contributeurs à cette croissance.
Interconnexions : l’Europe électrique n’a pas fini son chantier
Le projet franco-allemand du corridor rhénan s’inscrit dans un déficit structurel que l’Europe peine à résorber. Avec un taux d’interconnexion de 13 % en 2024, la France reste sous l’objectif indicatif européen de 15 %, un seuil pensé pour garantir la solidarité entre États membres en cas de crise d’approvisionnement ou de pic de production renouvelable. Les Pyrénées constituent le principal goulot d’étranglement avec l’Espagne ; la frontière est avec l’Allemagne et la Suisse souffre d’une capacité installée vieillissante. Chaque projet de renforcement contribue à réduire cette vulnérabilité, mais le chantier global reste considérable à l’échelle du continent.


