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En 2025, Naval Group a engrangé 18,9 milliards d’euros de commandes, soit plus du double de tout ce qu’il avait signé lors des cinq années précédentes réunies. Derrière ce chiffre vertigineux : un porte-avions nucléaire, quatre sous-marins néerlandais, des frégates grecques, et la guerre en Ukraine comme accélérateur systémique. Le champion naval français entre dans une ère nouvelle. Reste à savoir s’il peut livrer ce qu’il a promis.
Quand les chiffres changent de dimension
Il y a des années qui marquent une rupture. 2025 en est une pour Naval Group. Le groupe a engrangé 18,9 milliards d’euros de prises de commandes sur l’exercice, portant son carnet global à 32 milliards soit près de sept années d’activité garantie. Pour mesurer l’ampleur du bond : l’industriel n’avait signé que 8,2 milliards en 2024, eux-mêmes qualifiés d’historiques après une année 2023 à 3,4 milliards. En deux exercices, Naval Group a quintuplé ses prises de commandes annuelles. La Tribune n’a pas hésité à parler de performance « stratosphérique, historique, légendaire ».
Le ratio book-to-bill, rapport entre commandes signées et chiffre d’affaires réalisé, atteint 4 en 2025, contre 1,9 l’année précédente et 0,79 en 2023. Ce chiffre ne traduit pas un bon trimestre : il signale une rupture de régime. Naval Group accumule des engagements bien au-delà de sa capacité de production immédiate, bâtissant une visibilité commerciale sans équivalent dans son histoire. Le chiffre d’affaires, lui, progresse plus sobrement, à 4,679 milliards d’euros, reflet d’une industrie dont les cycles de production se comptent en décennies.
Naval Group : un hacker menace de publier des secrets militaires
L’économie de guerre, premier moteur du boom
Cette performance ne s’explique pas par le seul mérite commercial de Naval Group. Elle est d’abord le produit d’un basculement géopolitique profond. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a provoqué un électrochoc dans les chancelleries occidentales, déclenchant une vague de hausses de budgets militaires sans précédent depuis la guerre froide.
En France, la Loi de programmation militaire 2024-2030 a prévu 268 milliards d’euros de commandes aux industriels, contre 170 milliards pour la LPM précédente. Le budget défense 2025 a été porté à 50,5 milliards d’euros, en hausse de 7 % sur un an. La Direction générale de l’armement a atteint 38 milliards d’euros de commandes passées aux industriels en 2025, contre 20 milliards deux ans plus tôt, un doublement en vingt-quatre mois. Naval Group, premier constructeur naval de défense en Europe, se retrouve mécaniquement en position de principal bénéficiaire de cette vague.
Pierre-Éric Pommellet, PDG du groupe et président du Groupement des industries navales, l’a formulé sans détour lors des vœux à la filière en janvier 2026 : le Covid et la guerre en Ukraine ont servi de « déclencheur » à l’augmentation des dépenses militaires, lorsque le président Macron a appelé à une « économie de guerre ». La commande publique a répondu. Naval Group aussi.
Cinq contrats qui ont fait basculer le bilan
La mécanique des 18,9 milliards repose sur quelques dossiers structurants, chacun illustrant une logique commerciale distincte.
Le plus lourd, et le plus symbolique, est le contrat du Porte-Avions de Nouvelle Génération. Baptisé France Libre par Emmanuel Macron le 18 mars 2026 lors d’une visite sur le site de Nantes-Indret, ce programme représente un investissement évalué à au moins 12,2 milliards d’euros. Le navire, 78 000 tonnes et 310 mètres de long, soit presque deux fois le tonnage du Charles de Gaulle, sera le plus grand bâtiment militaire jamais construit en Europe. Sa mise en service est prévue en 2038. Sa construction mobilise une organisation industrielle tripartite : Naval Group et les Chantiers de l’Atlantique pour le navire hors chaufferies, TechnicAtome pour les réacteurs nucléaires K22. Sur près de vingt ans, ce programme irriguera tout un tissu d’industriels de la défense, de Dassault Aviation à MBDA en passant par Thales.
À l’export, le contrat néerlandais fait figure de victoire stratégique majeure. Signé en septembre 2024 pour 5,6 milliards d’euros, il prévoit la livraison de quatre sous-marins à propulsion conventionnelle de la famille Barracuda, baptisés Orka, Zwaardvis, Barracuda et Tijgerhaai, obtenus face aux offres allemande, suédoise-néerlandaise et espagnole, au terme d’un processus d’évaluation engagé dès 2015. L’entrée pleine de ce contrat dans le bilan 2025, avec le lancement de ses travaux préparatoires, a pesé lourd sur les résultats de l’exercice.
Deux autres succès export complètent le tableau. En Grèce, Naval Group a signé en novembre 2025 le contrat pour une quatrième frégate FDI Belh@rra, dans la continuité d’un programme initié en 2022, au moment même où la première unité, la HS Kimon, était livrée à Lorient le 18 décembre. En Indonésie, le contrat portant sur deux sous-marins Scorpène Evolved Full LiB, signé avec le chantier naval PT PAL, est entré en vigueur en juillet 2025. Sa particularité : les deux bâtiments seront entièrement construits à Surabaya, grâce à un transfert complet de technologie. Naval Group a créé pour l’occasion la filiale locale PT Naval Group Nusantara. Ce modèle de souveraineté industrielle partagée est précisément ce qu’attendent les marines des marchés émergents.
Sur le front domestique, les commandes de la Marine nationale ont atteint un palier inédit. Le programme des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération, quatre unités de 150 mètres et 15 000 tonnes destinées à la Force océanique stratégique jusqu’en 2090, a franchi en 2025 l’étape du début de construction du premier submersible à Cherbourg. En août, deux nouveaux contrats brésiliens totalisant 528 millions d’euros sont venus s’ajouter, dans la continuité du partenariat PROSUB engagé en 2008, confirmant la confiance de Brasilia dans le savoir-faire français en propulsion nucléaire.
Trois échecs qui nuancent le triomphe
Le carnet record n’efface pas trois revers significatifs, qui dessinent en creux les limites structurelles du modèle commercial de Naval Group.
En août 2025, Ottawa a éliminé le constructeur français de la compétition pour douze sous-marins, un mégacontrat estimé à 37 milliards d’euros, lui préférant l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems et le sud-coréen Hanwha Ocean. Selon plusieurs sources industrielles, Naval Group n’aurait pas « jeté toutes ses forces dans la bataille ». Le même mois, la Norvège a choisi le britannique BAE Systems pour au moins cinq frégates de nouvelle génération, contrat à 11,5 milliards d’euros, invoquant les « liens historiques » entre la Royal Navy et la marine norvégienne, et une exigence d’interopérabilité dans les standards OTAN. En novembre, la Pologne a ouvert des négociations exclusives avec le suédois Saab pour ses futurs sous-marins de classe A26, au détriment de Naval Group.
Trois échecs consécutifs sur de grands programmes en zone OTAN dessinent un angle mort persistant : Naval Group excelle sur les marchés hors-Alliance ou dans les partenariats bilatéraux structurés autour du transfert de technologie. Il peine davantage lorsque les critères d’interopérabilité atlantiste et les réseaux d’influence nordiques ou anglo-saxons dominent la décision d’achat. Pommellet a relativisé en janvier 2026 : « Nous avons de nombreux programmes en cours et à venir : six frégates FDI en construction à Lorient, neuf navires de lutte anti-mines… » Un carnet plein permet de tenir ce discours. Il ne dispense pas de répondre à la question.
Livrer 32 milliards : le défi qui commence maintenant
Un carnet de 32 milliards d’euros est une promesse industrielle. La tenir est une autre affaire.
Le site de Cherbourg, avec ses quelque 5 000 salariés et sous-traitants, concentre la majeure partie de l’activité sous-marine. Il mène désormais plusieurs programmes simultanément : SNA Barracuda, SNLE 3G en construction, préparation des transferts de technologie pour les contrats indonésien et néerlandais. La main-d’œuvre qualifiée, soudeurs, chaudronniers, ingénieurs en systèmes nucléaires, est rare et longue à former. Ce goulot d’étranglement est reconnu y compris en interne : lors du Comité social et économique de novembre 2025, la CGT alertait sur « les choix industriels », signe que la montée en cadence génère des tensions réelles.
Pour y répondre, Naval Group a lancé le plan de transformation CAP 30, couvrant la période 2026-2030, avec 1 500 recrutements prévus dans le Var sur cinq ans et 200 millions d’euros d’investissements sur le site de Cherbourg. Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a évoqué la création potentielle de 10 000 emplois dans le pôle de défense varois d’ici 2030.
Les perspectives commerciales immédiates alimentent encore le pipeline : une offre de corvettes Gowind en Croatie, de nouveaux contrats brésiliens dans le cadre de PROSUB, et la dynamique du réarmement européen, Allemagne, Pologne, pays scandinaves portant leurs budgets militaires au-delà de 2 % du PIB, créent un appel d’air favorable pour l’ensemble du catalogue Naval Group. En mars 2026, un accord de développement industriel signé avec le britannique Metlen illustre la stratégie du groupe : tisser des partenariats locaux en amont des futures compétitions.



rassurez moi, Naval group n’est quand même pas l’ancienne Direction des Chantiers Navals ( DCN ), comme KNDS est l’ancien Groupement Industriel de l’armement Terrestre ( GIAT ) qui appartenaient tous deux au ministère de la défense de l’état ??
Ne me dites pas non plus que ces bénéfices auraient pu remplir les caisses de l’état au lieu de celles d’actionnaires privés..