Rafale : plus il gagne, plus il dérange

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Derrière chaque contrat perdu ou fragilisé se cache une architecture d’intérêts organisés. En une décennie, le Rafale est passé du statut d’avion « invendable » à celui de cible prioritaire des grandes puissances industrielles et informationnelles. Pressions diplomatiques américaines armées du droit ITAR, guerre de l’image orchestrée depuis Pékin et Moscou, torpillage institutionnel au cœur même du programme SCAF, concurrence suédoise par le transfert de technologie : la France gagne des contrats, mais se bat désormais sur plusieurs fronts simultanés.

D’avion invendable à cible géopolitique mondiale

Pendant vingt ans, le Rafale a été la cible favorite des éditorialistes spécialisés dans l’ironie facile. Trop cher, trop souverain, trop français : l’avion de Dassault accumulait les défaites commerciales avec une régularité décourageante. Puis, à partir de 2015, tout a basculé. L’Égypte, l’Inde, le Qatar, la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie : les commandes se sont enchaînées jusqu’à porter le carnet à 220 appareils restant à livrer au 31 décembre 2025, dont 175 à l’export. Le chiffre d’affaires de Dassault Aviation a atteint 7,4 milliards d’euros en 2025, en hausse de 19 %. Selon le rapport SIPRI publié le 9 mars 2026, la France s’est hissée au deuxième rang mondial des exportateurs d’armements sur la période 2021-2025, avec 9,8 % des transferts internationaux, en progression de 21 % par rapport à la période précédente.

Ce retournement spectaculaire a produit un effet mécanique : plus le Rafale gagne, plus il dérange. Ce qui n’était qu’une concurrence commerciale ordinaire est devenu une guerre d’influence dont les fronts sont aujourd’hui documentés par des rapports gouvernementaux officiels.

Washington vend ses F-35 à coups de diplomatie

Acheter un avion de combat américain, c’est signer un contrat d’alliance pour un quart de siècle. Formation des pilotes, soutien logistique, interopérabilité des systèmes, partage du renseignement : la dépendance est totale et, dans les faits, irréversible. Washington l’a parfaitement compris, et en a fait un instrument de politique étrangère assumé.

En avril 2002, le Rafale devançait le F-15K de Boeing sur les critères techniques et financiers d’un appel d’offres sud-coréen portant sur 40 appareils. Séoul a finalement retenu l’avion américain, précisant tenir compte « surtout de considérations de sécurité nationale » : 37 000 soldats américains étaient stationnés sur son sol, 85 % de ses armements provenaient des États-Unis. Dassault a stigmatisé « ce changement imprévu de procédure dans la négociation du contrat ». En 2026, la Corée du Sud a signé avec Boeing un contrat de modernisation de ses F-15K pour 2,8 milliards de dollars jusqu’en 2037, ancrant durablement sa dépendance à l’écosystème américain.

En Suisse, la manœuvre a été encore plus directe. Le 16 juin 2021, en marge du sommet Biden-Poutine à Genève, Joe Biden vante personnellement les mérites du F-35A et du F/A-18 auprès du président du Conseil fédéral Guy Parmelin, ce dernier l’a publiquement reconnu. Deux semaines plus tard, Berne annonçait le choix du F-35A pour 36 appareils, au motif qu’il était « près de deux milliards de francs meilleur marché que ses concurrents ». En 2025, des voix suisses regrettent ouvertement cette décision, craignant surcoûts et dépendance technologique accentuée dans le contexte Trump.

En Belgique, Éric Trappier, PDG de Dassault, a déclaré sans ambages que « la Belgique avait opté pour les États-Unis et ses F-35 avant même que l’appel d’offres ne soit lancé ». Le pays a officialisé l’achat de 34 F-35A en octobre 2018 pour 3,8 milliards d’euros, avant d’en commander 11 supplémentaires en 2025, portant sa flotte à 45 appareils.

L’ITAR, l’arme juridique qui bloque sans combattre

Au-delà de la diplomatie, les États-Unis disposent d’un outil juridique d’une efficacité redoutable : l’ITAR, la réglementation américaine sur le commerce international des armes. Lors de négociations portant sur 12 Rafale supplémentaires pour l’Égypte, Washington a bloqué l’exportation d’un composant américain intégré dans le missile SCALP de MBDA, pourtant fabriqué en France. La ministre des Armées Florence Parly l’avait reconnu sans détour : « Nous sommes à la merci des Américains quand nos matériels sont concernés. » MBDA a depuis engagé des investissements conséquents pour substituer ces composants.

Le mécanisme d’exclusion le plus efficace n’est cependant pas juridique, il est doctrinal. Washington réserve exclusivement au F-35 la capacité d’emport des bombes nucléaires B61 dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN. Pour l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Italie, choisir un autre appareil signifierait renoncer à leur rôle dans la dissuasion nucléaire de l’Alliance, un choix politique qu’aucun gouvernement n’a voulu assumer. Treize forces aériennes européennes ont désormais commandé le F-35. L’effet de réseau est tel que le marché se ferme mécaniquement, sans qu’aucune pression explicite ne soit nécessaire.

Au Pérou, la démonstration a été saisissante. En septembre 2025, la présidente Boluarte annonçait la sélection préliminaire du Gripen suédois pour 24 appareils à 3,5 milliards de dollars. La DSCA américaine notifiait simultanément au Congrès une vente potentielle de F-16 pour 3,42 milliards de dollars. Le 19 mars 2026, le président José María Balcázar annonçait la sélection définitive du F-16 Block 70 de Lockheed Martin. Washington avait repris la main en moins de six mois.

Berlin sabote le SCAF tout en achetant des F-35

Le cas allemand est le plus paradoxal. Berlin co-développe avec Paris le SCAF, le futur avion de combat européen censé remplacer le Rafale et l’Eurofighter à l’horizon 2040. Simultanément, le Bundestag a approuvé en décembre 2022 l’achat de 35 F-35A américains pour environ 10 milliards d’euros, avec une possible acquisition de 35 appareils supplémentaires évoquée en 2026. L’argument officiel est la certification B61. L’effet réel est de rendre la coopération franco-allemande structurellement asymétrique.

Le 8 décembre 2025, Jürgen Kerner, vice-président du puissant syndicat IG Metall, adressait une lettre au ministre de la Défense Boris Pistorius et au ministre des Finances Lars Klingbeil, révélée par Reuters. Le texte est sans équivoque : « Nous sommes heureux de collaborer avec des entreprises françaises, mais pas avec Dassault. Dassault bafoue la coopération européenne et l’amitié franco-allemande pour des raisons égoïstes. » Et plus loin : « Dassault s’est totalement disqualifié comme partenaire de confiance. Notre confiance s’est évaporée. » Derrière le syndicat, c’est Airbus, concurrent direct de Dassault sur les questions de gouvernance industrielle du SCAF, dont les intérêts sont défendus.

En février 2026, le chancelier Friedrich Merz posait publiquement la question d’un SCAF à « deux avions distincts ». Depuis Munich, il déplorait le « fossé profond » avec Washington et qualifiait la dépendance européenne aux armements américains d’« immaturité stratégique », tout en ayant validé l’achat des F-35. Le 18 mars 2026, Emmanuel Macron annonçait à Bruxelles une mission de rapprochement entre Airbus et Dassault, acceptée par Merz, avec une échéance fixée à la mi-avril 2026. Un responsable allemand l’a qualifiée de « dernière tentative ».

Comment Pékin transforme une guerre en arme commerciale

Dans la nuit du 6 au 7 mai 2025, l’Inde lançait l’opération Sindoor : des frappes aériennes contre des camps terroristes au Pakistan, en riposte à l’attentat de Pahalgam qui avait coûté la vie à 26 personnes. L’état-major français a déclaré ne pas être « en mesure de confirmer la perte au combat d’un Rafale indien ». Mais une source française de renseignement citée par CNN, puis deux responsables américains cités par Reuters, ont confirmé la perte d’au moins un appareil indien. En mars 2026, le SASTIND, l’autorité chinoise de supervision de l’industrie de défense, confirmait officiellement dans son bilan annuel qu’un J-10C avait « pour la première fois abattu un aéronef lors d’un combat aérien », une formulation largement interprétée par les analystes comme une référence au Rafale de l’IAF. L’Inde continue de contester cette affirmation.

La Chine, principal fournisseur de l’armée pakistanaise, a saisi l’opportunité. Des attachés de défense chinois ont rencontré discrètement des responsables de pays clients ou prospects de Dassault pour critiquer les performances du Rafale et promouvoir les avions chinois. En parallèle, une vague de contenus falsifiés a envahi les réseaux sociaux : comptes fraîchement créés, vidéos de jeux vidéo présentées comme authentiques, images générées par intelligence artificielle représentant de prétendus débris d’appareils. En novembre 2025, la US-China Economic and Security Review Commission, commission bipartisane du Congrès américain, a documenté cette campagne, décrivant l’utilisation de « faux comptes de médias sociaux pour partager des images générées par IA ». Pékin a rejeté le rapport.

Storm-1516 : Moscou cible le Rafale et Macron

Côté russe, le mode opératoire est différent mais tout aussi documenté. Le 7 mai 2025, le SGDSN publiait le rapport technique de VIGINUM sur l’opération Storm-1516, attribuée à l’unité 29155 du GRU, le renseignement militaire russe. Le rapport analyse 77 opérations informationnelles documentées, s’appuyant sur le réseau CopyCop : plus d’une centaine de noms de domaine enregistrés en quelques semaines, imitant la presse française pour diffuser de fausses informations.

Le 17 novembre 2025, Macron et Zelensky signaient à Vélizy-Villacoublay une lettre d’intention portant sur « environ 100 Rafale avec leurs armements associés ». En une journée, plus de 2 100 tweets accusaient les chefs d’état-major français d’avoir détourné des milliards dans ce contrat, en usurpant l’identité du Bureau national anticorruption ukrainien. Entre le 17 et le 19 février 2026, pendant le déplacement présidentiel en Inde pour le sommet lié au contrat Rafale, une vidéo deepfake mettait en scène Emmanuel Macron déclarant que la France aurait « perdu un milliard de dollars sur le marché du Rafale à cause de l’inefficacité de l’armée de l’air indienne ». La vidéo usurpait l’identité de l’agence de presse indienne ANI et circulait via des comptes pro-pakistanais anglophones et ourdouphones.

Ces manœuvres n’ont pas conduit le moindre client à annuler ses achats. En février 2026, le Defence Acquisition Council indien validait une commande de 114 Rafale supplémentaires pour environ 30 milliards d’euros, la plus grande commande d’armement de l’histoire de la France.

Saab gagne les marchés que Dassault ne peut pas séduire

La Suède joue une partition différente de Washington, mais tout aussi efficace. Là où Dassault vend un avion, Saab vend un partenariat industriel : transfert complet de technologie, coproduction locale, accords de compensation couvrant des secteurs aussi variés que la cybersécurité, la santé ou les énergies renouvelables.

Au Brésil, en 2013, Saab a remporté un contrat de 36 Gripen NG dans des circonstances particulières : les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage de la présidente Dilma Rousseff par la NSA avaient éliminé Boeing d’un coup. Le Rafale, dont le coût était supérieur à celui du Gripen, n’a pas pu combler l’écart. Le PDG de Saab annonçait alors « démarrer la collaboration industrielle telle que prévue, avec ses effets positifs pour l’industrie brésilienne ». Une procédure du département américain de la Justice a depuis été ouverte sur Saab North America pour des allégations de corruption liées à ce contrat.

En Colombie, le 14 novembre 2025, Saab signait un contrat de 3,1 milliards d’euros pour 17 Gripen E/F. La Colombie avait pourtant annoncé en décembre 2022 son intention d’acquérir 16 Rafale : les négociations avaient achoppé sur les modalités de paiement. Des soupçons de corruption ont également été signalés par des opposants colombiens sur ce contrat Gripen.

Des ONG imposent un coût politique aux acheteurs du Rafale

Amnesty International, la FIDH, la LDH, Disclose ou l’ECCHR exercent une pression juridique et médiatique systématique sur les ventes françaises d’armements vers des régimes autoritaires. En septembre 2021, plusieurs de ces organisations saisissaient le Tribunal administratif de Paris pour contraindre les douanes à communiquer les données d’exportation vers l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. En 2018, la FIDH, la LDH et l’OBSARM avaient publié « Égypte : une répression made in France », documentant la présence d’armes françaises dans la répression depuis le coup d’État de 2013.

Lors de la vente de 80 Rafale aux Émirats arabes unis en décembre 2021 pour 16 milliards d’euros, plusieurs ONG avaient interpellé directement Macron pour exiger la suspension des livraisons. L’effet de ces campagnes est moins d’annuler les contrats, aucun ne l’a été, que d’imposer un coût politique aux gouvernements acheteurs eux-mêmes, en alimentant les débats parlementaires et médiatiques dans leurs propres pays.

Le Rafale, symbole d’une souveraineté à défendre

Ce qui frappe, en parcourant l’ensemble de ces fronts, c’est leur hétérogénéité. Une lettre syndicale allemande, une rencontre en marge d’un sommet diplomatique à Genève, un rapport bipartisan du Congrès américain, une vidéo deepfake diffusée depuis des comptes pakistanais, un contrat de compensation signé à Bogotá : rien, en apparence, ne relie ces événements. Pourtant, leurs effets convergent vers un même résultat : limiter la progression commerciale du Rafale et, avec elle, l’influence stratégique française.

La résistance au Rafale est le révélateur d’une architecture de dépendances, diplomatiques, industrielles, doctrinales, que la France cherche méthodiquement à fissurer depuis une décennie. La question posée à la mi-avril 2026, quand la médiation SCAF rendra ses conclusions, est de savoir si l’Europe elle-même choisira de les perpétuer.



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