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- Nucléaire OTAN : le F-35 s’impose sans débat
- Treize acheteurs F-35 : une norme qui verrouille le marché
- Coût du F-35 : le gouffre que personne ne veut voir
- Réarmement européen : qui profite des milliards dépensés ?
- SCAF au point mort : Dassault perd la bataille européenne
- Grèce, Serbie, Ukraine : le profil type de l’acheteur Rafale
Le Rafale signe des contrats records en Inde, négocie une commande géante en Ukraine et affiche 7,42 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Pourtant, en Europe, seuls trois pays l’ont commandé. Treize nations ont préféré le F-35 américain. C’est le résultat d’une dépendance géopolitique construite sur plusieurs décennies, que le réarmement du continent est en train d’aggraver.
Sur 507 appareils commandés depuis l’ouverture des ventes à l’export, 273 l’ont été par des clients étrangers. Le carnet de commandes de Dassault Aviation compte aujourd’hui 220 unités, dont 175 destinées à l’international. Le chiffre d’affaires de l’avionneur a atteint 7,42 milliards d’euros en 2025, en hausse de 19 % sur un an, avec un objectif de 8,5 milliards pour 2026. En Inde, le Conseil d’acquisition de la défense a approuvé en février 2026 l’achat de 114 Rafale supplémentaires pour un montant estimé à 30 milliards d’euros, le plus grand contrat de l’histoire de Dassault. En Ukraine, une lettre d’intention signée en novembre 2025 ouvre des négociations pour l’acquisition d’une centaine d’appareils, pour un montant potentiel de 20 milliards d’euros.
En Europe, le tableau est radicalement différent. Seuls trois pays ont commandé le chasseur français : la Grèce, la Croatie et la Serbie. En face, treize nations européennes ont choisi le F-35 américain. Ce contraste n’est pas le symptôme d’un échec commercial. Il reflète une architecture géopolitique dont la France est structurellement exclue.
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Nucléaire OTAN : le F-35 s’impose sans débat
Cinq pays européens hébergent des bombes nucléaires américaines B61 : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie et la Turquie. Le F-35A est le seul appareil certifié pour les emporter. Pour ces nations, le choix du chasseur américain n’est pas une décision d’armement ordinaire : c’est une condition d’appartenance au dispositif de dissuasion nucléaire de l’Alliance atlantique.
L’Allemagne l’a formulé sans ambiguïté : son acquisition de F-35 vise à maintenir sa participation au partage nucléaire de l’OTAN. La Belgique, les Pays-Bas et l’Italie ont suivi la même logique. En 2025, le Royaume-Uni a annoncé l’achat initial de 12 F-35A dans le seul but d’intégrer cette mission. Pour ces pays, la question de substituer le Rafale au F-35 ne se pose tout simplement pas.
Treize acheteurs F-35 : une norme qui verrouille le marché
Au-delà du nucléaire, le F-35 a construit en Europe une norme d’interopérabilité dont il est très difficile de s’extraire. Treize pays du continent utilisent ou ont commandé l’appareil américain. Son architecture réseau fermée impose à ses utilisateurs des systèmes compatibles pour coopérer entre eux. La Liaison 16, dont dispose le Rafale, ne compense pas cette asymétrie.
À cet effet de réseau s’ajoute une mécanique industrielle déterminante. Le Royaume-Uni a investi 3 milliards d’euros dans le programme F-35 : il fabrique le fuselage arrière, des équipements électroniques et mobilise plus de cent entreprises. L’Italie assemble les F-35 destinés au marché européen et produit la moitié des voilures. La Finlande attend 6 000 créations d’emplois dans le cadre de son contrat. Le Rafale, produit exclusivement en France, ne génère pas de retombées industrielles directes pour les pays acheteurs, argument décisif dans tout appel d’offres national.
Coût du F-35 : le gouffre que personne ne veut voir
À l’achat, les deux appareils se situent dans la même fourchette : entre 80 et 110 millions de dollars pour le F-35A, autour de 100 millions d’euros pour le Rafale. L’écart devient structurel sur la durée.
Le coût direct par heure de vol du F-35A atteint 42 000 dollars selon les données du Département de la défense américain, contre 15 000 à 22 000 euros pour le Rafale. La maintenance annuelle d’un F-35 avoisine 6,6 millions de dollars par appareil, contre 2,7 à 3,5 millions d’euros pour son concurrent. Sur trente ans, un F-35A peut coûter jusqu’à 300 millions d’euros, contre environ 200 millions pour un Rafale F4.
La disponibilité opérationnelle accentue cet écart : 75 à 80 % pour le Rafale, contre 50 % pour le F-35 en 2024 selon le rapport de l’inspecteur général du Pentagone publié en décembre 2025, certains modèles affichant des taux entre 22 et 28 %, « bien en deçà de l’objectif fixé de 65 % ». En mars 2026, le Pentagone a demandé en urgence au Congrès 12 milliards de dollars supplémentaires sur huit ans pour reconstituer des stocks de pièces détachées épuisés. La mise à jour logicielle TR-3 du Block 4, censée apporter de nouvelles capacités de combat, a par ailleurs été jugée « principalement inutilisable » par le directeur des tests opérationnels du Pentagone en 2024.
Certains pays européens commencent à interroger ouvertement la soutenabilité budgétaire du programme. Leurs choix d’acquisition, eux, ne changent pas.
Réarmement européen : qui profite des milliards dépensés ?
Entre 2020 et 2024, 64 % des importations d’armements des pays européens membres de l’OTAN provenaient des États-Unis, soit douze points de plus que sur la période précédente. Cette tendance s’accentue précisément au moment où la fiabilité de la garantie américaine est ouvertement remise en question.
Les budgets de défense des pays de l’Union européenne ont atteint 343 milliards d’euros en 2024, en hausse de 19 % en un an, avec des dépenses d’équipement en progression de 39 %. Le Parlement européen estimait en mai 2025 que ce montant devrait atteindre 430 milliards d’euros dès 2027. Les contrats continuent, dans leur grande majorité, d’être signés avec des industriels américains.
Les achats d’armements américains comportent en outre des contraintes juridiques structurelles. Les réglementations ITAR restreignent les transferts de technologie. Certaines opérations de maintenance doivent s’effectuer hors d’Europe. Le droit américain autorise Washington à bloquer l’utilisation d’un équipement vendu. Au sommet de La Haye en juillet 2025, sous la pression de l’administration Trump, les membres de l’OTAN se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % strictement consacrés aux dépenses militaires. L’Europe finance son propre réarmement en direction de fournisseurs américains, dans un contexte où Washington signale que les Européens devront assumer la majorité des capacités de l’Alliance dès 2027.
SCAF au point mort : Dassault perd la bataille européenne
Le Rafale doit aussi composer avec une présence concurrente déjà installée sur le continent. Le Typhoon, co-développé par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, équipe six nations européennes avec 607 exemplaires livrés. Pour ces pays, acquérir le Rafale reviendrait à doubler un parc existant.
Quant au programme SCAF, le chasseur de sixième génération censé succéder à terme au Rafale et au Typhoon, il est officiellement dans l’impasse. Le 4 mars 2026, Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a déclaré sans détour : « Airbus ne souhaite pas collaborer avec Dassault. Ce projet est au point mort. » Le conseil d’entreprise d’Airbus Allemagne avait, dès novembre 2025, renouvelé son appel à exclure Dassault du programme, proposant de le remplacer par BAE Systems, Leonardo ou Saab.
Ce blocage industriel s’accompagne d’un signal politique fort. Selon des informations de Reuters datées du 18 février 2026, Berlin mènerait des discussions pour acquérir plus de 35 F-35 supplémentaires, au-delà des 35 déjà commandés en 2022, ce qui porterait la flotte allemande à 70 appareils ou davantage. Le gouvernement allemand a démenti tout projet formalisé, mais les sources concordantes citées par Reuters constituent un indicateur difficile à ignorer.
Grèce, Serbie, Ukraine : le profil type de l’acheteur Rafale
Les trois acheteurs européens du Rafale ont en commun des situations qui les placent en dehors des logiques habituelles. La Grèce a choisi l’appareil français dans un contexte de tensions persistantes avec la Turquie, un allié de l’OTAN dont elle doit aussi se prémunir. Elle a par ailleurs commandé des F-35, illustrant la tension entre impératif d’alliance et besoin d’autonomie. La Croatie et la Serbie évoluent hors des grandes alliances industrielles ; Belgrade, pourtant proche de Moscou et de Pékin, a opté pour le chasseur français, que Paris présente comme un levier pour ancrer la Serbie dans l’orbite européenne.
L’Ukraine constitue un cas à part. La lettre d’intention signée le 17 novembre 2025 par Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky à Vélizy-Villacoublay ouvre des négociations pour l’acquisition d’une centaine de Rafale, avec leurs armements associés, ainsi que des systèmes de défense aérienne SAMP/T NG et des drones. Le financement envisagé reposerait sur les avoirs russes gelés et le programme européen SAFE. Ce document reste une déclaration d’intention non contraignante : aucun contrat n’a été signé.
Ces quatre cas dessinent un profil type : l’acheteur du Rafale en Europe est un pays en guerre, sous tension régionale, ou délibérément en marge des structures de dépendance atlantiste. C’est précisément ce profil que ne revendique aucun des grands États membres de l’Union européenne intégrés dans les structures de commandement de l’OTAN. Hors d’Europe, l’Inde, l’Égypte, les Émirats arabes unis ou l’Indonésie ont choisi le Rafale pour les mêmes raisons que ces exceptions continentales : la liberté d’emploi sans tutelle extérieure. En Europe, cette qualité se retourne en obstacle.


