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Les 6 477 milliards d’euros d’épargne des Français représentent une tentation croissante pour un État qui dépense structurellement plus qu’il ne produit depuis cinquante ans. La question n’est plus théorique : en novembre 2025, des sénateurs ont formellement proposé que l’État emprunte de force aux ménages les plus aisés. L’amendement a été retiré, mais ceux qui l’ont déposé ont déclaré avoir « ouvert une porte ». Ce que les épargnants doivent comprendre sur leur exposition réelle.
Livret A, assurance-vie : votre épargne est-elle en sécurité ?
Tous les placements ne sont pas exposés de la même façon à un risque d’intervention de l’État. Le Livret A, le LDDS et le LEP sont les plus vulnérables : leurs taux sont fixés par décret, et l’argent qu’ils collectent est déjà géré par la Caisse des Dépôts pour financer des priorités publiques comme le logement social. L’État peut en modifier les règles du jour au lendemain, sans recours possible pour l’épargnant. L’assurance-vie ou les actifs détenus à l’étranger offrent davantage de distance avec une intervention directe, même si aucun placement n’est totalement à l’abri d’une réglementation contraignante.
Les Français ont d’ailleurs massivement déplacé leur épargne vers l’assurance-vie en 2025 : 2 107 milliards d’euros d’encours fin 2025, avec une collecte nette record de 50,6 milliards d’euros, portée par la chute du Livret A à 1,5 % en février 2026 face à des fonds en euros à 2,65 %. Ce mouvement suggère que la distinction entre épargne réglementée et épargne privée est déjà perçue, au moins intuitivement.
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Ce qui s’est passé au Sénat en novembre 2025
En novembre 2025, le groupe socialiste du Sénat mené par Patrick Kanner a déposé un amendement au projet de budget. Le principe : l’État emprunte de force, sans intérêt, auprès des foyers les plus aisés. Les personnes gagnant plus d’un million d’euros par an ou dont le patrimoine immobilier est taxé à hauteur de 10 millions d’euros d’IFI auraient été contraintes de prêter de l’argent à l’État pendant cinq ans, sans toucher un centime de rémunération. Soit environ 20 000 foyers en France, 0,05 % des contribuables.
Ce type de mesure a déjà existé en France. En 1983, le gouvernement de Pierre Mauroy avait imposé un emprunt forcé dans des circonstances similaires. La ministre des Comptes publics Amélie de Montchalin a elle-même cité ce précédent, sans exclure le principe sur le fond. L’amendement a finalement été retiré sous la pression de la droite sénatoriale, Patrick Kanner déclarant avoir néanmoins « ouvert une porte ».
Ce que cette mesure aurait rapporté : entre 5 et 6 milliards d’euros selon ses auteurs. Ce qu’elle n’aurait pas changé : le niveau de la dette française, puisqu’il s’agit d’un prêt remboursable, pas d’une recette budgétaire. Son seul effet réel aurait été de réduire temporairement la dépendance de l’État aux marchés financiers.
Pourquoi la situation en est arrivée là
Rembourser les intérêts de la dette coûte 74 milliards d’euros en 2026, plus que ce que l’État consacre à l’école ou à l’armée. Rapporté à la population, cela représente environ 1 100 euros par Français et par an, uniquement pour payer les intérêts, sans rembourser un centime du capital.
La situation se dégrade mécaniquement. Les emprunts contractés à taux zéro dans les années 2010 arrivent à échéance et sont remplacés par de nouveaux emprunts à 3,37 %. La dette totale atteint 3 482 milliards d’euros, soit 117 % de ce que le pays produit en un an. Le déficit public s’établit à 5,4 % du PIB en 2025, le double de la moyenne des pays de la zone euro. Pierre Moscovici, Premier président de la Cour des comptes, a averti que « la dette va finir par étrangler la marge de manœuvre d’action » de l’État.
Les marchés financiers ont commencé à exiger davantage pour ce risque. En juillet 2025, la France a emprunté à court terme plus cher que l’Italie, ce qui n’était jamais arrivé. Fitch et S&P ont dégradé la note française en 2025. Moody’s rend son verdict le 10 avril 2026 et pourrait faire de même.
Qui va payer la facture ?
En juillet 2025, François Bayrou a présenté un plan censé économiser 43,8 milliards d’euros. Après les négociations parlementaires, il n’en reste qu’une fraction. L’OFCE et l’iFRAP s’accordent : la France ne repassera pas sous la barre des 3 % de déficit avant 2030. Bayrou lui-même a qualifié son plan de « préambule », avant d’évoquer publiquement ce qui est arrivé à la Grèce : une baisse de 30 % des retraites et une réduction de 15 % des salaires des fonctionnaires imposées dans le cadre d’un plan de sauvetage international.
La France est déjà officiellement sous surveillance budgétaire de la Commission européenne pour déficit excessif. Si la situation dérape, c’est Bruxelles qui serait en position d’imposer un plan de redressement avec des conditions strictes, une première pour une grande économie européenne.
Certains juristes ont évoqué un recours à l’article 16 de la Constitution, qui permet au président de gouverner par décret en cas de crise grave des institutions, pour imposer des mesures budgétaires sans vote du Parlement. Le professeur Olivier Beaud juge que ce serait « un contresens majeur du point de vue du droit constitutionnel ». D’autres estiment que les conditions pourraient être réunies si l’État se retrouvait dans l’incapacité de percevoir l’impôt ou de financer ses administrations. Le seul fait que ce débat existe dans des cercles juridiques sérieux dit quelque chose sur la gravité de la situation.


