Municipales 2026 : Tondelier savait, et a laissé faire

« Derrière La France insoumise, ça ne fonctionne pas, mais je le savais avant. » Le 23 mars 2026 au matin, sur le plateau de France 2, Marine Tondelier a prononcé cette phrase. Elle aurait pu se taire. Elle a choisi de parler, et ce faisant, elle a signé son propre réquisitoire.

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Le 22 mars 2026, au soir du second tour, les résultats tombent ville par ville. Strasbourg, Bordeaux, Besançon, Annecy, Poitiers, Colombes : six des neuf grandes villes conquises lors de la vague verte de 2020 basculent. Il reste Lyon, Grenoble, Tours. Le mouvement écologiste, qui avait réalisé l’un des meilleurs scores de son histoire lors des municipales de 2020, perd en une soirée la majeure partie de son assise territoriale.

Les chiffres sont précis. À Bordeaux, c’est 1 909 voix d’écart : 50,95 % pour Thomas Cazenave (Renaissance) contre 49,05 % pour Pierre Hurmic. À Lyon, Grégory Doucet survit à 2 762 voix près. Entre ces deux marges, tout le récit de cette nuit électorale : une droite et un centre revitalisés, une gauche fragmentée, et des Écologistes pris en étau entre leurs alliances et leurs ambitions.

L’abstention constitue le premier facteur aggravant. Le premier tour avait enregistré environ 43 % d’abstention à l’échelle nationale, record hors crise sanitaire. Le second tour s’est établi à un niveau similaire, autour de 57 % de participation. Cette désaffection frappe structurellement les mairies sortantes, et les électeurs écologistes, plus jeunes et plus volatils, n’ont pas tous renouvelé leur suffrage de 2020.

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Tondelier : de la vague verte au reflux municipal

Pour mesurer l’ampleur de la chute, il faut rappeler la trajectoire. Marine Tondelier prend la tête d’Europe Écologie-Les Verts le 10 décembre 2022 au congrès de Rungis, après avoir rassemblé 46,97 % des voix au premier tour du vote des adhérents. Sa motion de synthèse est adoptée à 90,8 % des délégués. Elle s’est fait connaître à Hénin-Beaumont, fief du Rassemblement national, en tant qu’élue d’opposition assumant frontalement l’affrontement avec le RN. La dissolution de juin 2024 et la campagne du Nouveau Front populaire décuplent sa visibilité nationale.

En avril 2025, elle est réélue secrétaire nationale dès le premier tour avec 72,64 % des voix, devançant Karima Delli, Florentin Letissier et Harmonie Lecerf-Meunier. En octobre 2025, elle annonce sa candidature à la présidentielle de 2027.

Un signal d’alarme avait pourtant retenti dès juin 2024. Aux élections européennes, la liste conduite par Marie Toussaint n’avait obtenu que 5,50 % des suffrages, cinq sièges sur 81, score le plus bas du parti depuis les européennes de 1994. La chute de 13,48 % en 2019 à 5,50 % en 2024 n’avait pas déclenché de remise en cause stratégique. Dix-huit mois plus tard, les municipales en prennent acte à leur tour.

Suspensions de militants : le parti entre en campagne divisé

Les municipales de 2026 n’ont pas révélé les fractures du parti, elles les ont sanctionnées. Avant le scrutin, plusieurs crises internes avaient fragilisé l’autorité de la secrétaire nationale.

La gestion de l’affaire Julien Bayou, l’ancien secrétaire national accusé de violences psychologiques par une ex-compagne, affaire close en 2025 par un non-lieu, a laissé des traces durables. La sénatrice Ghislaine Senée a quitté le parti. Éric Piolle, maire de Grenoble et figure historique du mouvement, a été écarté des instances dirigeantes pour avoir brigué un poste de porte-parole non souhaité par la direction.

En janvier-février 2026, à six semaines du scrutin, une tribune publiée sur Mediapart, signée par plusieurs centaines de militants, dénonce la ligne stratégique de la direction. Ses auteurs lui reprochent d’avoir « privilégié l’alliance avec le PS » alors que les députés écologistes ont voté la motion de censure sur le budget 2026 avec LFI, contrairement aux socialistes. La réponse de la direction est immédiate : une trentaine de signataires qui refusent de retirer leur signature sont suspendus jusqu’à la fin des municipales. La direction parle d’une « opération de déstabilisation ». Le parti aborde le scrutin fissuré sur sa propre identité politique.

LFI, allié toxique : comment les fusions ont coûté six mairies

C’est le cœur du désastre. Face aux configurations du second tour, Marine Tondelier avait opté pour une stratégie d’alliances avec La France insoumise étudiées « au cas par cas », refusant toute directive nationale. Le soir du premier tour à Lyon, elle évoquait encore une « remontada » tout en accusant Mélenchon et Hollande d’être « des tontons flingueurs de la gauche ». La métaphore résumait l’impossibilité de sa position : elle avait besoin de LFI sans pouvoir s’y associer sans réserves.

La corrélation entre fusion avec LFI et défaite est documentée par les résultats eux-mêmes. Strasbourg, Besançon et Poitiers avaient toutes intégré les listes insoumises avant le second tour, toutes trois ont perdu. Bordeaux, qui avait refusé cette intégration, a perdu pour d’autres raisons. Le lendemain du scrutin, le député européen Raphaël Glucksmann a formulé le diagnostic sans ménagement : « La gauche républicaine qui refuse l’alliance avec LFI, elle gagne. Elle gagne à Paris, elle gagne à Marseille, elle gagne à Lille, elle gagne à Montpellier, elle gagne à Rennes, elle gagne à Saint-Étienne. Et c’est une leçon immense pour l’avenir. »

La corrélation n’est pas absolue : Tours et Grenoble ont survécu avec des fusions LFI. Mais ces deux exceptions ne suffisent pas à invalider la tendance, elles illustrent plutôt que la fusion avec LFI ne compense pas, dans la plupart des configurations urbaines, le recul des électeurs modérés.

En refusant d’imposer une ligne nationale, Tondelier s’est retrouvée dans la pire des postures : elle a assumé les fusions là où elles échouaient, sans pouvoir revendiquer les victoires comme le produit d’une stratégie cohérente. Et en déclarant le lendemain matin qu’elle « le savait avant », elle a transformé une erreur de jugement en faute politique délibérée.

Bordeaux, Strasbourg, Besançon : l’étendue des pertes

Bordeaux : une mairie perdue à 1 909 voix

Pierre Hurmic avait réalisé en 2020 l’une des conquêtes les plus symboliques du mouvement écologiste : mettre fin à 73 ans de domination de la droite et du centre sur Bordeaux, de 1947 à 2020. Six ans plus tard, le verdict est implacable : 50,95 % pour Thomas Cazenave (Renaissance), 49,05 % pour Hurmic. L’élément décisif est le retrait surprise de Philippe Dessertine, qui avait obtenu 20,20 % au premier tour et dont le désistement a laissé un boulevard au candidat macroniste. Hurmic avait refusé d’intégrer la liste LFI de Nordine Raymond (9,36 % au premier tour) : ces voix ne se sont pas reportées.

Strasbourg : Trautmann de retour 25 ans après

Jeanne Barseghian avait fusionné sa liste avec celle de Florian Kobryn (LFI, 12,03 % au premier tour). Le résultat du second tour donne Catherine Trautmann (PS) en tête avec 37,00 %, soit 32 867 voix et 45 sièges sur 65. Barseghian termine deuxième à 31,70 % (28 160 voix, 10 sièges), devant Jean-Philippe Vetter (LR) à 31,29 % (27 794 voix, 10 sièges). La participation s’est établie à 60,07 %. Catherine Trautmann, 75 ans, redevient maire de la capitale alsacienne 25 ans après y avoir quitté ses fonctions.

Besançon : 73 ans de gauche effacés

La défaite bisontine est celle qui pèse le plus dans la mémoire politique. La ville était dirigée par la gauche depuis 1953. Anne Vignot avait fusionné avec la candidate LFI Séverine Véziès (10,90 % au premier tour). Résultat : Ludovic Fagaut (LR) 53,29 % contre Vignot 46,71 %. La presse locale a qualifié ce résultat de « victoire historique de la droite ».

Annecy : Armand conquiert la ville d’Astorg

François Astorg ne se représentait pas. Son successeur désigné, Alexandre Mulatier-Gachet, a été battu par l’ancien ministre de l’Économie Antoine Armand (Union du Centre) : 49,36 % contre 35,12 %, avec 15,52 % pour Guillaume Roit-Levêque (RN). La participation était de 54,5 %. Le retrait de Jean-Luc Rigaut (21,29 % au premier tour) entre les deux tours a consolidé le bloc centriste.

Poitiers : Moncond’huy emportée par l’alliance LFI

Léonore Moncond’huy, figure nationale de la vague verte de 2020, était arrivée en tête du premier tour avec 26,41 %. Elle avait constitué un rassemblement incluant le candidat LFI-PCF Bertrand Geay et le retrait du socialiste François Blanchard. Le résultat : Anthony Brottier 47,32 % (40 sièges), Moncond’huy 40,79 % (11 sièges). La liste RN-UDR de Charles Rangheard obtient 7,01 % (2 sièges).

Colombes : une défaite inscrite dès le premier tour

Patrick Chaimovitch, réélu en 2020 avec 53,20 %, avait fusionné avec le PS et LFI pour contrer la droite. Joakim Giacomoni (LR) l’emporte avec 54,48 % contre 45,52 %. Au premier tour, Giacomoni avait déjà obtenu 31,81 % contre 18,23 % pour Chaimovitch : l’écart du second tour ne fait que confirmer une tendance inscrite dès le départ.

Lyon, Grenoble, Tours : comment trois villes ont résisté

À Lyon, la victoire de Grégory Doucet tient à 2 762 voix : 50,67 % contre 49,33 % pour Jean-Michel Aulas. Doucet avait conclu un accord avec la candidate insoumise Anaïs Belouassa-Cherifi (10,41 % au premier tour). Aulas a annoncé déposer un recours en justice, dénonçant des « irrégularités ».

À Grenoble, Laurence Ruffin, successeure désignée d’Éric Piolle qui ne briguait pas un troisième mandat, l’emporte nettement au second tour : 56,59 % contre 43,41 % pour Alain Carignon (LR). Elle avait bénéficié d’une fusion avec LFI (Allan Brunon, 14,59 % au premier tour) après un premier tour très serré : Carignon en tête à 27,04 %, Ruffin deuxième à 26,33 %.

À Tours, Emmanuel Denis est réélu avec 47,20 % contre 43,86 % pour Christophe Bouchet, après fusion avec la liste LFI de Marie Quinton (11,46 % au premier tour). Le candidat RN Aleksandar Nikolic obtient 8,94 %.

Ces trois victoires ne modifient pas le bilan d’ensemble. Elles confirment que la fusion avec LFI peut fonctionner dans certaines configurations locales, là où l’électorat est structurellement plus ancré à gauche, sans invalider le constat général d’une stratégie incohérente à l’échelle nationale.

2027 : la candidature Tondelier sous pression

Marine Tondelier avait annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2027 en octobre 2025. Les sondages disponibles ne lui accordaient pas d’espace significatif : une enquête Elabe d’avril 2025 la créditait de 3,5 % à 6 % selon les configurations ; un sondage Ifop de l’été 2025 la plaçait entre 2 % et 2,5 %. Le paysage présidentiel reste dominé par le RN, Marine Le Pen et Jordan Bardella oscillant entre 32 % et 37 % selon les configurations.

La perte des mairies-vitrines retire à Tondelier l’un de ses principaux arguments de crédibilité : la capacité à démontrer que l’écologie politique peut gouverner des grandes villes. Bordeaux, reconquise en 2020 après 73 ans de droite, et Strasbourg, capitale symbolique de l’Europe et ville historiquement liée à l’écologie institutionnelle, représentent deux pertes dont la charge symbolique dépasse largement leur poids démographique.

La question qui se pose désormais dans le parti : doit-elle maintenir une candidature propre à la présidentielle ou rejoindre une primaire de la gauche en cours de construction pour 2027 ? La réponse dépend d’une inconnue : sa capacité à reconstruire une autorité interne après une nuit électorale qui a mis à nu les contradictions de sa ligne stratégique, et à convaincre un électorat vert dont la volatilité vient d’être confirmée par les chiffres d’abstention.



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