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Un intercepteur électrique à 50 000 euros contre un drone kamikaze à 3 500 euros : deux anciens ingénieurs de MBDA ont créé Egide en septembre 2025 pour refermer l’une des brèches économiques les plus exploitées de la guerre moderne. Huit millions d’euros de seed, un démonstrateur attendu fin 2026 : la startup parie que la réponse au drone low-cost n’est pas un missile de haute précision, mais un autre drone.
Un missile à 650 000 euros pour un drone à 3 500 euros
Un Rafale tire un MICA. La cible tombe. La facture aussi : entre 650 000 euros et 1,5 million selon les estimations intégrant l’ensemble du programme, pour détruire un Shahed-136 dont le coût de production iranien est évalué à 3 500 euros, l’équivalent d’un tracteur agricole, selon une analyse publiée par Le Grand Continent en mars 2026. Les variantes russes Geran-2, fabriquées à Alabuga, reviennent entre 20 000 et 70 000 dollars selon le degré de localisation industrielle.
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Derrière ce déséquilibre, il n’y a pas de hasard. En janvier 2026, 4 442 drones de type Shahed ont été lancés en un seul mois contre l’Ukraine. Tenir face à des salves de cette ampleur avec des missiles conventionnels revient à accepter une guerre d’usure financière dont l’issue est connue d’avance. La seule réponse qui tienne sur la durée est symétrique : un intercepteur qui coûte à peu près ce que coûte le drone qu’il abat. C’est le pari fondateur d’Egide.
Chez MBDA, une défaite qui a tout déclenché
Simon Calonne et Florian Audigier ne se sont pas rencontrés dans un incubateur. Ils ont travaillé ensemble chez MBDA sur le programme Colibri de l’Agence de l’innovation de défense, consacré aux munitions téléopérées de courte portée. Calonne pilotait le guidage, la navigation et le pilotage sur missiles ; Audigier était spécialisé dans les charges militaires. Ils ont perdu l’appel d’offres face au consortium KNDS-Delair, dont les premiers quadrirotors Damoclès ont été livrés à l’armée de Terre en janvier 2026, avec 460 unités attendues d’ici juillet.
MBDA ne les a pas pour autant lâchés. La maison-mère leur a confié une équipe d’une trentaine d’ingénieurs pour poursuivre le développement à ses frais. Quand ils ont créé Egide en septembre 2025, MBDA n’a pas mis d’argent dans la levée mais continue de soutenir la démarche. Ironie du calendrier : Nicolas Chamussy, qui dirigeait KNDS France au moment de la décision qui les avait écartés, leur ouvre désormais des portes dans l’écosystème défense depuis qu’il a quitté ses fonctions le 30 septembre 2025.
L’Arges : détruire le Shahed, pas le dévier
L’intercepteur Arges, du nom d’un cyclope forgeron de la foudre de Zeus dans la mythologie grecque, ne doit rien aux drones civils modifiés. Portée de dix kilomètres, plafond opérationnel de six kilomètres, vitesse de croisière entre 400 et 600 km/h, propulsion électrique : le système a été pensé comme une arme, pas comme un dérivé commercial. Sa charge militaire est calibrée pour détruire un Shahed et faire détoner sa charge explosive, là où beaucoup d’intercepteurs de première génération se contentent de perturber la trajectoire adverse.
La nuance est opérationnelle autant que commerciale. Un drone simplement dévié ou endommagé reste potentiellement armé et mobile. La destruction totale supprime ce risque. L’Arges est par ailleurs entièrement autonome, piloté par une IA embarquée couplée à un poste de commande au sol, et dimensionné pour permettre à un seul opérateur de tenir face à une attaque saturante de plusieurs dizaines d’appareils simultanément.
Le marché n’attend pas. Harmattan AI, première licorne française de l’armement après une levée de 200 millions de dollars en série B en janvier 2026 avec la participation de Dassault Aviation, produit déjà son intercepteur Gobi à plusieurs milliers d’unités par mois sur une portée de 5 km. Alta Ares est opérationnel en Ukraine, où ses algorithmes ont permis des gains d’efficacité dépassant 35% sur certains systèmes d’interception, et a réussi en octobre 2025 l’interception d’un drone en pleine tempête lors d’essais OTAN à Biscarrosse. MBDA, de son côté, a signé un premier contrat export pour SKY WARDEN en novembre 2025. L’Arges affiche une portée et un niveau d’autonomie supérieurs, mais son démonstrateur n’est attendu qu’à la fin de l’année.
Des composants d’électroménager pour fabriquer une arme
Le pari industriel est aussi tranchant que le positionnement tactique. Pour tenir ses ambitions tarifaires, Egide construit l’Arges presque entièrement à partir de composants civils : automobile, calculateurs grand public, électronique de grande consommation. Seule la charge militaire échappe à cette logique. Le raisonnement est limpide : l’industrie automobile a investi des milliards dans les véhicules autonomes, l’industrie tech en a fait autant sur l’IA embarquée. Ces investissements ont produit des composants sophistiqués, disponibles en volume, sans les marges et les délais de la filière défense.
L’assemblage électronique pourrait être confié à des industriels de l’EMS, ces façonniers qui produisent en grande série pour les marques d’électroménager et d’électronique, sans aucune exposition préalable au secteur militaire. Le modèle de référence est le partenariat Renault × Turgis & Gaillard, annoncé en janvier 2026 : les usines du Mans et de Cléon assembleront le drone militaire Chorus dans le cadre d’un contrat DGA estimé à un milliard d’euros sur dix ans. C’est ce que la DGA appelle désormais l’«économie de guerre» : faire produire la défense par des mains qui n’en ont pas l’habitude, mais qui ont la capacité de volume.
Résultat visé : un Arges entre 50 000 et 60 000 euros en première série dès 2027, avec pour horizon les 30 000 à 50 000 dollars du Geran-2 russe une fois les cadences industrielles atteintes.
8 millions aujourd’hui, 50 millions en 2027
Les 8 millions levés en décembre 2025 auprès d’Eurazeo, Heartcore Capital et Expeditions Fund couvrent deux chantiers : une dizaine de recrutements pour porter l’équipe à vingt personnes, et la fabrication de dix exemplaires d’Arges. La démonstration en conditions quasi réelles est prévue lors d’un Battle Lab AID : la 4e édition du Battle Lab Drones LADA s’est tenue du 9 au 13 mars 2026, réunissant militaires et industriels autour de tests anti-drones représentatifs du terrain. Egide vise une édition ultérieure pour y engager l’Arges.
Si le jalon tient, les premières livraisons à l’armée française sont envisagées début 2027, avec des cadences de plusieurs centaines d’unités cette année-là, puis de l’ordre du millier en 2028. Une levée de 30 à 50 millions d’euros est planifiée pour 2027, destinée à financer l’outil industriel, en France si un contrat tricolore est décroché.
Le plan de repli existe. Pologne, États baltes, Scandinavie : trois zones où la demande pour des systèmes anti-drones économiques est considérée comme structurelle, et qui ne sont pas étrangères aux investisseurs d’Egide. Expeditions Fund est un fonds varsovien adossé au Fonds d’innovation OTAN depuis octobre 2025. Heartcore Capital, le plus grand fonds de capital-risque danois, a officiellement basculé vers la defense tech en novembre 2025.
Drones, SEAD, frappes : l’ambition réelle d’Egide
L’Arges est le ticket d’entrée. En coulisses, Egide développe une plateforme logicielle baptisée Mystique, référence aux X-Men, conçue pour orchestrer capteurs, détection et interception dans une logique multi-domaines, indépendamment des systèmes d’armes embarqués. L’objectif est d’en faire le socle d’une famille complète de munitions téléopérées, avec des déclinaisons navales déjà ciblées pour couvrir les menaces documentées en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz.
L’horizon offensif est posé sans détour. Suppression des défenses antiaériennes ennemies, frappes en profondeur contre des infrastructures critiques : les fondateurs n’excluent aucune de ces missions. La Revue nationale de défense de mars 2026 leur donne une caution stratégique inattendue, en identifiant le SEAD comme «une priorité absolue» pour l’Armée de l’air et de l’Espace française, dont les capacités offensives en guerre électronique sont aujourd’hui jugées insuffisantes.


