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Une conviction traverse le débat public français depuis des décennies : les chefs d’entreprise voteraient naturellement à droite. La réalité sociologique est à la fois plus nuancée et, sur certains aspects, plus radicale que ce raccourci ne le laisse croire. Si l’orientation globale du patronat vers le centre-droit est solidement documentée, la question se pose aujourd’hui en termes entièrement nouveaux.
Depuis 2022, le basculement d’une partie du monde entrepreneurial vers le Rassemblement national, la fin du cordon sanitaire économique et l’émergence d’un capitalisme libertarien importé des États-Unis reconfigurent en profondeur les repères politiques du patronat français.
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Un vote de droite ancré dans la durée
Depuis plusieurs décennies, les enquêtes de sociologie électorale confirment une surreprésentation du vote de droite parmi les chefs d’entreprise. La catégorie « artisans, commerçants et chefs d’entreprise » se distingue nettement du reste de la population active par une propension marquée à soutenir des partis de droite et du centre-droit. Lors du premier tour de la présidentielle 2017, François Fillon avait largement devancé Emmanuel Macron dans cette CSP — le futur président n’y constituait alors qu’un second choix, la préférence allant à une droite libérale classique portée sur les baisses d’impôts, la dérégulation du marché du travail et la réduction des charges.
Ce socle électoral s’est longtemps accompagné d’une posture institutionnelle cohérente. Le Medef et les grandes organisations patronales avaient établi, au fil des scrutins, ce que l’on peut appeler un « barrage républicain économique » : à chaque fois que le Front national puis le Rassemblement national parvenaient au second tour, les dirigeants patronaux rappelaient que son programme était « dangereux pour l’économie » et susceptible de « faire décrocher le pays par rapport à ses voisins ». Cette tradition, héritée de l’après-guerre, a tenu jusqu’en 2022.
Il faut néanmoins souligner une limite méthodologique importante : les sondages par catégorie socioprofessionnelle souffrent d’une sous-représentation structurelle des patrons — 6 à 7 % des échantillons seulement — ce qui génère des marges d’erreur élevées et impose une lecture prudente de toute donnée granulaire.
Quand les petits patrons basculent vers le RN
La présidentielle de 2022 marque un seuil symbolique. Selon les données Ifop, Marine Le Pen aurait obtenu 51 % des suffrages des artisans, commerçants et petits chefs d’entreprise au second tour, contre 33 % pour la même catégorie cinq ans plus tôt. C’est la première fois que la candidate d’extrême droite franchit la barre majoritaire dans cette CSP. Le basculement s’explique par plusieurs facteurs convergents : la montée des thématiques antifiscales, le ressentiment contre la réglementation, les séquelles de la crise des Gilets jaunes et, à partir de 2023, la question sécuritaire portée par les émeutes urbaines. Comme l’analyse le sociologue Michel Offerlé, spécialiste du patronat à l’ENS : « Dans une partie du petit patronat, les thématiques RN font recette plus encore que dans le reste de la population : poids de l’immigration, insécurité, thème de l’assistanat. »
La dynamique se confirme aux élections européennes du 9 juin 2024 : selon le sondage Ifop-Fiducial, le RN arrive en tête avec 37 % des intentions de vote chez les chefs d’entreprise, loin devant La France Insoumise à 12 % et la liste Renaissance à 11 %. Le mois suivant, un sondage Legalstart mené auprès de 1 207 chefs d’entreprise pour les législatives anticipées livre un tableau plus ambigu : aucun parti ne recueille d’adhésion franche, et les deux tiers des répondants se déclarent inquiets, dont 40 % « très inquiets ». Ensemble est jugé le plus favorable aux entrepreneurs par 34,7 % des sondés, suivi du RN et alliés LR à 27,5 %. Un vote par défaut plus que par conviction.
C’est au niveau institutionnel que la rupture est la plus significative. Lors des législatives de juillet 2024, Patrick Martin, président du Medef, est devenu le premier dirigeant de l’organisation à ne pas appeler à faire barrage au RN, renvoyant extrême droite et gauche dos à dos. Selon l’enquête du journaliste Laurent Mauduit (Collaborations, La Découverte, 2025), Martin avait secrètement rencontré Marine Le Pen au printemps 2024, alors que le Medef niait officiellement tout contact bilatéral. Plus révélateur encore : Patrick Martin a publiquement qualifié Jordan Bardella de dirigeant politique appartenant « dans une certaine mesure » à ceux qui sont « les plus conscients des périls économiques » de la France — sans mentionner un seul responsable de gauche.
Petits patrons, CAC 40, libertariens : un monde fracturé
L’erreur analytique fondamentale consiste à traiter « les patrons » comme une catégorie homogène. Michel Offerlé est catégorique sur ce point : les chefs d’entreprise constituent « l’une des catégories socio-professionnelles les plus hétérogènes, tant du point de vue du niveau de vie que de celui du capital, des goûts et pratiques culturels ou encore du niveau d’études ». Trois fractures structurent aujourd’hui ce monde.
La première est celle de la taille d’entreprise. Les dirigeants de TPE, artisans et indépendants — plus proches des classes moyennes-populaires, directement exposés aux charges et aux normes — constituent le terrain le plus fertile pour le RN. Les dirigeants de PME et d’ETI restent globalement ancrés dans un centre-droit classique, avec une perméabilité croissante au discours national-populiste. Les grands groupes du CAC 40, eux, maintiennent une neutralité officielle : une enquête de Challenges publiée en février 2026 révèle que 23 groupes sur 40 déclarent n’avoir jamais rencontré la direction du RN, invoquant des risques d’image et d’instrumentalisation.
La deuxième fracture est moins visible mais analytiquement déterminante : ce n’est pas l’adhésion au RN qui structure le vote patronal, c’est la détestation de la gauche. La CPME a sondé ses adhérents sur les législatives 2024 : une majorité NFP aurait conduit 58 % d’entre eux à reporter leurs projets d’investissement ou de recrutement, contre 36 % dans le cas d’une victoire du RN. L’écart est éloquent. Laurent Mauduit le résume ainsi : « La détestation de la gauche soude le patronat. »
La troisième fracture, encore minoritaire mais en expansion, oppose le capitalisme libéral classique, pro-européen et pro-marché ouvert, à un capitalisme libertarien et souverainiste dont Trump, Musk et Milei constituent les figures de référence. En France, ce courant se concentre dans les secteurs de la tech et de la finance. Laurent Mauduit parle de « l’émergence d’un nouveau capitalisme libertarien, successeur du néolibéralisme, qui s’emboîte assez facilement avec l’extrême droite ». Quelques grandes fortunes incarnent cette convergence de façon explicite : Vincent Bolloré a construit une infrastructure médiatique — CNews, Europe 1, le JDD, Prisma Media — au service d’une ligne conservatrice réactionnaire. Pierre-Édouard Stérin, milliardaire fondateur de Smartbox, investit quelque 15 millions d’euros par an dans la plateforme « Périclès », destinée à promouvoir une idéologie alliant ultralibéralisme et conservatisme de valeurs. Bernard Arnault, première fortune française, figurait au premier rang de la cérémonie d’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025, l’un des très rares étrangers invités dans le carré VIP aux côtés des anciens présidents américains.
Ce que révèle l’étude HEC : bien plus qu’un calcul fiscal
Une étude publiée le 9 mars 2026 par des chercheurs d’HEC Paris — Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard — apporte un éclairage qui dépasse les typologies électorales habituelles. Basée sur 3 909 salariés du secteur privé interrogés entre 2024 et 2025, elle établit que le RN est la première force politique des salariés du privé avec 25,5 % des intentions de vote, y compris chez les cadres — ce qui contredit l’idée d’un électorat radical exclusivement composé de « perdants de la mondialisation ».
Surtout, les chercheurs identifient la vraie ligne de fracture : « L’axe qui sépare les électorats au travail n’est ni le salaire, ni la catégorie socioprofessionnelle, c’est la qualité du lien social vécu au quotidien. » La défiance interpersonnelle et le sentiment de solitude au travail apparaissent comme les facteurs déterminants du basculement vers des options politiques radicales. Pour les patrons eux-mêmes, dont l’identité est profondément construite autour de leur rôle dans l’entreprise, ce résultat suggère que les choix politiques renvoient à quelque chose de plus profond qu’un arbitrage fiscal.
Les patrons français votent bien à droite — mais dans une droite dont les contours se déplacent. Le barrage républicain économique, tenu pendant plus de soixante-dix ans, a cédé en 2024. Comme l’écrit Laurent Mauduit, « treize ans après le livre de Laurence Parisot, la tradition d’un grand patronat tournant le dos au fascisme, héritée de l’après-guerre, est enterrée ». Ce qui change n’est pas la direction du vote : c’est l’étendue du territoire que cette droite est désormais prête à recouvrir.


