Ce que la France a vendu à des intérêts étrangers depuis 2010

Depuis 2010, la France a cédé à des intérêts étrangers des dizaines de fleurons industriels — du nucléaire à la santé. Le bilan dépasse les 200 milliards d'euros.

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Depuis le milieu des années 2010, la France cède à un rythme soutenu des pans entiers de son tissu industriel et de services à des acquéreurs étrangers. Les données du groupe LSEG établissent qu’entre 2014 et 2025, les seuls investisseurs américains ont racheté plus de 1 608 entreprises françaises pour un montant cumulé de 178,8 milliards de dollars. Sur la même période, la part de l’industrie dans le PIB français est passée de 20 % à 10 %, et plus d’un million d’emplois industriels ont disparu. Ces chiffres posent une question que les gouvernements successifs ont longtemps esquivée : la France subit-elle une simple dynamique de marché, ou assiste-t-on à une érosion structurelle de sa souveraineté économique ?

Les principales cessions d’entreprises françaises depuis 2010


Qui achète quoi en France depuis quinze ans

Les États-Unis dominent le tableau par le volume et la valeur des transactions. Leur logique est hybride : financière pour les fonds comme Apollo ou CD&R, industrielle et technologique pour les grands groupes comme General Electric ou FMC Technologies. En 2024 seul, 138 entreprises françaises sont passées sous contrôle américain, et 31 nouvelles acquisitions ont été recensées depuis le début 2025.

La Chine adopte une stratégie radicalement différente. Ses investissements directs en France ont atteint un stock de 13,5 milliards d’euros en 2023, faisant de Pékin le deuxième pourvoyeur asiatique d’IDE en France. Plus de 250 filiales d’entreprises chinoises opèrent sur le territoire. Contrairement aux fonds américains guidés par la rentabilité, les acquéreurs chinois — fréquemment liés à l’État — ciblent les brevets, les savoir-faire et les positions dans des filières à valeur stratégique.

Les acteurs européens complètent le tableau : les Suisses ont dépensé environ 58 milliards d’euros pour 346 entreprises françaises, les Britanniques quelque 48 milliards pour 967 entités. Ces rachats relèvent davantage de la consolidation continentale, même si la perte de contrôle n’en est pas moins réelle.

EntrepriseAcquéreurPaysSecteurMontantAnnée
Club MedFosunChineTourisme939 M€2015
Alstom ÉnergieGeneral ElectricÉtats-UnisÉnergie / Nucléaire9,7 Mds€2015
Alcatel-LucentNokiaFinlandeTélécoms15,6 Mds€2015-2016
LafargeHolcimSuisseCiment / BTPFusion (CA 32 Mds€)2015
Aéroport Toulouse-BlagnacCasil EuropeChineInfrastructure308 M€2015
TechnipFMC TechnologiesÉtats-UnisPétrochimie~13 Mds$2017
LatécoèreSearchlight CapitalÉtats-Unis / CanadaAéronautique365 M€2019
CenexiGland Pharma (Fosun)Inde / ChinePharmaceutique230 M€2023
Opella / DolipraneCD&RÉtats-UnisSanté OTC10 Mds€2025
VencorexWanhua / BorsodChemChineChimie / Défense1,2 M€2025
Prosol / Grand FraisApolloÉtats-UnisDistribution~4 Mds€2025
Groupe AtlanticPaloma RheemJapon / États-UnisÉnergie / CVC>3 Mds€En cours

Alstom-GE : quand le droit américain fait la guerre

Aucun dossier n’illustre mieux la vulnérabilité française que la cession de la branche énergie d’Alstom à General Electric, finalisée le 2 novembre 2015 pour un montant net d’environ 7 milliards d’euros — les 9,7 milliards annoncés ayant été réduits par les cessions imposées par la Commission européenne et les coentreprises dans lesquelles Alstom a réinvesti 2,4 milliards.

Ce qui rend ce dossier singulier, c’est sa chronologie. Le 14 avril 2013, Frédéric Pierucci, vice-président d’Alstom Power aux États-Unis, est arrêté à l’aéroport JFK par le FBI en application du Foreign Corrupt Practices Act — loi américaine à portée extraterritoriale permettant de poursuivre toute entreprise ayant utilisé le dollar dans des transactions impliquant de la corruption. Les faits reprochés concernent des actes présumés en Indonésie entre 2002 et 2009. Au moment même où Alstom se retrouve étranglé par ces poursuites, GE dépose son offre de rachat. Selon le Monde Diplomatique, « GE a déjà racheté quatre sociétés dans ces conditions en dix ans. Alstom est la cinquième à son tableau de chasse, et de loin la plus grosse ». Pierucci lui-même a décrit ce mécanisme comme une guerre économique dans laquelle le FCPA sert d’instrument de pression pour forcer la vente d’entreprises concurrentes. L’ancien ministre Arnaud Montebourg a accusé l’ex-PDG Patrick Kron d’avoir « trahi son pays en vendant pour se protéger personnellement ».

Le bilan industriel est lourd. Les engagements de GE — créer 1 000 emplois nets en trois ans — n’ont pas été tenus. La CFE-CGC recense 3 000 suppressions de postes entre 2015 et 2020 ; l’enquête de Challenges monte à 5 000 sur sept ans, dont 1 200 à Belfort. En 2019, GE a versé 50 millions d’euros dans un fonds de réindustrialisation, soit 50 000 euros par emploi non créé. Le groupe est par ailleurs accusé d’avoir rapatrié 800 millions d’euros via des mécanismes d’optimisation fiscale entre 2015 et 2020. En septembre 2025, GE Vernova annonçait encore 120 suppressions supplémentaires en France, dont 42 à Belfort. EDF a finalement racheté les activités nucléaires — les turbines Arabelle — le 31 mai 2024, neuf ans après la vente initiale, et à un prix nettement supérieur.

Toulouse-Blagnac : l’aéroport bradé, puis racheté double

En 2015, l’État cède 49,99 % de l’Aéroport de Toulouse-Blagnac au consortium chinois Casil Europe pour 308 millions d’euros. L’opération concentre les signaux d’alerte : le principal monteur du deal, Mike Poon, disparaît rapidement, son nom apparaissant dans un scandale de corruption ; Casil Europe est une structure ad hoc au capital dérisoire. Pendant quatre ans, les responsables locaux dénoncent une gestion « strictement mercantile et à court terme » — vidage des réserves financières, modification des règles comptables pour maximiser les dividendes. En décembre 2019, Casil revend ses parts au groupe Eiffage pour près de 500 millions d’euros, encaissant une plus-value de 200 millions d’euros sur un actif d’infrastructure publique en quatre ans.

Vencorex : des brevets nucléaires à 1,2 million d’euros

Le 10 avril 2025, le tribunal de commerce de Lyon attribue la reprise de Vencorex — usine chimique de Pont-de-Claix, près de Grenoble — au groupe chinois Wanhua via sa filiale hongroise BorsodChem, pour la somme symbolique de 1,2 million d’euros. Le prix est inversement proportionnel à l’enjeu : Vencorex produisait du sel ultra-pur essentiel aux missiles de la dissuasion nucléaire française et aux boosters de la fusée Ariane 6. Wanhua reprend une cinquantaine de salariés sur les 460 d’origine, et surtout l’intégralité des brevets et savoir-faire historiques issus de Rhône-Poulenc.

Le Premier ministre François Bayrou avait refusé la nationalisation temporaire au motif que l’activité « n’était pas viable ». Le ministère de l’Industrie a assuré avoir « sécurisé des approvisionnements alternatifs », sans en préciser la provenance. Un sénateur a publiquement souligné que Wanhua acquiert ainsi les process de production « dépositaires du savoir-faire historique de Rhône-Poulenc », ouvrant la voie à un transfert technologique vers la Chine dans un secteur directement lié à la défense nationale.

Défense, santé, énergie : les trois fronts ouverts

Le secteur de la défense concentre les cas les plus sensibles. Outre Alstom et Vencorex, les Chantiers de l’Atlantique — seul site français capable de construire des porte-avions nucléaires — ont failli passer sous contrôle total de l’italien Fincantieri en 2017. L’État a temporisé, nationalisé temporairement le site, puis négocié un compromis : Fincantieri obtiendrait officiellement 50 % du capital, mais 1 % serait « prêté » par l’État, lui conférant en pratique 51 % des droits de vote.

Sur le front sanitaire, la cession en octobre 2024 de 50 % d’Opella — filiale de Sanofi commercialisant le Doliprane — au fonds américain Clayton, Dubilier & Rice pour 10 milliards d’euros a déclenché une mobilisation politique transpartisane inédite. Opella emploie 11 000 personnes, gère 13 sites de production dans 100 pays et détient un portefeuille de marques incluant Allegra et Dulcolax. Le contrôle stratégique du médicament sans ordonnance le plus vendu en France est désormais américain.

La transition énergétique constitue le front le plus récent. Annoncé le 22 décembre 2025, le rachat du Groupe Atlantic — leader français des pompes à chaleur, 12 000 salariés, 31 sites industriels, 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires — par le consortium nippo-américain Paloma Rheem est en cours d’instruction réglementaire, avec une finalisation attendue mi-2026.

Le dispositif IEF, utile mais structurellement limité

Face à ces cessions, la France a progressivement durci son cadre de contrôle. Le décret Montebourg de mai 2014 — pris en réaction directe à l’affaire Alstom — a élargi le périmètre des secteurs soumis à autorisation préalable du ministre de l’Économie : énergie, eau, transports, télécommunications, santé publique, infrastructures numériques. Le régime IEF (Investissements Étrangers en France), géré par la Direction Générale du Trésor, traite environ 309 à 325 dossiers par an. En 2023, 44 % des autorisations ont été assorties de conditions — taux qui monte à 76 % dans le seul secteur de la défense.

Ce dispositif peut imposer des garde-fous : maintien d’emplois, protection de brevets, présence de représentants de l’État dans les organes de gouvernance. Il ne peut pas empêcher les ventes, et ne corrige pas l’asymétrie fondamentale des outils. La France ne dispose d’aucun équivalent au FCPA américain — instrument qui s’est révélé, dans le cas Alstom, un levier de pression industrielle redoutablement efficace. En l’absence d’une politique industrielle européenne coordonnée, chaque État membre négocie seul face à des acteurs globaux disposant de capitaux sans commune mesure.

La fragilité des engagements obtenus lors des ventes constitue l’autre faille structurelle. Dans pratiquement tous les cas documentés, les promesses d’emploi, d’investissement ou de maintien d’activité n’ont pas été tenues : GE à Belfort, Nokia après Alcatel-Lucent, Casil à Toulouse — les exemples convergent vers le même constat.

Reconquêtes : chaque rachat coûte plus cher que la vente

Trois cas illustrent la capacité de résistance française. En avril 2023, un consortium Airbus-Safran-Tikehau Capital a racheté Aubert & Duval — producteur d’aciers spéciaux pour sous-marins nucléaires et Rafale — après que l’État a bloqué une cession à un repreneur étranger envisagée par Eramet. En 2019, Eiffage a récupéré les parts chinoises de Toulouse-Blagnac pour près de 500 millions d’euros — contre 308 millions lors de la cession initiale. En mai 2024, EDF a repris les turbines Arabelle neuf ans après leur vente à GE, à un coût sensiblement supérieur au prix d’origine.

Ces reconquêtes dessinent le paradoxe central de la politique industrielle française sur la période : la récupération d’actifs stratégiques est possible, mais elle coûte systématiquement plusieurs fois le prix auquel ils ont été cédés. La protection initiale aurait, dans chaque cas, été moins onéreuse que le rachat.

Quinze ans de cessions : ce que les chiffres révèlent vraiment

L’examen de ces dossiers fait apparaître cinq dynamiques structurelles. La première est le recours à des mécanismes extraterritoriaux — le FCPA en tête — comme levier de pression économique, sans équivalent du côté européen. La deuxième est la fragilité systématique des engagements obtenus lors des ventes. La troisième est la montée en puissance stratégique de la Chine, dont la logique d’acquisition cible les brevets et les savoir-faire bien plus que la rentabilité à court terme — Vencorex en constituant l’illustration la plus extrême. La quatrième est une prise de conscience publique croissante, visible dans le débat sur le Doliprane ou la résistance sur Aubert & Duval, mais qui reste réactive plutôt que préventive. La cinquième, enfin, est le coût de la reconquête : chaque fois que la France a tenté de récupérer un actif stratégique cédé, elle l’a fait à un prix nettement supérieur à celui de la vente initiale.

La question qui subsiste est arithmétique : jusqu’où un pays peut-il financer sa modernisation par la cession de ses actifs stratégiques sans compromettre son autonomie industrielle, sanitaire et militaire ? Le débat européen sur une politique industrielle coordonnée n’a pas encore produit de réponse convaincante.



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