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Didier Raoult publie La société du factice, journal d’un complotiste (Fayard, mars 2026) depuis une position institutionnelle en ruines. Les faits sont simples : le 13 octobre 2025, le Conseil d’État rejette définitivement son pourvoi en cassation et confirme son interdiction d’exercer la médecine pendant deux ans. Deux mois plus tôt, le 17 décembre 2024, Elsevier rétractait officiellement son étude sur l’hydroxychloroquine — celle qui avait tout déclenché. Une instruction pénale court par ailleurs à Marseille depuis juillet 2022, pour faux en écriture et essais cliniques sans autorisation.
C’est depuis ce bilan qu’il publie.
Se dire « complotiste » : une offensive, pas une défense
Le titre du livre n’est pas une provocation gratuite. En se désignant lui-même « complotiste », Didier Raoult applique ce que le sociologue Louis Gruel a théorisé en 1985 sous le nom de retournement du stigmate — dans le sillage direct de Pierre Bourdieu. Le principe : ne pas effacer les traits stigmatisés, mais « renverser la table des valeurs qui les constitue comme stigmates ». En s’appropriant l’insulte, on la neutralise et on la transforme en identité revendiquée.
L’effet est immédiat et précis : Raoult ne répond plus sur le fond des accusations qui pèsent sur lui. Il change de terrain. La question n’est plus « avait-il raison sur l’hydroxychloroquine ? » mais « pourquoi veut-on le faire taire ? ». C’est un déplacement rhétorique, pas un argument scientifique — et c’est exactement son intérêt.
Le récit qu’il construit depuis 2020 suit une architecture cohérente, répétée dans chaque ouvrage : un chercheur de terrain aurait découvert un traitement bon marché contre le Covid ; l’État, sous la pression de Big Pharma et d’une caste d’experts médiatiques, l’aurait écarté, privant des milliers de malades d’un remède efficace. La société du factice n’est pas une rupture avec ce récit — c’en est la version cristallisée.
Ses fans : des cadres, pas des marginaux
Ce discours a trouvé preneur bien au-delà des marges complotistes habituelles. Une enquête de la Fondation Jean-Jaurès auprès de membres de groupes pro-Raoult sur Facebook dessine un profil surprenant : 60 % de femmes, plus de 50 ans majoritairement, et 42 % de cadres. Leurs votes en 2017 se répartissaient sur tout l’échiquier — environ 20 % pour Fillon, 18 % pour Mélenchon, 18 % pour Le Pen, 17 % pour Macron.
Raoult n’est pas une icône de droite. Il est une icône antisystème, ce qui lui confère une portée transpartisane que peu de figures contestataires atteignent. Le Monde le notait dès 2020 : le Marseillais était devenu « la coqueluche des gilets jaunes et de ceux qui détestent Paris ». Six ans plus tard, ce public est intact.
Des chercheurs en communication ont montré que dès 2020, les réseaux francophones pro-Raoult se connectaient aux flux informationnels autour des partisans de Trump et de Bolsonaro. Leur conclusion tranche avec le cliché : les messages pro-Raoult constituaient « une critique de l’économie politique du libéralisme et de ses impasses, et pas simplement un complotisme antiscience ». L’adhésion n’est pas irrationnelle — elle est le symptôme d’une crise de confiance profonde envers les institutions.
La collection qui publie le livre confirme cette logique. « Pensée libre » chez Fayard revendique d’offrir un contrepoint aux discours dominants, et accueille sous le même toit Éric Zemmour et Aurélien Taché. La promotion médiatique s’est faite principalement sur Radio Courtoisie, dans une émission titrée « Didier Raoult démonte les mensonges de la science officielle ». Raoult ne cherche pas à convaincre des pairs : il adresse un signal de ralliement à ceux qui partagent déjà sa défiance.
De Fayard à la cosmétique : la fin du savant
Le retournement ne se limite pas au discours. En janvier 2025, quelques semaines avant l’entrée en vigueur de son interdiction d’exercer, Raoult annonce sur sa chaîne YouTube la création de Magnifiscience, une start-up de cosmétologie anti-âge co-fondée avec l’entrepreneuse Nina Basri. La gamme propose des crèmes formulées à base de cellules souches et de protéines spécifiques censées régénérer la peau.
La logique est lisible : incapable d’exercer la médecine, Raoult transpose son nom, son titre de professeur et sa notoriété dans un domaine où les contraintes de la validation scientifique sont structurellement bien plus légères. Le chercheur de renommée mondiale devient caution d’une gamme cosmétique — comme si la crédibilité conquise dans un champ pouvait migrer, sans friction, vers un autre. Des expertes interrogées par Marie France en mars 2026 se sont montrées sceptiques sur la composition des produits, qui exclut des actifs standards comme l’acide hyaluronique ou le rétinol.
Un homme qui a signé 1 300 publications et dirigé l’un des centres d’infectiologie les plus reconnus au monde choisit de publier dans la collection d’Éric Zemmour chez Fayard plutôt que dans une revue à comité de lecture. Ce mouvement confirme qu’il a lui-même acté la fin de sa carrière scientifique institutionnelle — et qu’il le sait.
En se proclamant complotiste, Raoult abandonne définitivement l’arène scientifique pour celle des représentations et des identités militantes. La rhétorique du martyr n’est pas un argument — c’est un acte de capitulation déguisé en offensive. Le scientifique anticonformiste de 2020 est devenu, par ses propres choix successifs, ce que ses adversaires l’accusaient d’être : une figure du ressentiment institutionnel, habile rhétoricien d’une cause déjà perdue dans les laboratoires.
Le seul tribunal devant lequel il choisit désormais de comparaître, c’est son public de réseaux sociaux. C’est le seul où il gagne encore.


