Qui possède vraiment EDF aujourd’hui ?

EDF est nationalisée. Mais sa dette nette atteint 51,5 milliards, ses besoins 460 milliards d'ici 2040, et ses filiales s'ouvrent à des capitaux étrangers. Qui contrôle vraiment ?

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L’État français détient 100 % du capital d’EDF depuis juin 2023. Mais derrière cette affirmation juridique exacte se cache une réalité bien plus complexe : filiales ouvertes à des partenaires étrangers, dette nette de 51,5 milliards d’euros, besoins d’investissement estimés à 460 milliards d’ici 2040. La propriété de droit ne dit rien du contrôle de fait.

La nationalisation à 100 % : ce que l’État a vraiment payé

Tout commence en juillet 2022. Face à une dette dépassant 64 milliards d’euros et à la nécessité de piloter sans contraintes de marché la relance du nucléaire français, le gouvernement Borne annonce son intention de racheter les 16 % du capital d’EDF encore détenus par des actionnaires privés. L’offre publique d’achat simplifiée est lancée à 12 euros par action — soit une prime de 53 % sur le cours du moment, mais très loin des 30 euros d’introduction en bourse de 2005. Les petits porteurs et les salariés actionnaires réclament 15 euros, engagent une bataille judiciaire de plusieurs mois, et finissent par céder. Le retrait obligatoire est mis en œuvre le 8 juin 2023 : l’État monte à 100 % du capital pour une facture de 9,7 milliards d’euros.

Cette nationalisation de fait est ensuite gravée dans le droit par la loi n° 2024-330 du 11 avril 2024, dite loi anti-démembrement, qui modifie le Code de l’énergie pour qualifier EDF de « société anonyme d’intérêt national » détenue en totalité par l’État. Le texte instaure un contrat décennal fixant les objectifs assignés au groupe en matière de trajectoire financière, d’investissements, de décarbonation et de maîtrise des prix.

Le législateur a cependant ménagé une ouverture : jusqu’à 10 % du capital pourra être cédé aux salariés et anciens salariés. Cette disposition n’a toujours pas été concrétisée, malgré des amendements parlementaires récurrents, tandis que l’État s’est versé 2 milliards d’euros de prime d’émission en 2024. Posséder la totalité de la tête de groupe ne signifie pourtant pas maîtriser chaque maillon stratégique de la chaîne.

Framatome, RTE, CGN : qui co-détient les actifs clés

Un industriel japonais au cœur du nucléaire français

Framatome, le fabricant des réacteurs nucléaires français issu de la reconstruction d’Areva, n’appartient pas entièrement à EDF. Depuis le rachat par EDF de la participation d’Assystem en janvier 2024 pour 205 millions d’euros, le capital se répartit entre EDF à 80,5 % et Mitsubishi Heavy Industries à 19,5 %. Le géant industriel japonais est donc co-propriétaire de l’outil qui fabrique les réacteurs en service — et qui fabriquera les EPR2. Cette configuration soulève des questions concrètes sur les transferts technologiques et la gouvernance d’un secteur par définition régalien.

Le réseau de transport : la CDC et CNP dans la holding

RTE, le réseau de transport d’électricité, n’est pas détenu en direct par EDF mais par la holding CTE (Co-entreprise de Transport d’Électricité), elle-même détenue à 50,1 % par EDF, à 29,9 % par la Caisse des Dépôts et Consignations et à 20 % par CNP Assurances. L’État conserve une influence indirecte majoritaire sur l’infrastructure la plus critique du système électrique français — mais la CDC et CNP participent effectivement à sa gouvernance et à ses décisions financières.

Hinkley Point C : le partenaire chinois bloqué dans l’impasse

EDF détient 66,5 % du projet de centrale nucléaire britannique de Hinkley Point C aux côtés de CGN, le groupe chinois China General Nuclear, à hauteur de 33,5 %. Depuis 2023, CGN a signifié qu’il n’entendait plus participer aux surcoûts générés par les dérapages du chantier. Le coût total du projet, initialement estimé à 18 milliards de livres en 2016, pourrait atteindre entre 41 et 46 milliards de livres aux conditions actuelles. EDF se retrouve seul face à une ardoise qui se creuse, sans pouvoir ni contraindre son co-actionnaire ni lui racheter facilement ses parts — d’autant que CGN figure sur la liste noire du commerce américain depuis 2019. Pour sécuriser le financement du chantier, EDF a conclu en juin 2025 un accord avec le fonds américain Apollo portant sur l’émission d’obligations non cotées pour un montant maximal de 4,5 milliards de livres sterling.

Sizewell C et Edison : deux modèles d’ouverture assumée

Pour le second projet britannique, EDF a choisi une logique capitalistique radicalement différente : le groupe ne détiendra que 12,5 % du capital de Sizewell C, aux côtés du gouvernement britannique (44,9 %), de la Caisse de dépôt et placement du Québec (20 %), de l’énergéticien Centrica (15 %) et du fonds Amber Infrastructure (7,6 %). La décision finale d’investissement a été prise en juillet 2025 pour un projet estimé à 45 milliards d’euros. En Italie, EDF détient encore environ 98 % de sa filiale Edison — mais travaille depuis octobre 2025 avec Intesa Sanpaolo et Lazard sur la cession d’une participation minoritaire ou une introduction en bourse partielle valorisant l’ensemble jusqu’à 10 milliards d’euros, malgré les incertitudes réglementaires créées par le gouvernement Meloni sur les énergies renouvelables.

PDG révoqué, État omniprésent

L’actionnariat à 100 % se traduit par un contrôle absolu sur la direction. Le président-directeur général d’EDF est nommé par décret du président de la République, sur proposition du Premier ministre. En mars 2025, Luc Rémont a été évincé après deux ans et demi de mandat dans des circonstances révélatrices : convoqué à Bercy par le ministre de l’Économie Éric Lombard avant même que le conseil d’administration ne soit consulté, il a payé un bras de fer sur les prix de l’électricité proposés aux électro-intensifs et des désaccords sur la conduite du programme EPR2. Dans un entretien accordé au Figaro après son départ, il avait décrit deux visions irréconciliables : une partie de l’État souhaitait « que l’entreprise vive sa mission en exécutant ses décisions d’une façon qui la rapproche d’une régie ».

Bernard Fontana, polytechnicien passé par ArcelorMittal, Holcim et la présidence de Framatome, lui a succédé le 5 mai 2025. Fin octobre 2025, il adressait à l’état-major une note sans ambiguïté : « nos activités ne génèrent pas les cash-flows nécessaires pour couvrir l’intégralité de nos investissements ». La propriété totale de l’État ne résout pas la contradiction entre l’ambition industrielle assignée au groupe et les contraintes financières qui pèsent sur lui.

460 milliards à financer : les marchés comme arbitres

Les résultats 2025 d’EDF sont, en surface, solides : chiffre d’affaires de 113,3 milliards d’euros, EBITDA de 29,3 milliards, résultat net de 8,4 milliards. Ils ne suffisent pas à financer le programme d’investissement que l’État lui a assigné.

La dette nette du groupe atteignait 51,5 milliards d’euros à fin 2025 — en baisse de 2,9 milliards sur un an, ce qui témoigne d’un effort réel, mais dans un contexte où les besoins futurs rendent cet allégement relatif. Les agences de notation surveillent EDF avec attention : Moody’s le note Baa1, S&P BBB+ (relevé en janvier 2026), Fitch BBB+. Une dégradation renchérirait mécaniquement le coût des emprunts au moment précis où le groupe doit en contracter de massifs.

Car l’équation à venir est vertigineuse. Dans un rapport de septembre 2025 commandé par la commission des finances de l’Assemblée nationale, la Cour des comptes a évalué les besoins d’investissement cumulés du groupe à près de 460 milliards d’euros entre 2025 et 2040 : 90 milliards pour la prolongation des 57 réacteurs existants, 115 milliards pour les nouveaux EPR2, 100 milliards pour le réseau de distribution Enedis, 30 milliards pour le retraitement de l’uranium via Orano, 30 milliards pour les renouvelables, 15 milliards pour le rachat des barrages hydroélectriques à l’État, et 60 milliards pour les chantiers à l’étranger. La Cour qualifie l’équation de « presque impossible » et souligne que « les capacités de financement du groupe public sont incertaines ». Dans ce contexte, le dividende d’un milliard d’euros versé par EDF à l’État sur les résultats 2025 ressemble moins à un retour sur investissement qu’à un prélèvement politique sur une trésorerie sous tension.

La privatisation rampante que la loi voulait éviter

Face à cette contrainte structurelle, Bernard Fontana a annoncé un plan d’économies de 5 milliards d’euros sur cinq ans et engagé une revue stratégique du portefeuille d’actifs. Les pistes identifiées — ouverture du capital d’Edison, cession des actifs renouvelables américains d’EDF Power Solutions, désengagements possibles au Brésil — illustrent la logique à l’œuvre. Selon Les Échos, un plan d’adaptation portant sur environ 20 milliards d’euros d’actifs était à l’étude fin 2025, sans que ce périmètre ait été confirmé officiellement par EDF.

Le paradoxe est net : la loi anti-démembrement de 2024 a été conçue pour empêcher que des actifs stratégiques d’EDF ne passent dans des mains privées. La pression de la dette produit exactement ce résultat, par une voie différente — non pas en cédant la tête de groupe, mais en ouvrant les filiales opérationnelles à des capitaux extérieurs. L’État conserve la propriété juridique d’EDF SA tout en laissant les contraintes financières redessiner, actif par actif, la cartographie réelle du groupe.

L’État français possède EDF en droit, sans ambiguïté. Mais la chaîne de valeur nucléaire est partiellement japonaise, les grands chantiers britanniques mobilisent des capitaux chinois, canadiens et américains, et une dette de 51,5 milliards place les créanciers obligataires en position d’arbitres silencieux sur les décisions stratégiques du groupe. La vraie question n’est pas « qui possède EDF ? » mais « qui peut financer EDF ? » — et la réponse, malgré la loi de 2024, n’est plus l’État seul.



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