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- STMicroelectronics : un champion en roue libre
- Crolles : quand l’État finance sans contrôler
- Fabriquer en France : un défi économique avant tout
- CEA-Leti, Soitec : la France invente, ne fabrique pas
- Taïwan, Washington, Pékin : la France en position de faiblesse
- Chips Act, France 2030 : trop peu, trop tard ?
En 1990, l’Union européenne produisait 44 % des wafers mondiaux. En 2025, sa part est tombée à 8 %. Derrière cette statistique européenne se cache une réalité française plus sévère encore : un pays qui n’a jamais produit de puces électroniques en volume significatif, qui a raté chaque fenêtre de rattrapage depuis quarante ans, et qui voit aujourd’hui son principal champion industriel du secteur — STMicroelectronics — supprimer des emplois sur son sol tout en encaissant des centaines de millions d’euros d’aides publiques. La France possède les cerveaux. Elle n’a pas les usines.
STMicroelectronics : un champion en roue libre
La France n’a pas de passé glorieux dans la fabrication de semi-conducteurs. Thomson Semiconducteurs était, à la fin des années 1970, un acteur soutenu massivement par l’État pour assurer l’indépendance technologique nationale, notamment dans le domaine militaire. En 1985, face à l’offensive japonaise sur les mémoires DRAM, Thomson abandonne ce segment. Trois ans plus tard, la part de l’industrie microélectronique européenne dans le marché mondial est tombée à 7 %. En 1987, Thomson fusionne avec l’italien SGS Microelettronica pour donner naissance à SGS-Thomson — rebaptisé STMicroelectronics en 1998. Ce rapprochement franco-italien est autant un aveu de faiblesse qu’un pari industriel : ni la France ni l’Italie ne peuvent survivre seules dans ce secteur.
Le modèle retenu par STMicroelectronics est celui des IDM — fabricants intégrés assurant à la fois la conception et la production. Ce choix, défendable pour garantir la maîtrise technologique, s’avère économiquement épuisant. « Faire à la fois le design et la production coûte extrêmement cher. Les entreprises qui ont fait ce choix n’ont pas réussi à exceller dans les deux », diagnostique Estelle Prin, analyste en risque économique et fondatrice de l’Observatoire des semi-conducteurs. Pendant ce temps, TSMC — fondé en 1987 à Taïwan — construit la domination de la fonderie pure et attire tous les grands concepteurs mondiaux dans son orbite.
Faute de pouvoir rivaliser sur les puces les plus avancées, STMicroelectronics se replie sur les marchés automobiles et industriels. En 2024, 45 % de son chiffre d’affaires provenait du seul secteur automobile. Quand ce secteur entre en crise en 2023-2024, c’est ST qui encaisse directement. Le chiffre d’affaires du groupe plonge de 23,2 % en 2024 à 13,27 milliards de dollars, puis recule de 11,5 % supplémentaires en 2025 à 11,80 milliards. Au premier trimestre 2025, le bénéfice s’effondre de 89 % sur un an. En avril 2025, le groupe annonce jusqu’à 2 800 départs volontaires au niveau mondial, dont environ 1 000 en France sur les quelque 11 500 salariés que compte le groupe dans le pays.
Dépenses en équipements de fabrication de semi-conducteurs — 2024
En milliards de dollars
Source : SEMI / WSTS 2024 — Marché mondial total : 627,6 Md$
Crolles : quand l’État finance sans contrôler
L’épisode de Crolles est l’illustration la plus crue de l’écart entre les ambitions politiques françaises et la réalité industrielle. En juillet 2022, Emmanuel Macron se rend personnellement sur le site isérois pour annoncer « le plus grand investissement industriel des dernières décennies hors nucléaire » : une usine à 7,5 milliards d’euros, fruit d’un partenariat entre STMicroelectronics et l’américain GlobalFoundries, bénéficiant de 2,9 milliards d’euros d’aides publiques. L’objectif affiché : doubler les capacités de production de puces FD-SOI et créer 1 000 emplois sur le site.
Dès fin 2023, le projet vacille. GlobalFoundries, censé être l’investisseur majoritaire à hauteur de 58 %, cesse de répondre aux appels et n’a délégué aucun salarié sur le site. « Depuis fin 2023, on nous dit que GlobalFoundries ne répond plus », confie un cadre opérationnel à L’Usine Nouvelle. En janvier 2025, STMicroelectronics et GlobalFoundries officialisent la mise en suspens du projet, dont les perspectives de reprise sont jugées incertaines. La CGT dénonce par ailleurs la délocalisation de la ligne de production 150 mm de Tours vers Singapour.
Les responsabilités sont partagées entre défaillance du partenaire privé et lenteur administrative française. En février 2024, la Commission nationale du débat public contraint STMicroelectronics à reprendre « à zéro » sa demande d’autorisation environnementale pour manquements au débat public. Ce retard d’au moins un an entraîne une perte de production estimée à 1,12 milliard d’euros sur les trois années suivantes.
Le paradoxe financier qui se dégage de cet épisode est particulièrement difficile à défendre politiquement. En 2024, STMicroelectronics a perçu 487 millions d’euros d’aides de l’État français, tout en versant 440 millions d’euros à ses actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions, et en payant moins de 100 000 euros d’impôt sur les sociétés en France en 2023. L’État français, via la BPI, est pourtant actionnaire du groupe à hauteur de 27,5 %. Cette participation n’a pas suffi à orienter les décisions industrielles du groupe.
Fabriquer en France : un défi économique avant tout
Les obstacles à la relocalisation de la production en France ne sont pas uniquement politiques. Ils sont structurels et économiques. Construire une fab en Europe coûte au moins 50 % plus cher qu’en Asie, pour des installations de taille et de technologie comparables. Ces surcoûts sont liés aux matériaux de construction, à la main-d’œuvre spécialisée, aux coûts énergétiques et aux exigences réglementaires. En tenant compte du fait que plus de 80 % des dépenses d’une usine concernent les équipements — dont le prix est relativement uniforme à l’échelle mondiale — l’investissement global reste environ 20 % plus élevé en Occident.
La France souffre en outre d’une fiscalité de production parmi les plus élevées d’Europe. Ces impôts, prélevés indépendamment de la rentabilité des entreprises, représentent un handicap compétitif structurel pour toute industrie lourde et capitalistique. La décision d’implanter une usine en France relève donc moins d’une logique économique pure que d’une logique de subventions publiques — ce qui rend chaque projet dépendant de la continuité du soutien de l’État et vulnérable aux retournements politiques ou budgétaires.
À cela s’ajoute un manque criant : l’absence d’un écosystème fabless français et européen. Il n’existe pas en France d’équivalent à Nvidia, Apple ou Qualcomm — ces entreprises qui conçoivent des puces de pointe et les font fabriquer par des fonderies asiatiques. Sans concepteurs capables d’absorber une production locale de puces avancées, même une fonderie de nouvelle génération implantée sur le sol français n’aurait pas de clients suffisants pour rentabiliser ses investissements. Le plan France 2030 finance des start-up fabless pour tenter de combler ce vide, mais l’écart avec les mastodontes américains ou les géants asiatiques reste abyssal.
CEA-Leti, Soitec : la France invente, ne fabrique pas
La France n’est pas sans atouts. Le CEA-Leti de Grenoble figure parmi les principaux pôles mondiaux de recherche en microélectronique. En janvier 2026, la ligne pilote FAMES a été inaugurée à Grenoble : 830 millions d’euros d’investissement cofinancé par la Commission européenne et France 2030, 1 900 m² de salles blanches, une centaine d’équipements de pointe dédiés aux technologies FD-SOI de prochaine génération en dessous de 10 nm, aux mémoires non volatiles embarquées et à l’intégration 3D. FAMES a vocation à permettre aux industriels — start-up, PME et grands groupes — de prototyper leurs innovations avant passage en production.
Soitec, fondée en 1992 à Grenoble par deux ingénieurs du CEA-Leti, est devenue le leader mondial des substrats de silicium innovants. Sa technologie Smart Cut™ équipe 100 % des smartphones de la planète via ses substrats RF-SOI, indispensables aux antennes 5G. Avec plus de 3 500 brevets actifs, Soitec démontre que la France peut atteindre l’excellence mondiale dans des niches ultraspécialisées. L’entreprise se positionne également sur les substrats en carbure de silicium pour les véhicules électriques — un marché en forte croissance.
Ces atouts sont réels mais insuffisants. Soitec produit des substrats, le matériau de base, et non des puces finies — ce qui la tient à l’écart des volumes et des marges les plus importants de la chaîne de valeur. La ligne FAMES est un outil de prototypage, pas une capacité industrielle de masse. La France invente, elle ne fabrique pas. Ce gouffre entre excellence académique et production industrielle est précisément ce que quarante ans de sous-investissement n’ont pas permis de combler.
Taïwan, Washington, Pékin : la France en position de faiblesse
Cette fragilité industrielle se double d’une exposition géopolitique que l’automne 2025 a rendue concrète. TSMC fabrique 90 % des puces les plus avancées au monde. La concentration géographique est telle que, selon l’avertissement de Thierry Breton, « si Taïwan n’était plus en capacité d’exporter, quasiment l’ensemble des usines du monde s’arrêteraient en trois semaines ». Automobiles, défense, télécommunications, santé : tous les secteurs français seraient touchés simultanément.
En septembre 2025, le gouvernement néerlandais prend le contrôle de Nexperia — fabricant de composants discrets appartenant au chinois Wingtech — sous pression américaine. Pékin riposte en interdisant les exportations de 80 % des produits de Nexperia. Volkswagen suspend la production de la Golf et du Tiguan. Toute l’industrie automobile européenne, dont les sous-traitants français, se retrouve en état d’alerte. Le 9 octobre, la Chine restreint également ses exportations de terres rares — gallium et germanium, indispensables à la fabrication de semi-conducteurs. La crise est finalement désamorcée en novembre, mais elle a démontré en temps réel la vulnérabilité de l’Europe face aux armes économiques de Pékin.
Washington n’est pas un partenaire sans ambiguïté dans ce contexte. En août 2025, l’administration Trump révoque les autorisations permettant à TSMC d’utiliser des technologies américaines dans son usine de Nankin. La politique américaine oscille entre mesures de rétorsion contre la Chine et pression sur les entreprises asiatiques pour qu’elles rapatrient leur production aux États-Unis — au détriment des projets européens. L’annulation définitive du projet Intel à Magdebourg en juillet 2025 en est la démonstration directe : le fondeur américain a concentré ses investissements sur le sol américain, emportant avec lui les 10 milliards d’euros de subventions publiques allemandes que Berlin avait promis d’allouer au projet, et les espoirs d’un renouveau industriel européen.
Chips Act, France 2030 : trop peu, trop tard ?
Ce décrochage n’est pas le produit d’une absence de volonté politique. Les annonces ont été nombreuses, les milliards engagés, les inaugurations médiatisées. Ce qui a manqué, c’est une stratégie industrielle cohérente, maintenue sur plusieurs décennies, dotée de moyens comparables à ceux des concurrents. En 2024, la Chine a dépensé à elle seule 49,55 milliards de dollars en équipements de fabrication de semi-conducteurs. L’ensemble de l’Europe en a dépensé 4,85 milliards — dix fois moins.
La Cour des comptes européenne a rendu son verdict en avril 2025 : l’objectif de 20 % de la production mondiale fixé par le Chips Act pour 2030 est « hors de portée ». La projection réaliste s’établit à 11,7 %. « Autant le dire, nous sommes à la traîne », résume Annemie Turtelboom, membre de la Cour. Cinquante parlementaires européens réclament désormais un Chips Act 2.0. La Commission européenne prépare une révision de sa stratégie. Ces initiatives sont nécessaires. Elles interviennent avec deux à trois décennies de retard dans un secteur où la vitesse d’exécution conditionne la survie industrielle.


