Corruption et pressions politiques : le Maroc a-t-il acheté la CAN 2025 ?

Le Sénégal a gagné 1-0 en finale. La CAF a donné le titre au Maroc 3-0 deux mois plus tard. Voici comment l'histoire a basculé.

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Le Sénégal a gagné la finale sur le terrain. Deux mois plus tard, la CAF a donné le titre au Maroc sur décision de forfait. Entre arbitrage contesté, sanctions disciplinaires sans précédent dans l’histoire de la compétition et demande d’enquête internationale pour corruption, la CAN 2025 est devenue l’affaire la plus explosive du football africain depuis des décennies. État des faits, des preuves et des zones d’ombre.

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L’arbitre de la finale : un choix qui pose question

La controverse ne commence pas avec le walk-off sénégalais. Elle commence plusieurs heures avant le coup d’envoi, au moment où la CAF confirme la désignation de Jean-Jacques Ndala Ngambo comme arbitre central de la finale. Le Congolais de 38 ans avait déjà officié lors du match d’ouverture de la compétition entre le Maroc et les Comores — une première anomalie aux yeux de nombreux observateurs. Son bilan en carrière avec le Maroc s’élève alors à sept victoires et deux nuls en neuf rencontres, sans la moindre défaite. Le responsable de la VAR désigné pour cette finale, le Gabonais Pierre Ghislain Atcho, traîne lui aussi une réputation encombrante après le quart de finale Algérie-Nigéria, où il n’a pas invité l’arbitre central à revoir une main litigieuse dans la surface. Ces éléments ne constituent pas, pris isolément, une preuve de partialité organisée. Mais ils révèlent un problème structurel que la CAF n’a jamais vraiment résolu : l’absence de politique de communication transparente sur les critères de désignation des officiels dans les matches impliquant le pays hôte.

Penalty, walk-off : la séquence qui embrase tout

La rencontre est fermée, âpre, d’une intensité rare. Elle bascule dans la controverse dans les dernières minutes du temps réglementaire, sur une séquence en deux temps. D’abord, un but sénégalais est annulé : Ismaïla Sarr s’est procuré le ballon après une faute préalable d’un coéquipier sur Achraf Hakimi. Quelques instants plus tard, Jean-Jacques Ndala Ngambo accorde un penalty au Maroc après consultation de la VAR, pour une faute de Malick Diouf sur Brahim Díaz. Deux décisions défavorables aux Lions de la Téranga en l’espace de quelques minutes, dans un match dont le titre est en jeu — c’est la mèche.

Sous l’impulsion de leur sélectionneur Pape Bouna Thiaw, les joueurs sénégalais quittent collectivement la pelouse. Les supporters tentent d’envahir le terrain pendant près de quinze minutes, créant un chaos inédit dans l’histoire de la compétition. Après de longues négociations avec les officiels et les responsables de la CAF présents sur la pelouse, les Lions de la Téranga reviennent. Brahim Díaz s’élance pour le penalty, choisit une panenka et voit Édouard Mendy l’arrêter sans difficulté. La rencontre part en prolongation. C’est Pape Guèye qui, d’une frappe en lucarne depuis l’entrée de la surface, offre au Sénégal le titre 1-0. Pour quelques semaines, du moins.

Infantino frappe vite : un signal qui ne trompe pas

Dans les vingt-quatre heures qui suivent la finale, Gianni Infantino publie un communiqué transmis à l’AFP. Le ton est sans équivoque : le comportement des Sénégalais est « inacceptable », la violence « ne saurait être tolérée », et le président de la FIFA exhorte les instances disciplinaires de la CAF à prendre « les mesures appropriées ». En se positionnant aussi rapidement, aussi fermement, en ciblant exclusivement le camp sénégalais, Infantino envoie un signal aux organes disciplinaires de la CAF sur la direction attendue. Il pave, objectivement, la voie aux sanctions qui s’ensuivront.

Les sanctions tombent : une disproportion qui choque

Le Jury disciplinaire de la CAF rend son premier verdict dix jours après la finale. Le sélectionneur Pape Bouna Thiaw est suspendu cinq matches et condamné à 100 000 dollars d’amende. Iliman Ndiaye et Ismaïla Sarr écopent chacun de deux matches de suspension. La Fédération sénégalaise de football est condamnée à 615 000 dollars d’amende au total — dont 300 000 dollars pour le comportement de ses supporters et 300 000 dollars pour celui de ses joueurs et membres du staff.

La CAF sanctionne également le côté marocain. La Fédération royale marocaine de football écope de 200 000 dollars d’amende pour le comportement de ses ramasseurs de balle, qui ont soustrait la serviette d’Édouard Mendy pendant le penalty, et de 100 000 dollars supplémentaires pour l’invasion de la zone VAR. Le capitaine Achraf Hakimi est suspendu deux matches dont un avec sursis pour avoir jeté ladite serviette dans les tribunes. Ismaël Saibari, lui, prend trois matches et 100 000 dollars d’amende pour comportement antisportif. Le total marocain s’élève à 300 000 dollars — soit la moitié de ce qu’a reçu le Sénégal, pour des faits dont certains relèvent d’une tentative caractérisée d’interférence avec le jeu.

La FSF renonce à l’appel : une erreur fatale

Le 31 janvier 2026, la Fédération sénégalaise de football annonce officiellement ne pas faire appel des sanctions disciplinaires et financières, et accepter de régler l’intégralité des amendes. La décision est incomprise dans les milieux du football africain. Sur le plan juridique, ses conséquences sont désastreuses : en renonçant à contester les sanctions, la FSF valide implicitement la qualification de ses propres actes, ferme plusieurs voies de recours et se retrouve en position de faiblesse au moment où la FRMF, elle, choisit d’aller en appel.

Comment le Maroc a retourné la situation

Début février, la Fédération royale marocaine de football dépose un recours auprès du Jury d’appel de la CAF. Elle conteste ses propres sanctions mais va plus loin : elle demande que le résultat de la finale soit revu à la lumière du walk-off sénégalais. La manœuvre s’appuie sur les articles 82 et 84 du règlement de la compétition, qui prévoient explicitement qu’une équipe ayant quitté le terrain de jeu peut être déclarée forfait, avec un score homologué 3-0 en faveur de l’adversaire. La FRMF n’a techniquement rien inventé : elle a utilisé des dispositions existantes que la FSF, en renonçant à l’appel, n’était plus en mesure de contester sur le fond.

16 mars 2026 : la CAF bascule l’histoire

Le communiqué du Jury d’appel de la CAF tombe le 16 mars 2026. Il est sans ambiguïté : le Sénégal est déclaré forfait lors de la finale, le score est homologué 3-0 en faveur du Maroc. Jamais un résultat de finale de CAN n’avait été renversé de cette manière, par voie disciplinaire, deux mois après le coup de sifflet final. La FSF dénonce « une décision inique, sans précédent et inacceptable qui jette le discrédit sur le football africain » et annonce son intention de saisir les instances juridictionnelles internationales.

Un arbitrage contesté de bout en bout

La finale n’est pas un incident isolé. Dès la phase de groupes, la CAN 2025 est traversée par un sentiment de défiance généralisée à l’égard de l’arbitrage dans les rencontres impliquant le Maroc. La Tanzanie, le Nigéria et le Cameroun dénoncent successivement des décisions jugées favorables aux Lions de l’Atlas. Le quart de finale Cameroun-Maroc cristallise la colère : un penalty refusé aux Camerounais et plusieurs décisions considérées comme inexplicables poussent des responsables à évoquer un arbitrage « influencé ». Face à l’ampleur de la polémique, la CAF ouvre officiellement des enquêtes sur ce match et sur le quart de finale Algérie-Nigéria. À ce jour, les conclusions n’ont pas été rendues publiques.

Maroc, FIFA : les liaisons qui alimentent les doutes

La décision du 16 mars intervient dans un contexte géopolitique qui lui donne une résonance particulière. Le Maroc n’est plus seulement un pays hôte : demi-finaliste du Mondial 2022, organisateur de la CAN 2025, co-organisateur de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, le Royaume a mené une stratégie diplomatique active au sein des instances du football international, indissociable d’une relation jugée très étroite avec Gianni Infantino, qui n’a cessé de louer l’organisation marocaine tout en condamnant sans nuance le comportement sénégalais. Pour les observateurs africains les plus critiques, la CAF est devenue « vassale » d’intérêts politico-économiques liés à Rabat et à la FIFA. Ce n’est pas une accusation vérifiable — c’est une perception, mais une perception désormais largement partagée sur le continent.

La presse marocaine et des chercheurs spécialisés en médias numériques répondent en dépeignant le Maroc comme la cible d’une infoguerre coordonnée : campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux, vidéos sorties de leur contexte, rumeurs construites pour déstabiliser le pays hôte dans un contexte de rivalités régionales exacerbées.

Ce qui est prouvé, ce qui ne l’est pas

C’est ici que la rigueur s’impose, parce que la confusion entre fait établi et allégation non vérifiée est précisément ce qui alimente les polémiques les plus stériles.

Ce qui est objectivement établi : la CAN 2025 s’est déroulée dans un climat de suspicion généralisée vis-à-vis de l’arbitrage, avec des enquêtes CAF ouvertes sur plusieurs matches impliquant le Maroc ; la finale a donné lieu à un walk-off historique condamné publiquement par la FIFA ; les deux fédérations ont été sanctionnées disciplinairement ; la FSF a renoncé à tout appel le 31 janvier ; la FRMF a fait appel et demandé la révision du résultat ; le Jury d’appel a attribué la victoire 3-0 au Maroc le 16 mars 2026 ; le gouvernement sénégalais a officiellement demandé une enquête internationale pour soupçons de corruption.

Ce qui n’est pas établi : l’idée que des responsables marocains auraient directement acheté des arbitres ou des décideurs de la CAF repose à ce jour uniquement sur des déclarations de joueurs, des éditoriaux de presse et des rumeurs virales. Aucune enquête judiciaire conclue, aucun rapport indépendant, aucune fuite documentée — emails, enregistrements, flux bancaires — n’a été rendu public par un média de référence établissant une transaction illicite liant directement la FRMF ou des officiels marocains à la décision du Jury d’appel.

Claude Le Roy, l’une des voix les plus respectées du football africain, n’a pas mâché ses mots sur RTL : « Une décision complètement irresponsable et invraisemblable. On a peur de l’IA, et là, c’est l’IH, l’inintelligence humaine. » La veille, sur La Chaîne L’Équipe, il avait ajouté : « Le Maroc a réalisé une belle CAN qui méritait de gagner, mais sur la finale, le Sénégal méritait. Il y aurait eu plein de magouilles pour décider que le Maroc soit champion. »

TAS, enquête internationale : que peut-on encore espérer ?

Le 17 mars 2026, le gouvernement sénégalais publie, par la voix de sa porte-parole Marie Rose Faye, un communiqué d’une fermeté rare : Dakar « demande l’ouverture d’une enquête internationale indépendante pour soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF » et annonce qu’il usera « de toutes les voies de recours appropriées, y compris devant les instances juridictionnelles internationales ». La controverse sportive est officiellement élevée au rang d’affaire d’État.

La FSF annonce parallèlement son intention de saisir le Tribunal arbitral du sport. Mais plusieurs spécialistes du droit sportif rappellent les limites de cette juridiction : le TAS est compétent pour examiner la légalité formelle d’une décision — respect des textes, cohérence de la motivation, droits de la défense — mais ne dispose d’aucune attribution pénale pour instruire une accusation de corruption interne. Il pourrait annuler la décision de forfait si elle est jugée irrégulière sur le plan procédural. Il ne peut pas établir si de l’argent a changé de mains.

Le Maroc est officiellement champion d’Afrique des nations 2025, par décision du Jury d’appel de la CAF, en application stricte de ses propres règlements. Sur le plan juridique, ce sacre est inattaquable tant que le TAS ne s’est pas prononcé.

Sur le plan symbolique et politique, la CAN 2025 laisse derrière elle une fracture profonde. La formule « le Maroc a acheté la CAN » reste, à ce jour, une accusation politique non étayée par des preuves matérielles. Mais elle traduit une réalité que les instances ne peuvent plus ignorer : un arbitrage massivement contesté tout au long du tournoi, une décision de tapis vert sans précédent dans l’histoire de la compétition, une proximité jugée excessive entre le pays hôte et les instances dirigeantes. Tant que la CAF ne soumettra pas ses processus à un audit transparent et que la demande sénégalaise d’enquête internationale n’aura pas reçu de réponse sérieuse, la CAN 2025 restera une compétition dont le vainqueur officiel porte, pour une large partie du continent, la marque indélébile du doute.



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