Le Grêlé : récit d’une traque de trente-cinq ans

Gendarme, père de famille, conseiller municipal : François Vérove était aussi le Grêlé, tueur en série recherché 35 ans. Il s'est suicidé avant son arrestation.

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Pendant trente-cinq ans, un portrait-robot aux joues marquées par l’acné a hanté les bureaux de la brigade criminelle de Paris. Derrière ce visage sans nom : au moins quatre meurtres, six viols, une décennie de terreur en Île-de-France. Derrière le masque, quand il tombe enfin en septembre 2021 : François Vérove, 59 ans, ancien gendarme de la Garde républicaine, retraité paisible de La Grande-Motte, mari, père et grand-père. L’histoire de cette traque est aussi celle d’une institution judiciaire contrainte d’attendre que la science la rattrape.

Une fillette de 11 ans et un fantôme qui naît

Le 5 mai 1986, Cécile Bloch, 11 ans, quitte l’appartement familial du 116 rue Petit pour se rendre à l’école. Elle n’y arrivera pas. Son corps est retrouvé le soir même dans les caves de la résidence — violée, poignardée, étranglée. Plusieurs témoins, dont ses parents et son demi-frère, se souviennent d’un homme croisé dans l’ascenseur : grand, cheveux châtains, une peau fortement marquée par l’acné. Le portrait-robot diffusé dans les jours suivants représente un individu d’environ 25 ans, 1 m 80. Les médias lui donnent immédiatement un surnom : le Grêlé.

Ce que les enquêteurs ignorent encore, c’est que cet homme opère déjà depuis au moins un mois. Le 7 avril 1986, François Vérove avait agressé et violé Sarah A., 8 ans, dans le parking souterrain du 5 place de Vénétie dans le XIIIe arrondissement, la laissant pour morte. L’été de la même année, une autre fillette de 8 ans, Marlène K., est victime d’une agression similaire dans la cage d’escalier de son immeuble, toujours dans le XIIIe. Une signature criminelle se dessine déjà : le guet dans les halls d’immeubles, l’autorité simulée — parfois l’exhibition d’une carte professionnelle de gendarme —, et ce détail macabre qui reviendra sur chaque scène de crime, le garrot espagnol, un lien torsadé autour d’un morceau de bois que le tueur serre jusqu’à l’asphyxie.

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Meurtres, viols, garrot : huit ans de crimes

Le 29 avril 1987, Gilles Politi, 38 ans, employé d’Air France, et Irmgard Müller, 20 ans, jeune fille au pair allemande, sont retrouvés assassinés dans leur appartement du 7 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, en plein Marais parisien. Tous deux ont été torturés avant d’être étranglés au garrot. Sur la scène de crime, les enquêteurs relèvent un mégot de cigarette et un tampon hygiénique. Ces deux traces biologiques sont soigneusement conservées. Elles ne livreront leurs secrets que quatorze ans plus tard.

La même année, le Grêlé multiplie les agressions sexuelles à travers la capitale : une étudiante allemande de 26 ans dans le XIVe, une enseignante de 34 ans dans le XIe, une adolescente de 14 ans. Le 1er avril 1987, il s’introduit dans une fête entre adolescents en se présentant comme policier, s’empare d’un garçon de 13 ans et viole sa petite amie de 11 ans. À chaque fois, le même profil : un homme qui connaît les codes des forces de l’ordre, capable de paralyser ses victimes par l’intimidation avant de les soumettre par la violence.

La dernière victime officiellement identifiée est Karine Leroy, 19 ans, lycéenne de Meaux. Le 9 juin 1994, elle quitte son domicile pour se rendre au lycée Jean-Vilar. Sa sœur jumelle Nathalie la regarde s’éloigner depuis la fenêtre. C’est la dernière image qu’elle gardera d’elle vivante. Le corps de Karine sera retrouvé trente-trois jours plus tard dans un bois de Montceaux-lès-Meaux, avec un feuillard et un fil électrique formant un garrot autour du cou — signature identique au double meurtre du Marais sept ans plus tôt.

Huit juges, zéro résultat : l’enquête s’enlise

Dès les premières investigations, la brigade criminelle pressent qu’elle a affaire à quelqu’un qui maîtrise les rouages des forces de l’ordre. Le groupe sanguin A+ est rapidement établi. Les portraits-robots s’accumulent, les descriptions convergent. L’identité du suspect, elle, reste introuvable.

En 2001, un tournant. Les progrès de la biologie judiciaire permettent enfin d’extraire un profil ADN complet à partir du mégot et du tampon prélevés en 1987 sur la scène du double meurtre du Marais. Un seul et même profil génétique est désormais relié à plusieurs scènes de crime, confirmant l’unité du suspect. Une trace sur un Kleenex retrouvé lors d’une affaire de 1994 permet même de lui rattacher un dossier supplémentaire. Mais un profil ADN sans nom n’arrête personne. L’enquête, malgré cette avancée décisive, piétine encore treize ans.

Huit juges d’instruction se succèdent sur le dossier. Le fantôme tient.

La juge qui ordonne 750 prélèvements ADN

En décembre 2014, Nathalie Turquey hérite du dossier. Elle est la neuvième magistrate à reprendre ce cold case vieux de vingt-huit ans. Repartant de zéro, elle consolide méthodiquement les éléments existants et affine la piste militaire : le Grêlé a utilisé une carte professionnelle des forces de l’ordre, s’est présenté comme gendarme à plusieurs de ses victimes, connaît visiblement les techniques d’investigation.

En mai 2021, elle prend une décision aussi audacieuse que controversée : elle ordonne la convocation et le prélèvement ADN systématique de 750 gendarmes ayant été en poste en région parisienne à l’époque des faits. Une procédure d’une envergure sans précédent en France, qui suscite de l’agitation au sein des forces de l’ordre. Le président de la Cour d’appel de Paris saluera après coup le courage et le travail acharné de la magistrate, affirmant qu’elle honore l’institution judiciaire toute entière.

Convoqué le 24, disparu le 27, mort le 29

Parmi les 750 gendarmes convoqués figure François Vérove, 59 ans, retraité de la police domicilié à La Grande-Motte, dans l’Hérault. Il reçoit sa convocation le 24 septembre 2021 pour une audition fixée au 29. Le 27, son épouse le déclare disparu. La juge Turquey se rend elle-même dans l’Hérault dès que les premiers soupçons se portent sur lui.

Le 29 septembre au soir, le corps de François Vérove est retrouvé dans un appartement loué sur Airbnb au Grau-du-Roi, dans le Gard. Il a absorbé des médicaments. Sur le plan de travail : une lettre adressée à son épouse et à sa famille. Il y écrit : « Je reconnais être un grand criminel qui a commis des faits impardonnables jusqu’à la fin des années 1990. » Il évoque une rage folle, des pulsions dont il dit s’être débarrassé en 1997. Il ne nomme aucune victime, ne décrit aucun crime.

Dans la nuit du 29 au 30 septembre, la brigade criminelle procède à la comparaison ADN. Le résultat est sans appel. Le 30 septembre, la procureure de Paris Laure Beccuau confirme dans un communiqué qu’une correspondance a été établie entre le profil génétique retrouvé sur plusieurs scènes de crime et celui de l’homme décédé. Trente-cinq ans après le meurtre de Cécile Bloch, le fantôme avait un nom.

Gendarme, policier, grand-père : l’itinéraire d’un monstre ordinaire

François Vérove naît le 22 janvier 1962 à Gravelines, dans le Nord. Son père, marin-marchand, est souvent absent. Sa mère décède d’une longue maladie en septembre 1972, alors qu’il n’a que 10 ans. Le jeune garçon est confié à ses grands-parents maternels. Dans sa lettre d’aveux, il écrira : « En tuant des innocents, c’étaient mes propres souffrances d’enfant que je voulais détruire inconsciemment. »

En 1982, il effectue son service militaire comme gendarme auxiliaire. Le 1er février 1983, il s’engage dans l’armée et est nommé gendarme. Affecté à la Garde républicaine dès août 1983, il suit une formation de cavalier à la caserne des Célestins dans le IVe arrondissement de Paris. En juin 1985, il se marie religieusement avec Isabelle, 20 ans. La façade est parfaite — un jeune militaire bien noté, marié, intégré. C’est précisément à cette époque que commence sa carrière criminelle parallèle.

Il quitte la gendarmerie en 1988 et intègre la police, devient motard à Montpellier, puis prend sa retraite. Conseiller municipal de Prades-le-Lez, commune de 5 000 habitants dans l’Hérault, il est décrit par ses voisins comme un type plutôt sympathique et avenant. Ses collègues de travail se disent abasourdis à l’annonce de son identification.

Le détail le plus stupéfiant de cette affaire est révélé en 2022 par la journaliste Patricia Tourancheau, puis diffusé en 2024 par Marianne. Le 13 mai 2019 — deux ans avant son identification —, François Vérove est candidat au jeu télévisé Tout le monde veut prendre sa place, animé par Nagui sur France 2. Présenté comme « François de La Grande-Motte, retraité policier », il répond avec décontraction aux questions sur sa carrière dans la Garde républicaine. Souriant, à l’aise devant les caméras, l’homme le plus recherché de France se montre à visage découvert sur une chaîne nationale. Personne ne fait le rapprochement.

Un sixième meurtre ? Nanterre rouvre le dossier

La mort de Vérove a mis fin à toute procédure judiciaire le concernant directement. Elle a ouvert d’autres questions.

En novembre 2024, le pôle des crimes sériels ou non élucidés du parquet de Nanterre se saisit d’un dossier oublié : le meurtre de Gilbert Gaudry, 43 ans, retrouvé attaché à un arbre dans un bois communal de Saint-Aubin, en Essonne, le 5 juin 1990, tué d’une balle de calibre 9 mm dans la bouche. Deux expertises convergentes désignent Vérove : une analyse balistique établit que le pistolet MAC 50 retrouvé en sa possession présente une signature compatible avec la balle extraite du corps ; une expertise graphologique rendue publique en janvier 2026 conclut que les chèques volés à la victime, utilisés chez des commerçants, ont été signés de sa main. Si la confirmation définitive reste à établir, le Grêlé pourrait être l’auteur d’un sixième meurtre.

Le 12 janvier 2026, le pôle cold cases de Nanterre ouvre officiellement un parcours criminel concernant François Vérove. Cet outil procédural, créé en 2022, permet à un juge d’instruction de reconstituer l’intégralité de la trajectoire de vie d’un suspect pour la confronter aux bases de données des affaires non élucidées. C’est le 15e parcours criminel confié aux magistrats de Nanterre, aux côtés de dossiers concernant Michel Fourniret, Francis Heaulme ou Nordahl Lelandais. L’avocate des parties civiles, Me Florence Rault, déclare se réjouir de la décision tout en s’étonnant qu’elle n’ait «pas été faite depuis longtemps».

Une question institutionnelle traverse discrètement ces zones d’ombre : comment un gendarme a-t-il pu tuer, violer et terroriser la région parisienne pendant dix ans sans qu’aucun supérieur ou collègue ne détecte la moindre anomalie ? Certains enquêteurs admettent, dans la série documentaire Insoupçonnable diffusée sur France 2 en septembre 2024, avoir longtemps refusé d’admettre qu’il pouvait s’agir d’un des leurs. L’ancien chef de groupe de la brigade criminelle Bernard Pasqualini a reconnu que «des affaires avaient pu leur échapper».

ADN, cold cases : ce que l’affaire a changé

L’affaire du Grêlé est une démonstration concrète du rôle de la génétique judiciaire dans la résolution des crimes anciens. L’extraction d’un profil ADN à partir d’un mégot et d’un tampon vieux de quinze ans a constitué le point de bascule de l’enquête. Sans les protocoles de conservation des scellés et les progrès des laboratoires génétiques, ces traces auraient été perdues ou inexploitables. L’affaire a directement renforcé les procédures de relance systématique des cold cases à la lumière des avancées scientifiques.

Elle a aussi produit un corpus documentaire de référence. La journaliste Patricia Tourancheau lui a consacré un livre paru aux éditions du Seuil en 2022, Le Grêlé : le tueur était un flic, réédité en poche chez Points en février 2024. L’ouvrage a directement inspiré la série Insoupçonnable, réalisée par Élie Wajeman, dans laquelle le psychiatre expert judiciaire Daniel Zagury — qui a témoigné dans les procès Guy Georges, Fourniret et Patrice Alègre — tente de sonder la psyché du tueur.

Vérove a emporté les détails avec lui. Ce que Nanterre reconstitue aujourd’hui pièce à pièce, c’est l’étendue réelle d’un parcours criminel que les enquêteurs soupçonnent plus vaste encore que ce qu’ils ont pu établir. Pour les familles des victimes, cette quête posthume — sans procès, sans confrontation, sans explication — est la seule forme de justice qui leur reste.



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