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- Pourquoi Sesterce a choisi Valence plutôt que Paris
- Des cryptomonnaies à l’IA : l’ascension de Sesterce
- 1,5 milliard d’euros et 40 000 GPU : l’ampleur du pari
- Redressement judiciaire : la bombe à retardement financière
- Le permis de construire attaqué devant la justice
- Efficacité énergétique : les promesses résistent-elles aux chiffres ?
- Août 2026 : l’échéance qui dira si Valence tient ses promesses
Alors que l’Europe ne détient que 0,3 % du parc mondial de GPU (processeurs graphiques, le composant central de toute infrastructure d’intelligence artificielle) face aux 85 % concentrés aux États-Unis, la France a décidé de réagir — et c’est une ville intermédiaire de la Drôme qui en devient le symbole le plus ambitieux. À Alixan, aux portes de Valence, la start-up Sesterce veut bâtir l’un des plus grands supercalculateurs d’Europe pour 1,5 milliard d’euros.
Pourquoi Sesterce a choisi Valence plutôt que Paris
Le choix d’Alixan ne doit rien au hasard. Le parc d’activités Rovaltain, à deux pas de la gare de Valence-TGV, réunissait des conditions rares : un bâtiment récent libéré par l’Institut Mérieux, un accès direct au réseau de fibre noire, une alimentation électrique 100 % bas carbone via Enedis, et une proximité immédiate avec les viviers d’ingénieurs des universités de Lyon et Grenoble. Autant d’éléments qui ont orienté Sesterce vers ce territoire plutôt que vers une métropole saturée.
Ce choix s’inscrit dans une logique nationale plus large. La France ne mise plus uniquement sur Paris ou les grandes agglomérations pour déployer ses infrastructures de calcul. Gardanne dans les Bouches-du-Rhône, deux sites en Grand Est : la carte des projets annoncés dessine une réindustrialisation numérique qui s’ancre délibérément dans les territoires.
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Des cryptomonnaies à l’IA : l’ascension de Sesterce
Derrière le projet de Rovaltain, une entreprise au parcours atypique. Sesterce a été fondée par Anthony Tchakerian et Youssef El Manssouri avec une spécialité initiale dans la fourniture de ressources de calcul pour le minage de cryptomonnaies. Le pivot vers le cloud IA était techniquement naturel : les GPU qui entraînent des blockchains sont les mêmes que ceux qui font tourner des modèles de langage. L’expertise accumulée et la maîtrise des clusters GPU ont constitué le socle du repositionnement.
La société se définit aujourd’hui comme « le seul cloud français orienté IA spécialisé à 100 % dans les GPU » et affiche un positionnement tarifaire volontairement agressif : un GPU NVIDIA H100 — la référence du secteur — y est loué à partir de 1,7 dollar de l’heure, défiant directement CoreWeave ou Lambda Labs. Sesterce opère plusieurs clusters à Paris et Marseille, notamment chez Digital Realty, avec un supercalculateur équipé de GPU H100 interconnectés en InfiniBand. Parmi ses clients figurent Mistral AI, le champion français de l’IA générative, ainsi que plusieurs sociétés américaines du cloud. En septembre 2024, Tchakerian et El Manssouri ont été récompensés du Prix de la start-up de l’année lors de la cérémonie régionale Sud-Est du Prix EY de l’Entrepreneur de l’Année.
1,5 milliard d’euros et 40 000 GPU : l’ampleur du pari
Annoncé en février 2025 au Sommet de Paris sur l’IA avec une première tranche d’450 millions d’euros, le projet de Rovaltain a rapidement changé de dimension. Le 16 novembre 2025, à la veille du sommet Choose France, Sesterce a officialisé le doublement de la capacité du campus : de 40 MW à 80 MW, pour un investissement total porté à 1,5 milliard d’euros sur ce seul site. À terme, il accueillera 40 000 GPU dédiés à l’entraînement et à l’inférence de modèles d’IA. La première mise en service est prévue pour décembre 2026, la montée en puissance complète pour décembre 2027.
Ce chantier n’est que la première phase d’un plan national aux proportions vertigineuses : 52 milliards d’euros d’investissements cumulés d’ici 2030, pour atteindre 1,5 GW de puissance installée et 1,2 million de GPU en France. Après Valence, Sesterce prévoit un supercalculateur à Gardanne (250 MW, 200 000 GPU), puis deux sites en Grand Est portant la capacité nationale à 600 MW d’ici 2028 et 1,2 GW d’ici 2030. Le plan prévoit 5 000 créations d’emplois, un campus IA pour start-up connectées au supercalculateur, et une offre de cloud privé d’inférence développée en partenariat avec Dell Technologies et Equinix. En juin 2025, un accord avec FlexAI a permis d’ouvrir l’accès à cette puissance de calcul aux jeunes entreprises sans engagement à long terme.
Sesterce n’est pas seule à parier sur ce créneau. À Choose France, OpCore (groupe Iliad/Free) a annoncé 4 milliards d’euros pour un data center en Seine-et-Marne, et Eclairion 2,5 milliards d’euros pour deux sites en Moselle, confirmant que la France a fait des infrastructures de calcul pour l’IA un axe stratégique d’État.
Redressement judiciaire : la bombe à retardement financière
C’est ici que le tableau se fissure. Le 5 février 2026, le tribunal des activités économiques de Marseille a prononcé l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire à l’encontre de Sesterce Group, sous le numéro 2026J00132, désignant la SAS Les Mandataires comme mandataire judiciaire. La période d’observation, au terme de laquelle le tribunal tranchera entre plan de continuation et liquidation, expire le 5 août 2026.
La question que cette procédure pose est directe : comment une entreprise engagée sur 1,5 milliard d’euros dans un projet présenté comme fleuron de la souveraineté numérique française se retrouve-t-elle simultanément en procédure collective ? Un élément de réponse est apparu le 11 mars 2026, lorsque le média d’investigation l’Informé a révélé que les relations entre Sesterce et Mistral AI s’étaient sérieusement dégradées. La start-up parisienne refuserait de régler une facture de 2,28 millions d’euros. Sesterce avait engagé une procédure judiciaire pour impayés avant de l’abandonner pour tenter un règlement à l’amiable — signal d’une trésorerie sous tension et d’un modèle commercial fragilisé par ses propres clients stratégiques.
Le permis de construire attaqué devant la justice
Le front judiciaire ne se limite pas au volet financier. La mairie d’Alixan a accordé le permis de construire le 18 décembre 2025, dans une discrétion qui n’a pas échappé aux opposants. Dès le 18 février 2026, le collectif citoyen « AssezDC Rovaltain », rejoint par les Amis de la Terre Drôme, l’Atelier Paysan et ATTAC Romans, a déposé un recours devant le tribunal administratif de Grenoble pour en demander l’annulation.
Les griefs sont doubles. Sur la forme : l’absence de tout débat public avant l’octroi du permis. Sur le fond : l’impact énergétique du projet, estimé par les opposants à 560 GWh par an, soit la consommation de 90 000 personnes et jusqu’à 20 % de la consommation totale de Valence Romans Agglomération. Ce recours pèse directement sur le calendrier des travaux : tant qu’il n’est pas tranché, la date de décembre 2026 pour la première mise en service reste théorique.
Efficacité énergétique : les promesses résistent-elles aux chiffres ?
Sesterce a construit une partie de son argumentaire sur l’exemplarité écologique du projet. Anthony Tchakerian annonce un PUE (Power Usage Effectiveness, indicateur mesurant le rapport entre énergie totale consommée et énergie utile délivrée aux serveurs) de 1,1 — parmi les meilleurs du secteur — obtenu grâce à un refroidissement liquide par boucles d’eau fermées, avec récupération de la chaleur fatale redistribuée aux habitations et industries voisines. L’entreprise revendique 98 % de rendement énergétique et une économie de 96 % d’eau par rapport aux solutions classiques.
Ces engagements méritent d’être mis en regard des données sectorielles. Selon le World Economic Forum, une installation informatique d’un mégawatt consomme autant d’eau annuellement que 464 citoyens occidentaux. Ramenée à 80 MW dans une région exposée aux sécheresses estivales récurrentes, l’équation hydrique reste une variable non résolue. La polémique a largement dépassé les frontières de la Drôme : en mars 2026, La Croix y a consacré un dossier national intitulé « Data centers : entre emploi, souveraineté et écologie, la France divisée », faisant de Rovaltain un cas d’école du débat qui traverse désormais tous les territoires concernés.
Août 2026 : l’échéance qui dira si Valence tient ses promesses
L’issue du supercalculateur de Valence dépend aujourd’hui de deux procédures parallèles dont les calendriers convergent vers l’été 2026. Le 5 août, le tribunal des activités économiques de Marseille statuera sur la suite de Sesterce Group : plan de continuation sous contraintes, entrée d’un repreneur industriel ou financier, ou liquidation. Chacun de ces scénarios a des implications directes sur la capacité de l’entreprise à honorer ses engagements à Rovaltain. En parallèle, le tribunal administratif de Grenoble tranchera sur la validité du permis de construire — une annulation remettrait le projet à zéro sur le plan réglementaire, indépendamment de la situation financière.


