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5,08 milliards d’euros de préjudice estimé, 512 affaires actives, 1 993 suspects — et 270 milliards d’euros encore à décaisser avant décembre 2026. Le plan de relance post-Covid de l’Union européenne, conçu pour financer la transition écologique et la transformation numérique du continent, est devenu la cible prioritaire de la criminalité financière organisée. Le rapport annuel 2025 du Parquet européen (EPPO), publié le 2 mars 2026, en donne la première mesure complète. Il en ressort un constat que les institutions européennes ont trop longtemps évité de formuler : une industrie criminelle s’est structurée, à l’échelle du continent, pour capter méthodiquement l’argent public européen.
La fraude au plan de relance s’emballe en 2025
Les chiffres du Parquet européen dessinent une trajectoire sans ambiguïté. Le stock d’affaires actives liées à la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR) a bondi de 311 à 512 entre 2024 et 2025, soit une progression de 66,7 %. Le préjudice estimé a progressé de 81 % en un an pour atteindre 5,08 milliards d’euros. En élargissant le périmètre à l’ensemble des instruments du plan NextGenerationEU, ce sont 518 affaires actives recensées fin 2025.
Laura Codruta Kövesi, procureure en chef de l’EPPO, n’a pas cherché à atténuer le tableau : « C’est énorme », a-t-elle déclaré à la publication du rapport, ajoutant que l’institution était en train de « porter un coup à une industrie criminelle qui a été ignorée ou tolérée pendant trop longtemps ». Une formulation qui vaut aveu institutionnel autant que déclaration de guerre.
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Italie, Roumanie, France : qui paie le plus lourd tribut
La géographie du phénomène couvre désormais l’ensemble du continent. Pour la première fois, des pays comme la Belgique, Chypre et la Lettonie apparaissent dans les statistiques de fraude aux fonds de relance. Mais c’est l’Italie qui concentre le volume le plus important : 991 affaires actives toutes fraudes aux intérêts financiers de l’UE confondues, dont 331 liées directement à la FRR, pour un préjudice estimé à 28,71 milliards d’euros. Ce record s’explique moins par une exposition exceptionnelle que par l’efficacité de la Guardia di Finanza, dont le travail proactif de détection et de signalement produit mécaniquement davantage d’affaires visibles.
La Roumanie suit avec 535 affaires et 6,05 milliards d’euros de préjudice estimé, devant l’Allemagne (361 affaires, 5,77 Md€), la France (121 affaires, 5,94 Md€) et la Belgique (99 affaires, 3,14 Md€). Ce classement traduit une réalité que l’EPPO documente avec précision : 27 % des enquêtes actives ont une dimension internationale. Même lorsqu’une fraude semble localisée, les réseaux criminels créent systématiquement des structures à l’étranger pour blanchir leurs produits — la dimension transfrontalière n’est pas une exception, c’est le mode opératoire standard.
270 milliards à décaisser : la fenêtre de risque est ouverte
L’urgence tient à un calendrier brutal. Sur les 806,9 milliards d’euros que représente le plan NextGenerationEU — dont 650 milliards pour la seule FRR — environ 270 milliards doivent encore être versés aux États membres d’ici décembre 2026. À ce stade, seuls 58 % des fonds ont été décaissés.
Ce paradoxe — retards administratifs massifs d’un côté, progression spectaculaire des fraudes de l’autre — constitue précisément la fenêtre d’exploitation que les organisations criminelles ont identifiée et occupée. L’EPPO lui-même prévient que les volumes de fraudes présumées devraient « continuer à augmenter dans les prochaines années », à mesure que les décaissements s’accélèrent pour respecter la date butoir. Le départ annoncé de Laura Kövesi à l’automne 2026, à l’issue de son mandat, ajoute une variable de continuité institutionnelle à un moment particulièrement sensible.
Du faux registre de présence à la Lamborghini
Les méthodes documentées par les magistrats européens couvrent un spectre large, des plus rudimentaires aux plus sophistiquées. Le socle commun repose sur la production de fausses informations pour obtenir des subventions : factures falsifiées, contrats fictifs, déclarations frauduleuses masquant des critères d’inéligibilité. Concrètement, cela se traduit par des coûts d’équipement artificiellement gonflés, des registres de présence fabriqués pour justifier des formations professionnelles inexistantes, ou des demandes de remboursement pour des services jamais rendus.
La corruption d’agents publics constitue l’autre levier majeur : des pots-de-vin pour faire approuver des coûts inéligibles, ou des détournements directs par des fonctionnaires orientant les ressources européennes vers des entités qu’ils contrôlent par l’intermédiaire de prête-noms.
Au-delà de ces méthodes classiques, l’EPPO a documenté l’émergence de structures dites « paper mills » — des officines spécialisées dans la production industrielle de fausses factures et de faux crédits fiscaux, pilotées le plus souvent par des cabinets comptables ou des conseillers fiscaux. Le 6 mars 2026, à la demande de l’EPPO Turin, la Guardia di Finanza de Biella a saisi 1,98 million d’euros après le démantèlement d’un groupe de conseillers fiscaux ayant créé des entreprises fictives pour capter des fonds FRR destinés à des projets d’efficacité énergétique.
Le niveau de sophistication technologique atteint par certains réseaux illustre la mutation du phénomène. En avril 2024, 22 suspects ont été arrêtés simultanément en Italie, Autriche, Roumanie et Slovaquie : un réseau de comptables, prestataires et notaires avait capté des centaines de millions d’euros du plan de relance italien, transférant immédiatement les fonds sur des comptes étrangers et dissimulant leurs opérations via des crypto-actifs et des logiciels d’intelligence artificielle. Le bilan des saisies — 600 millions d’euros, dont appartements, villas, montres de luxe, or et une Lamborghini — donne la mesure des profits générés.
L’EPPO souligne dans son rapport que les groupes criminels organisés « s’appuient de plus en plus sur des crypto-actifs pour obscurcir l’origine des fonds », combinant VPN, serveurs cloud délocalisés et outils d’IA pour effacer leurs traces. Cette maîtrise technologique n’est pas propre à la fraude aux fonds publics : en novembre 2025, Eurojust a démantelé un réseau opérant depuis Chypre et l’Espagne qui avait blanchi plus de 600 millions d’euros via de fausses plateformes d’investissement en cryptomonnaies. Les mêmes compétences, les mêmes réseaux, des terrains d’opération différents.
Un dernier marqueur révèle l’ampleur de la mutation criminelle : 14,69 % des enquêtes actives de l’EPPO incluent la « participation à une organisation criminelle » parmi les infractions visées. Des réseaux traditionnellement spécialisés dans le trafic de drogues ou d’armes ont diversifié leurs activités vers la fraude aux fonds européens, jugée plus lucrative et pénalement moins risquée. L’opération Calypso, présentée par Laura Kövesi en octobre 2025 au port du Pirée, en offre l’illustration la plus frappante : un réseau s’étendant de la Chine à 14 pays de l’UE avait généré 800 millions d’euros de fraudes douanières et à la TVA depuis 2017, conduisant à la plus grande saisie de conteneurs de l’histoire de l’Union européenne — 2 435 unités pour environ 250 millions d’euros de biens.
La Cour des comptes met à nu les failles du système
Si l’EPPO affiche des résultats judiciaires solides — taux de condamnation proche de 95 %, gel d’avoirs en hausse de 33 % à 1,13 milliard d’euros en 2025 —, un rapport publié le 14 mars 2026 vient brutalement recadrer ce bilan. La Cour des comptes européenne, dans son Rapport spécial n° 06/2026 intitulé « Lutte contre la fraude liée à la FRR – Un chantier en cours », conclut sans détour que les systèmes antifraude de la Commission et des États membres ne sont pas pleinement efficaces.
Les dysfonctionnements documentés sont structurels. Aucun État membre n’avait signalé un seul cas de fraude présumée dans ses déclarations de gestion pour la FRR jusqu’à fin 2023 — alors que l’EPPO enquêtait déjà sur 206 affaires actives liées aux mêmes fonds. Cet écart entre déclarations officielles et réalité judiciaire traduit, au mieux, une incapacité à détecter ce qui se passe, au pire une opacité délibérée. Dans le même temps, 19 % des organismes de mise en œuvre n’utilisaient aucun outil d’exploration de données pour détecter les fraudes, et seulement 65 % avaient recours à Arachne, le dispositif d’analyse de risque pourtant mis gratuitement à disposition par l’UE.
Les canaux d’alerte éthique, présentés comme un pilier de la prévention, se révèlent purement formels : ils n’ont généré aucun signalement dans les pays audités. Plus grave encore sur le plan des incitations : les États membres ne sont pas tenus de restituer au budget de l’UE les montants récupérés après une fraude avérée, supprimant de fait toute motivation financière au recouvrement. La Commission elle-même ignore si les sommes dues ont été effectivement remboursées, faute de mécanisme de suivi centralisé.
La coordination entre l’OLAF et l’EPPO reste par ailleurs insuffisante. Un rapport de la Cour des comptes de décembre 2025 avait déjà pointé des doublons dans les règles de signalement et un échange d’informations qualifié de « limité ». Sur 27 000 plaintes pour fraude reçues entre 2022 et 2024, seulement un tiers avait été jugé recevable.
L’Europe condamne, mais qui prévient ?
Le tableau d’ensemble est celui d’une Union européenne qui s’est dotée d’un outil judiciaire performant, sans construire en amont le système de prévention et de détection à la hauteur des enjeux. L’EPPO condamne avec un taux de succès remarquable — mais il intervient après les faits, sur des fraudes déjà consommées, des fonds déjà détournés.
Avec 270 milliards d’euros encore à décaisser avant la fin 2026, des réseaux criminels déjà positionnés et des mécanismes de contrôle structurellement défaillants, la question n’est plus de savoir si les fraudes vont augmenter. Elle est de savoir si les institutions européennes seront en mesure de les voir — et de les stopper — avant qu’il soit trop tard.


