La France manque de missiles pour ses Rafale

900 militaires français sont aux Émirats. Leurs Rafale interceptent les drones iraniens. Mais les stocks de missiles s'épuisent plus vite que prévu.

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Depuis le déclenchement de l’opération américano-israélienne « Fureur épique » le 28 février 2026, des Rafale français interceptent drones et missiles iraniens au-dessus des Émirats arabes unis. Derrière l’efficacité opérationnelle affichée, une réalité s’impose : les stocks de missiles MICA s’épuisent à une vitesse que quatre ans d’économie de guerre proclamée n’ont pas suffi à anticiper.

Golfe : comment les Rafale français sont entrés dans la guerre

Le 1er mars, un drone iranien frappe la base navale française d’Al-Salam, dans le port Zayed d’Abu Dhabi, détruisant des équipements essentiels à l’entretien des bâtiments de la marine nationale. Deux jours plus tard, quatre Rafale supplémentaires atterrissent à la base aérienne 104 d’Al-Dhafra, en renfort des six appareils de l’escadron 1/7 Provence déjà présents en permanence. Au total, 900 militaires et civils de la défense sont déployés sur trois bases émiraties, dans le cadre des accords de défense franco-émiratis de 1995, consolidés en 2009. La ministre des Armées Catherine Vautrin a qualifié ce renforcement de « purement défensif ».

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L’ampleur de la menace iranienne donne la mesure du défi. Le seul ministère émirien de la Défense a déclaré avoir intercepté 161 missiles balistiques sur 174 détectés, 8 missiles de croisière sur 8, et abattu 645 drones sur 689 lancés. Ces chiffres posent l’échelle industrielle d’une offensive conçue pour saturer les défenses adverses par le volume.

Ce n’est pas la première fois que des MICA sont tirés en conditions réelles. Dès avril 2024, des Rafale de l’opération Chammal, basés sur la base H5 en Jordanie, avaient intercepté des drones iraniens traversant l’espace aérien jordanien en route vers Israël. Une première consommation réelle de missiles, passée relativement inaperçue, qui préfigurait exactement la tension sur les stocks que le Golfe rend aujourd’hui visible.

MICA : entre vieux stocks épuisés et relève qui tarde

Les missiles MICA sont fabriqués à Selles-Saint-Denis, dans le Loir-et-Cher, par MBDA — coentreprise d’Airbus (37,5 %), BAE Systems (37,5 %) et Leonardo (25 %). Leur successeur, le MICA NG (Nouvelle Génération), fait l’objet de deux commandes successives de la DGA : un premier lot de 200 exemplaires notifié fin 2018, et 367 missiles supplémentaires commandés en mars 2021, pour un programme total de 567 unités représentant 1,8 milliard d’euros. Les livraisons débutent en 2026 et s’échelonnent jusqu’en 2031. Le retrait de service de l’actuelle génération est prévu à l’horizon 2030.

Pour tenir dans cet intervalle, la DGA réceptionne depuis juin 2022 des MICA rénovés — 300 missiles dont les équipements pyrotechniques ont été remplacés afin de les maintenir opérationnels. Ce programme de soudure dit tout sur la situation : les armées françaises naviguent aujourd’hui dans une fenêtre de vulnérabilité maximale, entre un stock ancien que les opérations consomment et un stock neuf qui n’arrive qu’en petits lots.

Drones à 3 500 euros contre missiles à 1,5 million : le piège

L’équation économique aggrave structurellement le problème. Le coût de production d’un drone Shahed iranien est estimé à 3 500 euros selon une analyse du Grand Continent de mars 2026 s’appuyant sur une source universitaire téhéranaise — les estimations circulant habituellement dans les capitales occidentales, entre 20 000 et 50 000 dollars, reflétant davantage le coût de la version produite sous licence en Russie. Face à cette munition d’attaque à bas coût, un missile MICA est valorisé à environ 600 000 euros dans les données officielles issues du projet de loi de finances, et jusqu’à 1,5 million d’euros selon les évaluations intégrant l’ensemble du programme. Le ratio atteint 250 pour un, comme le relève Science & Vie : neutraliser un drone bon marché avec un missile de haute précision est opérationnellement efficace, mais économiquement insoutenable dans la durée.

C’est précisément ce que l’état-major des armées pointe face à la DGA : l’absence de solutions alternatives moins coûteuses pour traiter la menace drone à bas coût.

Lasers, roquettes guidées : les solutions qui n’arrivent pas à temps

Les pistes existent, mais aucune n’est opérationnelle aujourd’hui. L’armée de l’Air et de l’Espace étudie depuis l’automne 2025 l’emploi de roquettes à guidage laser tirées par des Rafale — notamment l’ACULEUS-LG, dont le coût unitaire se situe à quelques dizaines de milliers d’euros —, pour éviter la consommation de MICA contre des cibles lentes et non manœuvrantes. Des systèmes non guidés, comme la FZ123 de Thales Belgium, capable de créer un « mur d’acier » contre des essaims à très courte portée, sont également à l’évaluation. La DGA oppose à ces deux options une résistance de principe : elle refuse de livrer aux armées des systèmes issus de nouveaux entrants industriels dont la fiabilité n’est pas établie selon ses critères de certification.

La réponse structurelle à long terme s’appelle SYDERAL — un démonstrateur laser de forte puissance notifié le 22 août 2025 à un consortium réunissant MBDA, Safran Electronics & Defense, Thales et CILAS, conçu pour neutraliser drones tactiques, roquettes et munitions téléopérées avec un coût par neutralisation quasi nul. Mise en service opérationnelle attendue : 2030.

MBDA : des efforts réels, une rigidité contractuelle indéfendable

MBDA n’est pas resté passif. La production de missiles a progressé de 33 % en 2024 par rapport à 2023, avec un objectif de doublement en 2025 par rapport aux niveaux d’avant-guerre. Un plan d’investissement de 2,4 milliards d’euros a été lancé sur la période 2025-2029, accompagné de 2 500 recrutements en 2024 et 2 600 prévus en 2025. Les délais de fabrication ont été ramenés de 42 à un peu plus de 30 mois.

Mais 30 mois restent incompatibles avec une réactivité opérationnelle immédiate. Et le missilier maintient sa position de principe : pas de fabrication sans contrat signé. Règle industrielle élémentaire — intenable politiquement lorsqu’un conflit réel consomme les stocks en quelques semaines. Son PDG Éric Béranger, déjà mis sous pression par les gouvernements successifs dans le cadre des discussions sur l’économie de guerre, se retrouve dans une position particulièrement exposée.

Stocks en crise : Lecornu convoque MBDA et l’état-major

Ces tensions ont rapidement remonté au sommet de l’État. Le Premier ministre Sébastien Lecornu — ancien ministre des Armées et architecte de la doctrine d’économie de guerre — a convoqué à Matignon l’état-major des armées, la DGA et la direction de MBDA. Le 11 mars 2026, il réunissait également les présidents des groupes parlementaires et des commissions concernées pour les informer de « l’état de la menace et du positionnement de la France ». Emmanuel Macron a par ailleurs annoncé le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en Méditerranée orientale, dans une posture qu’il qualifie de « strictement défensive ».

Sur le plan budgétaire, les signaux d’une prise de conscience réelle sont documentés. La loi de programmation militaire 2024-2030 porte sur 413 milliards d’euros sur sept ans. Le budget des armées pour 2026 a été porté à 57,1 milliards d’euros hors pensions, augmenté d’une « sur-marche » de 3,5 milliards annoncée par Macron en juillet 2025 — dont plus de 2,4 milliards fléchés vers le recomplètement des stocks de munitions. En novembre 2025, Catherine Vautrin avait elle-même déclaré que « le niveau des stocks est trop faible » et identifié les munitions parmi les huit domaines prioritaires pour 2026.

Économie de guerre : le délai de fabrication, talon d’Achille de la France

Ces chiffres témoignent d’une lucidité politique réelle. Ils attestent aussi que la montée en puissance est encore en cours d’exécution au moment précis où le conflit éclate. L’économie de guerre n’est pas une posture : c’est un délai de fabrication. Et ce délai, en mars 2026, n’a pas encore été comblé.

La question que les auditions parlementaires posaient depuis des mois dans l’indifférence, le Golfe y répond de la façon la plus brutale : la France ne dispose pas, aujourd’hui, des stocks, des cadences de production ni des solutions alternatives nécessaires pour soutenir dans la durée un engagement militaire de moyenne intensité — sans épuiser en quelques semaines des réserves constituées pour des scénarios de haute intensité qui, eux, n’ont pas encore eu lieu.



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