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- L’OTAN impose un choc budgétaire qui redistribue les cartes
- Witry-lès-Reims abrite le seul fabricant mondial de réservoirs Rafale
- Rafale : des commandes qui alimentent les sous-traitants pour dix ans
- Robot TIG, capacités doublées : Aresia accélère dans la Marne
- Latitude : Reims se lance dans la course aux microlanceurs spatiaux
- 55 millions levés pour produire 50 fusées par an dès 2030
- Zéphyr : essais cryogéniques franchis, premier vol en vue
- Défense et espace : Reims saisit une fenêtre d’opportunité rare
Dans le sillage de la plus forte hausse des budgets militaires depuis la guerre froide, deux entreprises rémoises incarnent une mutation industrielle que personne n’avait anticipée à cette échelle : un fabricant de réservoirs en situation de monopole mondial et une start-up qui veut lancer des fusées depuis la Marne.
L’OTAN impose un choc budgétaire qui redistribue les cartes
Au sommet de l’OTAN des 24 et 25 juin 2025 à La Haye, les 32 pays membres de l’Alliance ont acté un engagement sans précédent : consacrer 5% de leur PIB à la défense et à la sécurité d’ici 2035, dont 3,5% strictement militaires. Pour la France, positionnée à environ 2% de son PIB, l’équation est brutale — il s’agit de plus que doubler l’effort en dix ans.
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La réponse budgétaire française est déjà en mouvement. Les crédits de la Défense atteignent 57,1 milliards d’euros en 2026, en hausse de 6,7 milliards par rapport à 2025. Ce budget, voté le 10 décembre 2025 par 411 députés, intègre une «surmarche» de 3,5 milliards au-delà de la trajectoire initiale fixée par la loi de programmation militaire 2024-2030 — signal d’une accélération décidée par Emmanuel Macron en juillet 2025 face à l’urgence industrielle.
Pour les 4 500 PME et ETI de la Base industrielle et technologique de défense, ce choc de demande impose une transformation en profondeur : passer d’une économie de flux, fondée sur de petites séries étalées sur des décennies, à une économie de stocks exigeant des cadences industrielles soutenues. Ce sont les territoires qui ont su maintenir un tissu manufacturier dense qui en bénéficient en premier. L’agglomération de Reims en est l’illustration la plus frappante.
Witry-lès-Reims abrite le seul fabricant mondial de réservoirs Rafale
À quelques kilomètres de Reims, sur la commune de Witry-lès-Reims, le site industriel d’Aresia occupe une position que peu d’entreprises françaises peuvent revendiquer : elle est le seul fabricant mondial de réservoirs largables pour le Rafale de Dassault Aviation. Ce monopole, construit sur des décennies de savoir-faire en soudage et en composite, confère au site marnais une valeur stratégique que les tensions géopolitiques actuelles rendent encore plus critique.
L’entreprise emploie 67 salariés sur ce site et s’inscrit dans un groupe en pleine expansion, fort de plus de 850 personnes réparties sur douze centres de compétences en France, avec un chiffre d’affaires cible de 250 millions d’euros en 2025.
Rafale : des commandes qui alimentent les sous-traitants pour dix ans
La demande qui nourrit ce monopole est structurelle. En 2025, Dassault Aviation a livré 26 Rafale — dépassant son propre objectif de 25 —, soit un rythme doublé par rapport à 2023. Le chiffre d’affaires du groupe a progressé de 18,5% à 7,4 milliards d’euros. Pour 2026, le constructeur vise 28 appareils. Son carnet de commandes s’établit à 46,6 milliards d’euros, représentant 220 Rafale à livrer : une visibilité pluriannuelle exceptionnelle pour l’ensemble de la chaîne de sous-traitance.
À l’export, les contrats s’enchaînent à une cadence historique. Le 28 avril 2025, la France et l’Inde ont signé un accord portant sur 26 Rafale Marine destinés à l’INS Vikrant, premier porte-avions construit en Inde — un contrat évalué à environ 7,4 milliards de dollars, qui fait de New Delhi le premier client international de la version navale de l’appareil. Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la défense indien a franchi une étape supplémentaire en accordant son feu vert politique à l’achat de 114 Rafale supplémentaires pour son armée de l’air, dans le cadre d’un accord estimé entre 33 et 40 milliards d’euros. La signature finale est attendue en 2027 : ce serait le plus grand contrat d’exportation jamais signé pour un avion de combat français.
Robot TIG, capacités doublées : Aresia accélère dans la Marne
Face à cette demande, Aresia a engagé 2,3 millions d’euros à Witry-lès-Reims, dans le cadre d’un investissement total de 5 millions d’euros pour moderniser ses deux usines du Grand Est — l’autre étant implantée à Baccarat. L’acquisition d’un robot de soudage TIG a permis de doubler les capacités de production du site, à la demande directe de Dassault Aviation. La défense représente désormais 90% du chiffre d’affaires de l’usine marnaise.
La visibilité industrielle s’étend bien au-delà du carnet actuel. En octobre 2024, les premières commandes du Rafale au standard F5 ont été notifiées aux industriels — une nouvelle génération attendue entre 2033 et 2035, capable d’emporter le futur missile hypersonique ASN4G. Pour Aresia, ce programme garantit une charge de travail sur la prochaine décennie. En parallèle, le site mène des travaux de R&D sur les réservoirs à hydrogène via la technologie Cryotank brevetée par le groupe, une diversification qui prépare l’entreprise aux contraintes de l’aviation décarbonée.
Latitude : Reims se lance dans la course aux microlanceurs spatiaux
Si la défense aérienne dynamise le bassin rémois, la conquête spatiale s’y installe par une voie radicalement différente. Fondée à Reims en 2019 sous le nom de Venture Orbital Systems, rebaptisée Latitude en 2022, cette entreprise de 110 collaborateurs se positionne sur l’un des segments les plus disputés du NewSpace mondial : les petits lanceurs capables de mettre en orbite des satellites de moins de 200 kilogrammes, une demande en forte croissance portée par la multiplication des constellations commerciales.
Son projet industriel à Reims est d’une ambition rare pour une start-up française. Latitude s’installe sur l’ancien site pharmaceutique d’AstraZeneca — 25 000 m² reconvertis en hub industriel spatial —, dont l’emménagement progressif est prévu à partir du second semestre 2026. La reconversion de cette friche en site de production de fusées illustre concrètement ce que la réindustrialisation française peut produire dans les territoires quand les conditions sont réunies.
55 millions levés pour produire 50 fusées par an dès 2030
Le financement de cette expansion repose sur un écosystème solide. Latitude a levé au total environ 55 millions d’euros depuis sa création, dont 27 millions en Série B en janvier 2024, portés par Crédit Mutuel Innovation, le fonds DeepTech 2030 géré par Bpifrance, UI Investissement, Blast.club et Kima Ventures. Une subvention Bpifrance via le dispositif «Première Usine» du plan France 2030 complète ce tour de table. Une Série C est anticipée en 2026 pour financer le passage à la production en série.
L’investissement total dédié à l’usine rémoise, mené en partenariat avec le spécialiste de l’immobilier logistique WDP, est évalué à plus de 50 millions d’euros à l’horizon 2030. L’objectif de production est précis : 20 microlanceurs Zéphyr par an dès 2027, puis 50 lanceurs annuels à partir de 2030. Ce déploiement industriel s’accompagne de la création de 160 emplois sur le nouveau site, pour une cible finale de 450 salariés tous sites confondus.
Zéphyr : essais cryogéniques franchis, premier vol en vue
Le lanceur au cœur de ce projet est le Zéphyr : un microlanceur bi-étage de 20 mètres de hauteur, propulsé au kérosène et à l’oxygène liquide, conçu pour placer jusqu’à 200 kilogrammes de charge utile en orbite basse. En décembre 2025, le moteur a franchi une étape critique avec le démarrage des essais à l’oxygène liquide cryogénique, phase la plus exigeante du processus de qualification.
Ces essais se déroulent sur le centre de Vatry, installé sur 8 hectares à l’aéroport marnais du même nom. Depuis janvier 2026, Latitude a ouvert ce centre aux industriels tiers, faisant de la Marne l’un des premiers territoires européens pour les essais de propulsion spatiale — un actif territorial dont la valeur dépasse largement le seul programme Zéphyr.
Le premier vol inaugural est ciblé pour fin 2026, depuis le Centre Spatial Guyanais ou la base écossaise de SaxaVord aux îles Shetland, avec un calendrier pouvant se prolonger jusqu’au début 2027. Ce programme est conduit en partenariat avec le CNES et l’Agence spatiale européenne. Le carnet de commandes compte déjà 26 lancements préréservés, auxquels s’ajoutent des contrats fermes — un signal de confiance du marché pour une fusée qui n’a pas encore volé.
Défense et espace : Reims saisit une fenêtre d’opportunité rare
Aresia et Latitude ne sont pas des cas isolés dans un désert industriel. L’agglomération de Reims compte 460 établissements industriels employeurs, et l’industrie manufacturière représente 13% de la richesse dégagée localement. C’est cette densité préexistante qui rend le territoire réceptif aux investissements de haute technologie : foncier disponible — les friches reconvertibles en sont la preuve concrète —, bassin de compétences techniques, accès facilité aux dispositifs France 2030.
La convergence entre défense et espace n’est pas anodine : ces deux secteurs partagent une caractéristique rare dans l’économie industrielle, celle d’une demande structurelle longue, peu sensible aux cycles conjoncturels. Les carnets de commandes se comptent en années, parfois en décennies.
Cette dynamique comporte néanmoins une limite réelle : la dépendance forte aux commandes publiques et aux décisions politiques d’export. Un retournement diplomatique, un gel budgétaire ou un ralentissement des négociations avec l’Inde suffiraient à fragiliser une partie de l’édifice. Le défi pour Reims est de transformer ces deux ancres industrielles en véritable écosystème — sous-traitance locale en cascade, formation de proximité, attractivité résidentielle pour les ingénieurs — avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme.


