À Dunkerque, des milliards investis et des centaines d’emplois supprimés

ArcelorMittal confirme 1,3 Md€ à Dunkerque, Verkor inaugure sa gigafactory. La réindustrialisation avance, mais le choc social et les risques sectoriels s'accumulent.

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Dunkerque s’est imposée comme le symbole le plus lisible des contradictions de la réindustrialisation française. D’un côté, des gigafactories de batteries électriques aux investissements historiques qui sortent de terre. De l’autre, une industrie lourde centenaire qui négocie sa survie à coups de suppressions d’emplois et de projets avortés. Le tout dans un territoire qui reste, malgré tout, l’un des plus attractifs de France pour les capitaux étrangers.

ArcelorMittal : la décarbonation au prix fort

Le dossier ArcelorMittal résume à lui seul toute la complexité du moment industriel dunkerquois. Le groupe avait initialement conçu un projet de décarbonation à 1,8 milliard d’euros — deux fours électriques et une unité de réduction de fer — soutenu à hauteur de 850 millions par l’État. Percuté par la concurrence des importations d’acier chinois, ce plan a été gelé fin 2024, puis revu à la baisse à 1,2 milliard en mai 2025.

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C’est finalement le 10 février 2026, en présence d’Emmanuel Macron, qu’ArcelorMittal a officiellement confirmé la construction d’un four électrique à arc à Dunkerque. L’investissement est rehaussé à 1,3 milliard d’euros, financé à 50 % par les certificats d’économie d’énergie. Le four produira 2 millions de tonnes d’acier par an avec environ trois fois moins de CO₂ qu’un haut-fourneau traditionnel — soit 0,6 tonne de CO₂ par tonne produite. Sa mise en service est prévue pour 2029. À l’horizon 2030, l’un des deux hauts-fourneaux du site sera fermé.

Cette décision n’aurait pas été possible sans une évolution majeure du cadre européen. En octobre 2025, la Commission européenne a proposé de doubler les droits de douane sur l’acier importé à 50 % et de réduire les quotas d’importation en franchise — le bouclier protecteur que le secteur réclamait depuis des années pour oser investir. La proposition doit encore être approuvée par les États membres et le Parlement européen. ArcelorMittal conditionne son calendrier à une mise en œuvre effective avant le 1er juillet 2026.

L’ambition de transformation ne doit pas masquer les limites du projet. Dunkerque reste, avec 8,5 millions de tonnes de CO₂ émises en 2024, le site industriel le plus polluant de France — environ 14 % des émissions industrielles nationales. L’ONG SteelWatch souligne que le four électrique ne constitue qu’«une fraction des plans de décarbonation initialement prévus». Le 17 septembre 2025, ArcelorMittal a par ailleurs renoncé à son projet de four à chaux vive à zéro émission — dit Ameli Green Lime, 100 millions d’euros, une quarantaine d’emplois — au motif que les technologies de capture carbone ne sont «pas encore suffisamment matures». Un abandon interprété localement comme un signal d’hésitation supplémentaire sur la trajectoire industrielle du groupe.

84 postes supprimés : le PSE qui divise Dunkerque

La confirmation de l’investissement n’a pas protégé les salariés d’un plan de restructuration brutal. En avril 2025, ArcelorMittal a annoncé 636 suppressions de postes sur sept sites français. À l’issue de négociations longues, ce chiffre a été ramené à 608 dans le plan de sauvegarde de l’emploi finalement soumis à validation, dont 224 suppressions réelles après déduction des postes vacants et des mobilités internes. Sur le site de Dunkerque spécifiquement, le PSE validé par l’État en décembre 2025 entérine 84 suppressions de postes.

Le dossier est loin d’être clos. La CGT ArcelorMittal Dunkerque a annoncé en janvier 2026 son intention de déposer un référé suspension et un recours en annulation devant le tribunal administratif de Montreuil, estimant que la procédure d’information-consultation était entachée d’irrégularités. La tension sociale reste vive sur un territoire qui supporte simultanément la promesse de l’emploi futur et la réalité des suppressions présentes.

Dans ce tableau difficile, le cimentier irlandais Ecocem apporte une démonstration contraire : il est possible de réussir sa mue écologique sans choc social. L’entreprise investit 50 millions d’euros à Dunkerque pour une nouvelle ligne de ciment bas carbone — technologie ACT présentée comme une première mondiale — dont la construction a démarré au premier semestre 2025. L’unité, soutenue par France 2030 et les collectivités locales, permettra de réduire les émissions du site de 70 % par rapport à la moyenne française du secteur, en portant la capacité totale au-delà du million de tonnes.

Verkor, ProLogium : l’heure de vérité industrielle

La « Vallée de la batterie » voulue par le gouvernement en Hauts-de-France repose sur deux piliers dunkerquois dont les trajectoires illustrent, chacune à leur manière, les difficultés de passer de l’annonce à la production.

Verkor a franchi l’étape décisive. La gigafactory de Bourbourg, aux portes de Dunkerque, a été inaugurée le 11 décembre 2025 en présence du président de la République. L’investissement total atteint 1,5 milliard d’euros. L’usine affiche une capacité initiale de 16 GWh par an, avec un objectif de 50 GWh à l’horizon 2030. Au jour de l’inauguration, 570 salariés y travaillaient déjà, en route vers 1 200 emplois directs — et jusqu’à 3 000 indirects. Les premières batteries seront commercialisées courant 2026, destinées en priorité aux Alpine A390 de Renault. Un détail dit beaucoup sur l’état réel du transfert de compétences : des experts coréens et malaisiens encadrent encore les équipes locales. La souveraineté industrielle promise reste un objectif de moyen terme.

ProLogium a posé sa première pierre le 10 février 2026 — avec deux ans de retard sur le calendrier initial. La cause principale de ce délai est technologique : le groupe taïwanais a dû entièrement retravailler sa formule industrielle depuis Taïwan avant d’engager les travaux, la technologie des batteries à électrolyte solide tout inorganique au lithium-céramique s’étant révélée plus complexe à industrialiser que prévu. L’investissement reste de 5,2 milliards d’euros, dont 1,5 milliard d’aides publiques. Le site de 100 hectares à Craywick montera de 350 salariés au démarrage à 3 000 collaborateurs d’ici 2032, avec une production à grande échelle attendue en 2028. Dunkerque devient ainsi la quatrième gigafactory des Hauts-de-France.

Enchem s’installe : la filière crée sa propre densité

L’effet d’entraînement des gigafactories sur la chaîne de valeur locale est l’un des indicateurs les plus significatifs de la maturité d’une filière industrielle. Sur ce point, les signaux sont positifs. L’industriel coréen Enchem a acté son implantation à Dunkerque avec un projet d’usine de fabrication d’électrolytes pour batteries, d’une capacité de 150 000 tonnes par an. Cet investissement de 57 millions d’euros, mené en joint-venture avec un groupe chinois leader mondial des sels de lithium, doit entrer en service courant 2025-2026. Ce sera la deuxième unité d’Enchem en Europe, après la Pologne.

Northvolt, ACC, Stellantis : trois signaux d’alarme

Le scénario optimiste repose sur des hypothèses qui méritent d’être pesées avec rigueur. La faillite de Northvolt, officialisée en mars 2025, a traversé le secteur comme un avertissement. Ce champion suédois avait levé plus de 13 milliards de dollars depuis sa création. Il n’a pas résisté à des coûts de production européens environ 50 % plus élevés qu’en Chine, entraînant dans sa chute près de 5 000 emplois.

Plus près géographiquement, l’état du fabricant ACC à Billy-Berclau et Douvrin est préoccupant : plan de départs volontaires dès mars 2025, taux de rebut estimés entre 15 et 20 %, projets d’expansion en Allemagne et en Italie apparemment abandonnés. Du côté des constructeurs, Stellantis a acté en février 2026 25,4 milliards d’euros de charges exceptionnelles dans ses comptes annuels, reconnaissant avoir surestimé le marché de l’électrique. Cette donnée pèse directement sur la visibilité des carnets de commandes futurs des gigafactories dunkerquoises.

La fragilité financière de la filière s’est exprimée sans détour en septembre 2025 : Verkor et ACC ont publiquement réclamé à l’Union européenne des subventions massives, chiffrées en milliards d’euros. Une prise de parole qui soulève une question structurelle que le territoire ne peut esquiver : une industrie dont l’équilibre dépend durablement des aides publiques peut-elle prétendre à une souveraineté réelle face à la concurrence asiatique ?

Hauts-de-France : l’attractivité résiste aux turbulences

Malgré ces tensions, les fondamentaux d’attractivité du territoire restent solides. D’après Business France, dont les données 2025 ont été publiées en janvier 2026, les Hauts-de-France se classent au 3e rang national pour l’emploi généré par les investissements directs étrangers et au 4e rang pour le nombre de projets. Sur dix ans, entre 2016 et 2025, la région totalise près de 1 500 projets d’investissements internationaux et plus de 62 000 emplois générés.

Ces chiffres établissent une réalité que les difficultés conjoncturelles ne suffisent pas à effacer : les jalons de l’industrie de demain s’implantent bien à Dunkerque. La condition reste toutefois explicite — que l’Europe tienne ses engagements de protection commerciale et de soutien financier à la filière. Sans ce cadre, le grand écart industriel dunkerquois risque de se refermer dans le mauvais sens.



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