Le Var à l’heure de l’économie de guerre

Contrats en hausse, usines qui recrutent, chantiers navals en plein essor : le Var s'impose au cœur du réarmement français.

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Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la France a engagé un réarmement massif et méthodique. La Loi de programmation militaire 2024-2030 a débloqué 413,3 milliards d’euros118 milliards de plus que la précédente —, portant le budget de la mission Défense à 57,15 milliards d’euros pour 2026, en hausse de 6,67 milliards sur un an.
À l’échelle européenne, le plan Readiness 2030 vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour renforcer la défense du continent. Ces flux financiers considérables ne restent pas abstraits : ils s’incarnent dans des territoires, des chantiers, des carnets de commandes. La métropole toulonnaise et le département du Var en sont aujourd’hui l’un des points d’atterrissage les plus significatifs de France.

Chiffres clés · Défense & Économie
Le poids de la défense dans le Var et la région PACA
👥
46 000
Personnels civils et militaires
En région PACA — 2e rang national, soit 16 % des effectifs défense de France.
💶
6 Mds €
Revenus défense annuels
Dont 1,3 milliard € de masse salariale directe pour les personnels de la région.
🏭
2 000
Entreprises prestataires
PME, ETI et sous-traitants locaux travaillant pour le ministère des Armées en PACA.
📈
+10 000
Emplois à créer d’ici 2030
Objectif affiché pour le seul département du Var dans le cadre de la LPM 2024-2030.
Investissements LPM dans le Var
Base navale de Toulon 9 Mds €
Infrastructures région Sud 3,9 Mds €
Bassin Missiessy n°2 450 M €
Site Naval Group La Londe 140 M €
Budget Défense France 2026
57,15
Mds €
+6,67 Mds € vs 2025 · LPM 2024-2030 : 413,3 Mds € au total, soit +118 Mds € par rapport à la programmation précédente.


Toulon, deuxième territoire de défense de France

La région PACA concentre environ 46 000 personnels civils et militaires liés à la défense, soit 16 % des effectifs nationaux — deuxième rang après l’Île-de-France. Les revenus associés atteignent près de 6 milliards d’euros par an, dont 1,3 milliard au titre de la seule masse salariale. Le ministère des Armées irrigue une filière locale d’environ 2 000 entreprises prestataires. À l’horizon 2030, ce sont 10 000 emplois supplémentaires qui doivent être créés dans le seul département du Var.

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9 milliards pour moderniser le premier port militaire d’Europe

Au centre de cette dynamique, la base navale de Toulon bénéficie d’un programme de modernisation sans précédent. En mars 2024, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a annoncé un investissement global de 9 milliards d’euros dans le cadre de la LPM, dont 6,5 milliards pour les équipements capacitaires et 2,5 milliards pour les infrastructures. Sur l’ensemble de la région Sud, la programmation militaire prévoit 3,9 milliards d’euros dédiés aux seules infrastructures militaires.

Le chantier le plus emblématique est la restructuration du bassin de maintenance Missiessy n°2, inauguré en juillet 2025 : 450 millions d’euros, 29 000 mètres cubes de béton, 55 kilomètres de câbles électriques, 129 entreprises mobilisées sur tout le territoire national. L’ouvrage est conçu pour accueillir les sous-marins nucléaires d’attaque de classe Suffren, issus du programme Barracuda. Le troisième exemplaire de la série, le SNA Tourville, a rejoint Toulon comme port-base à l’été 2025. Trois unités supplémentaires restent à construire et livrer d’ici 2030.

Les PME varoises, en première ligne des commandes militaires

L’économie de guerre ne profite pas qu’aux grands groupes. Elle traverse l’ensemble du tissu industriel local, composé de 230 PME et ETI innovantes et de près de 2 000 prestataires du ministère des Armées — une Base industrielle et technologique de défense qui représente 210 000 emplois directs et indirects à l’échelle nationale.

À La Garde, dans la zone industrielle de Toulon-Est, la PME Baumier fabrique depuis 1898 des équipements de soudage. Elle fournit directement KNDS, le groupe franco-allemand qui produit le canon automoteur Caesar — dont la cadence est passée de 2 à 8 exemplaires par mois à l’usine de Roanne, 90 % partant vers l’Ukraine. Baumier a doublé sa production de kits de casiers à munitions, de 4 à 8 unités mensuelles, tout en réduisant le délai de fabrication de deux ans à un an.
À La Seyne-sur-Mer, CNIM Systèmes Industriels, fondé en 1856, a doublé ses capacités de production pour assurer la livraison de Ponts Flottants Motorisés destinés à l’export, capables de supporter des véhicules militaires lourds de classe MLC 90T/100W. La société était présente à l’IDEX 2025 à Abu Dhabi et au salon MSPO 2025 en Pologne, et participera au Combat Engineer Logistics 2026.

Drones et IA navale : le Var mise sur la guerre de demain

Les acteurs de grande taille accélèrent simultanément sur le territoire. Exail Robotics, filiale du groupe Exail Technologies dont le siège est implanté à La Garde, a enregistré une croissance de son chiffre d’affaires de 28 % en 2025, dépassant son propre objectif initial. Les commandes annuelles ont atteint 844 millions d’euros, en hausse de 87 % par rapport à 2024. En janvier 2026, le groupe a annoncé une nouvelle commande de plusieurs centaines de drones sous-marins K-STER pour environ 40 millions d’euros, destinés à plusieurs marines militaires — la deuxième plus grosse commande de ce type dans l’histoire du groupe. Le carnet dépasse désormais 1 000 drones autonomes à livrer.

Naval Group déploie de son côté une stratégie d’expansion en trois sites. À La Londe-les-Maures, 140 millions d’euros sont investis pour transformer le site des Bormettes — une ancienne usine de torpilles fermée depuis 1993 — en pôle d’excellence drones, systèmes autonomes et armes sous-marines, avec plus de 550 collaborateurs à terme pour une mise en service prévue fin 2027. À Ollioules, l’extension du site (projet F5) prévoit trois nouveaux bâtiments de 6 800 m² pour accueillir 460 salariés supplémentaires début 2026, portant l’effectif total à environ 2 000 personnes. Le même site accueillera un centre dédié à l’intelligence artificielle appliquée aux systèmes navals, adossé à la prise de participation de Naval Group à hauteur de 20 % dans cortAIx, la filiale IA de Thales, annoncée en février 2026. Ce partenariat couvre cinq domaines opérationnels : combat collaboratif, aide à la décision, guerre électronique, simulation et logistique.

Recrutement, financement : les deux freins à lever d’urgence

Cette dynamique se heurte à deux contraintes qui conditionnent sa soutenabilité. La première est le recrutement. Les besoins sont massifs et immédiats : 3 000 postes ouverts dans les seules filières cybersécurité, robotique et systèmes embarqués, auxquels s’ajoutent des pénuries critiques de techniciens de production — soudeurs, usineurs, ajusteurs, chaudronniers. Pour y répondre, France Travail organise le 23 avril 2026 au Palais des sports de Toulon le « Toulon Defense Event », avec plus de 5 000 postes à pourvoir et 170 partenaires mobilisés. Une structure nationale de recrutement dédiée à la BITD, pilotée par la direction régionale France Travail PACA, sera simultanément mise en place. Thales prévoit 9 000 recrutements en 2026, dont 3 300 en France ; Naval Group vise 1 200 CDI et CDD et 900 alternants sur l’année.

La seconde tension est financière. Les PME sous-traitantes font face à des trésoreries dégradées et un endettement élevé, dans un contexte où les commandes croissent plus vite que leurs fonds propres. Les besoins de financement de la BITD sont estimés entre 5 et 7 milliards d’euros par an, dont 1 à 3 milliards en fonds propres. Deux outils ont été déployés : le fonds Bpifrance Défense, lancé en octobre 2025, cible 450 millions d’euros de collecte et est accessible aux particuliers dès 500 euros ; les six grandes banques françaises ont augmenté de 22 % leur financement au secteur, avec plus de 500 millions d’euros investis directement dans les fonds propres de la BITD à mi-2025.

L’économie de guerre dans le Var, bien au-delà de l’Ukraine

La robustesse de cette trajectoire repose sur un constat que les analystes financiers ont désormais intégré : elle ne dépend plus de la seule poursuite des combats en Ukraine. Morgan Stanley et JP Morgan estiment qu’il faudra quatre à cinq ans après un éventuel cessez-le-feu pour reconstituer les stocks de munitions et de missiles de l’OTAN. BNP Paribas qualifie la hausse des dépenses de défense de « principal moteur d’impact économique » pour l’Europe, sous l’effet durable du pivot géostratégique américain.

Pour les entreprises du Var, l’équation est claire : emplois pérennes, modernisation des infrastructures, positionnement sur des secteurs à très haute valeur ajoutée technologique. L’économie de guerre n’est pas un cycle conjoncturel lié à un conflit précis. C’est l’architecture économique d’un continent qui a choisi, durablement, de reprendre en main sa propre sécurité.



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