La France a dépensé 1,8 milliards pour un avion de guerre fantôme

Le programme SCAF a coûté entre 1,5 et 1,8 milliard d'euros à la France. Retour sur une décennie de dépenses et un échec industriel annoncé.

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Près de deux milliards d’euros d’argent public français engagés, des centaines d’ingénieurs en sous-charge à Saint-Cloud, un PDG qui parle de « mort » du programme et un chancelier allemand qui dit publiquement ne pas avoir besoin du même avion que la France. En mars 2026, le Système de combat aérien du futur ressemble moins à un projet industriel qu’à un naufrage au ralenti. Avant même de savoir ce que coûtera la sortie, il faut mesurer ce que l’entrée a déjà coûté — strictement du côté français.

La France payait déjà avant que le SCAF n’existe

L’histoire financière française du SCAF ne commence pas en 2017, année du lancement officiel franco-allemand. Elle remonte au moins à 2012, quand Paris et Londres engagent conjointement 13 millions d’euros pour préparer un démonstrateur de futur système de combat aérien, dans le cadre des accords de Lancaster House. En juillet 2014, au salon de Farnborough, les deux pays formalisent une étude de faisabilité de 150 millions d’euros, financée à parité, confiée à Dassault Aviation et BAE Systems. Des études nationales complémentaires sont lancées en parallèle — 50 millions d’euros par pays selon la DGA. La contribution française totale à cette aventure franco-britannique avoisine les 130 millions d’euros. Le Brexit de 2016 solde le tout sans aucun retour opérationnel.

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En parallèle, la France portait depuis 2006 le démonstrateur de drone furtif nEUROn, sous maîtrise d’œuvre de Dassault Aviation, avec cinq partenaires européens. Budget total du programme : entre 405 et 460 millions d’euros selon les sources, dont environ la moitié à la charge française, soit 200 à 230 millions d’euros. Le premier vol a eu lieu le 1er décembre 2012. Les compétences en furtivité et en intégration de systèmes acquises sur ce programme ont été directement réinvesties dans le SCAF — mais l’enveloppe, elle, était consommée avant même que le programme trinational ne soit formalisé.

Avant le premier contrat signé avec l’Allemagne, la France avait donc déjà absorbé entre 330 et 360 millions d’euros sur des programmes précurseurs dont une partie substantielle n’a produit aucun livrable réutilisable.

Un milliard d’euros versé sur un programme bloqué

La dimension trinationale du SCAF s’ouvre en février 2019 avec la notification d’une étude de concept commun de 65 millions d’euros, puis en 2020 avec le lancement de la phase 1A à 155 millions d’euros, intégrant désormais l’Espagne. La quote-part française représente un tiers dans chaque cas. Le contrat structurant est signé le 15 décembre 2022 : la phase 1B, portant sur la conception et la réalisation des démonstrateurs, s’élève à 3,2 milliards d’euros — soit environ 1,07 milliard d’euros pour Paris. Ramené aux seuls engagements tripartites depuis 2019, la contribution française dépasse le milliard d’euros.

La loi de programmation militaire 2019-2025 avait budgété environ 4,5 milliards d’euros pour le SCAF sur sept ans, d’après le bilan dressé par l’Assemblée nationale. Le projet de loi de finances 2025 inscrivait 295 millions d’euros en crédits de paiement au sein du programme 146. Pour 2026, selon la presse spécialisée, la France a prévu 1,2 milliard d’euros d’autorisations d’engagement — de l’argent qui part en direction d’un programme officiellement à l’arrêt depuis le début de l’année.

En consolidant les programmes précurseurs et la quote-part tripartite, la facture française se situe entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros déjà engagés, avec des crédits 2026 qui continuent de tourner.

Ce que les chiffres officiels ne disent pas

Ce total, déjà lourd, ne reflète pas l’intégralité de l’effort français. Les études amont nationales financées par la DGA — les fameux programmes d’études amont — n’entrent pas dans les contrats tripartites et ne sont pas consolidées publiquement. Leur montant cumulé sur une décennie reste opaque, mais les spécialistes du secteur s’accordent pour les évaluer à plusieurs dizaines, voire centaines, de millions d’euros supplémentaires.

Le coût humain est plus visible. Le centre d’ingénierie de Saint-Cloud regroupe quelque 2 000 ingénieurs affectés au SCAF. Depuis le blocage de début 2026, ils sont en sous-charge. La direction de Dassault a averti les représentants du personnel d’un risque dès avril 2026. Des ingénieurs de cette qualité, spécialisés en furtivité, en architecture système ou en guerre électronique, ne restent pas indéfiniment sur des projets gelés : le risque de dispersion de compétences stratégiques est réel et difficilement monétisable.

Le coût d’opportunité est peut-être le plus douloureux à quantifier. Dans un budget de défense sous tension — le PLF 2026 a subi un rabot de 270 millions d’euros par rapport à la copie initiale —, les crédits SCAF sont en concurrence directe avec la dissuasion nucléaire, le porte-avions de nouvelle génération, le Rafale F5, les munitions et la montée en puissance face à la menace russe. Chaque euro versé à un programme bloqué est un euro qui n’a pas été investi ailleurs.

Ce qui peut être sauvé, ce qui est définitivement perdu

Une partie des investissements a produit des technologies réelles, transférables indépendamment du sort du chasseur de nouvelle génération. Le cloud de combat est le plus avancé : le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, le général Bellanger, a lui-même affirmé que c’est « le point le plus important du SCAF », plus encore que l’avion lui-même. Ce réseau de connectivité entre plateformes — chasseurs, drones, centres de commandement — peut survivre comme projet autonome et alimenter directement le Rafale F5. Les moteurs développés par la coentreprise Safran/MTU (EUMET), élargie à l’espagnol ITP Aero, représentent des avancées en propulsion militaire réutilisables dans tout futur programme. Les Remote Carriers, drones collaboratifs testés notamment depuis un A400M, valent par eux-mêmes dans une logique de combat homme-machine.

Ce qui disparaît sans retour possible, en revanche, ce sont les centaines de millions engagés dans la coordination trinationale : négociations interminables, doublons organisationnels, études d’harmonisation entre trois armées dont les besoins se sont révélés fondamentalement incompatibles. Ces dépenses ne produiront aucun livrable dans un scénario de rupture.

La vraie perte est ailleurs : c’est le temps. Un programme national de successeur au Rafale nécessiterait encore dix à quinze ans de développement à partir de zéro. La France a besoin d’un appareil opérationnel autour de 2040-2045 pour assurer la continuité de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire. L’horloge, elle, n’a pas été mise en pause pendant les années de querelles de gouvernance.

Dassault contre Airbus : un conflit de pouvoir

Comprendre pourquoi cet argent a été dépensé sans produire le résultat annoncé suppose de regarder la mécanique de l’échec en face. Le différend industriel entre Dassault Aviation et Airbus Defence and Space n’est pas conjoncturel. Dassault, désigné maître d’œuvre du pilier avion (NGF), se retrouvait structurellement mis en minorité face à Airbus, dont les filiales allemande et espagnole cumulent deux voix sur trois dans la gouvernance du programme. Éric Trappier l’a dit sans détour lors de la présentation des résultats annuels, le 4 mars 2026 : Airbus « ne veut pas travailler avec Dassault ». Opex360 rapporte une formule plus crue encore du même jour : « Airbus a déclaré qu’il ne voulait plus travailler avec Dassault. J’en prends bonne note ».

Derrière le conflit industriel, il y a une incompatibilité militaire que personne n’a voulu nommer lors du lancement en 2017. La France a besoin d’un appareil embarquable sur porte-avions, capable de porter l’arme nucléaire — contraintes qui pèsent lourdement sur la conception, la masse et la géométrie de l’avion. L’Allemagne, elle, veut un chasseur lourd à fort emport en armements conventionnels. Le chancelier Friedrich Merz l’a dit publiquement le 17 février 2026 : Berlin « n’a pas besoin du même avion de combat que la France ». Ces deux besoins ne peuvent pas coexister dans un seul et même fuselage.

La rapidité du lancement, en juillet 2017, a servi une ambition politique — incarner l’Europe de la défense post-Brexit — au détriment de la robustesse de la gouvernance industrielle et de la convergence préalable des besoins opérationnels. Le résultat était inscrit dans la structure du programme.

Quel que soit le scénario, la France paiera plus

Trois issues demeurent techniquement sur la table. La relance coopérative — les industriels trouvent un accord de gouvernance, la phase 2 est lancée — est jugée peu probable par la plupart des analystes au vu des déclarations de mars 2026. La recomposition par briques semble la piste la moins mauvaise : coopération maintenue sur le cloud de combat, les moteurs et les capteurs, mais chaque nation développe son propre avion. La rupture franche, enfin, conduirait Dassault à développer seul un successeur du Rafale — ce que le PDG appelle son « plan B » —, tandis que l’Allemagne se rapprocherait du GCAP britannique ou lancerait son propre programme.

Dans chacun de ces scénarios, la facture française augmente. Un programme national coûte mécaniquement plus cher par appareil produit, faute de pouvoir amortir le développement sur les commandes de trois pays. Un avion de série franco-allemand à 200 exemplaires coûte moins cher qu’un appareil français à 80 ou 90 unités. L’économie d’échelle perdue se chiffre en milliards supplémentaires sur vingt ans.

Entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros déjà consommés côté France, des milliards supplémentaires inévitables dans n’importe quel scénario de sortie, et une décennie de développement engloutie dans des querelles de gouvernance : le SCAF aura été le programme le plus cher que la France n’aura jamais eu. Une coopération de défense lancée sans alignement préalable des besoins militaires et sans architecture industrielle capable de trancher les conflits de leadership n’est pas une coopération — c’est le financement collectif d’une impasse.



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