La mort de Bricorama

Les Mousquetaires absorbent Bricorama dans Bricomarché. Cinquante ans d'existence, un rachat à 385 M€, une intégration inachevée : l'enseigne n'a pas survécu.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Le 12 mars 2026, en marge de la publication de ses résultats annuels, le groupement des Mousquetaires a tranché : les 111 magasins Bricorama seront convertis en Bricomarché d’ici la fin de l’année. « On va se donner une période de six à huit mois », a précisé Thierry Cotillard, le patron du groupement. Une enseigne qui déclarait 715 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019 sur 142 points de vente en France s’arrête à 516 millions sur 111. Cinquante ans d’existence effacés en quelques mois.

A LIRE AUSSI
MaPrimeRénov’ : les nouvelles règles

Bricorama chute deux fois plus vite que le marché

La trajectoire de Bricorama entre 2019 et 2025 ne comporte aucune zone d’ambiguïté. Chaque exercice a été inférieur au précédent, sans exception ni rebond. En 2025, l’enseigne a reculé de 7,2 % — soit plus du double de la contraction du marché du bricolage, estimée à 3,2 % par NielsenIQ. Sur la même période, Bricomarché limitait son repli à 2,1 % pour 2,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires. L’écart entre les deux réseaux du même groupe n’a jamais été aussi lisible. Bricorama ne perdait pas de terrain au rythme du marché : elle décrochait.

2017 : le rachat qui portait en lui l’échec

Le 5 juillet 2017, les Mousquetaires entrent en négociations exclusives pour le rachat de Bricorama. Jean-Claude Bourrelier, fondateur de l’enseigne, a alors 70 ans et n’a pas de successeur familial disponible. La transaction est finalisée le 4 janvier 2018, après le feu vert de l’Autorité de la concurrence, pour 385 millions d’euros en numéraire. Le réseau compte alors 170 magasins — 107 succursales intégrées et 63 franchisés — pour un chiffre d’affaires estimé à plus de 500 millions d’euros.

Le problème est structurel et se pose dès le premier jour. Bricorama gère ses magasins en direct. Les Mousquetaires fonctionnent sur un modèle d’adhérents indépendants. Convertir 107 succursales intégrées en unités exploitées par des chefs d’entreprise Mousquetaires est un chantier d’une tout autre nature que l’achat d’un réseau de franchisés. Fin 2020, seulement une cinquantaine de succursales avait été reprise. Treize magasins représentant 161 emplois ferment dès juin 2020, faute, selon le groupement, de « potentiel permettant d’envisager une redynamisation ». Les instances représentatives du personnel avaient rendu un avis défavorable dès novembre 2017, déclarant ne « pas encore être éclairées sur les conséquences sociales » du rapprochement. Un avis consultatif, sans effet juridique — mais d’une précision rétrospective remarquable.

Le concept NEC n’a pas inversé la courbe

En mai 2021, les Mousquetaires tentent de relancer l’enseigne. Le magasin d’Orgeval, dans les Yvelines, inaugure le concept NEC — Nouvelle Expérience Client —, présenté comme « l’aboutissement de l’intégration de Bricorama depuis 2018 ». Le projet devait se décliner en plusieurs formats, du magasin urbain de proximité à la grande surface périurbaine, pour des zones de chalandise allant de 20 000 à 50 000 habitants. Cinq ans plus tard, la courbe n’a pas été inversée. Un problème d’incompatibilité de modèles d’exploitation ne se résout pas par la refonte de l’expérience en magasin.

Bricolage en crise : trois ans de recul consécutif

Le contexte de marché n’a rien arrangé, sans être la cause première. Le bricolage en France recule pour la troisième année consécutive : −1,4 % en 2023, −4,3 % en 2024, −3,2 % en 2025, ramenant l’ensemble bricolage et jardinage à 32,5 milliards d’euros selon NielsenIQ. Les causes sont connues : la crise immobilière a fait chuter les transactions dans l’ancien à 845 000 en 2024, contre 1,23 million en 2021 ; la compression du pouvoir d’achat a conduit 90 % des Français à déclarer avoir réduit leurs dépenses en 2025.

Dans ce contexte, la structure du marché rend toute redondance intenable. Adeo — Leroy Merlin, Weldom, Bricoman — pèse environ 50 % des parts de marché en grandes surfaces de bricolage. Kingfisher — Castorama, Brico Dépôt — en représente environ 25 %. Les Mousquetaires se battent pour la troisième place autour de 13 à 15 %. Kingfisher lui-même a annoncé la fermeture de 11 magasins et la suppression de 789 postes en France. Cotillard le formule sans détour : « Dans un monde qui attend aussi du discount, on ne peut pas vivre avec deux systèmes d’information, deux programmes de fidélité, deux programmes de communication. »

Pour les Mousquetaires, moins de 7 % du CA en jeu

La décision est annoncée en marge de résultats solides pour le groupement : 61,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 3,1 %, portés par l’alimentaire — Intermarché et Netto progressent de 5,4 % en France, à 34,35 milliards d’euros, notamment grâce aux 240 ex-magasins Casino rachetés en 2023. Le groupement a gagné 0,5 point de part de marché dans l’alimentaire, à 17,5 %, et vise 20 % d’ici 2028.

À cette échelle, le bricolage est une ligne secondaire. L’ensemble du pôle Équipement de la maison — Bricomarché, Brico Cash (375 millions d’euros en 2024) et Bricorama — représente environ 3,3 milliards d’euros, moins de 7 % du chiffre d’affaires consolidé. La disparition de Bricorama est un arbitrage d’ordre opérationnel. Pas un tournant stratégique.

De la place d’Italie aux 800 millions : l’histoire Bricorama

En 1975, Jean-Claude Bourrelier, 29 ans, ouvre avec un associé « La Maison du Treizième », place d’Italie à Paris. Il rejoint le groupement coopératif ANPF, futur Mr. Bricolage. En 1992, il rachète une quinzaine de points de vente et le nom Bricorama à Castorama, contraint de s’en séparer au titre des règles anti-concentration. L’enseigne entre en Bourse en 1996, s’étend au Benelux en 1997, atteint plus de 800 millions d’euros de chiffre d’affaires au début des années 2000. Entre 2012 et 2015, Bourrelier mène un long combat judiciaire pour l’ouverture dominicale des magasins de bricolage, un feuilleton qui contribuera à faire évoluer la législation sur le travail du dimanche.

Après la cession de 2018, le groupe familial prend le nom de Bourrelier Group, conserve ses activités au Benelux sous les enseignes Gamma et Karwei, se diversifie dans l’hôtellerie de luxe à Paris et reprend Mavic, le fabricant historique de roues de vélo, en 2020. Le chiffre d’affaires consolidé du groupe atteint 300 millions d’euros en 2024. Jean-Claude Bourrelier a 79 ans.

2 500 salariés dans l’attente d’un plan social

La seule inconnue réelle qui demeure est sociale. Les Mousquetaires n’ont, à ce stade, communiqué aucun plan lié à la conversion des 111 magasins. Le précédent de 2020 — treize fermetures, 161 emplois supprimés lors de la première vague de transformation — donne une mesure de ce que le passage au modèle d’exploitants indépendants peut impliquer. Le sort des quelque 2 500 salariés de Bricorama se jouera magasin par magasin, dans les six à huit mois à venir.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire