Berlin fabrique un géant de l’armement en excluant la France

Munitions, blindés, drones, satellites, frégates : Rheinmetall étend son empire secteur par secteur. Portrait d'un groupe privé aux appétits sans limites.

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Fondée en 1889 pour armer l’Empire allemand, quasi-morte en 1945, Rheinmetall a réalisé en moins de dix ans l’une des transformations industrielles les plus spectaculaires de l’après-guerre froide. De 4,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires au milieu des années 2010 à 9,75 milliards en 2024, le groupe vise désormais 50 milliards en 2030 — un niveau qui le placerait dans le tiercé de tête des producteurs d’armes mondiaux, juste derrière Lockheed Martin, Raytheon et Northrop Grumman. La mécanique est en marche.

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Un carnet de commandes qui change de dimension

Les chiffres suffisent à mesurer l’ampleur du basculement. Le carnet de commandes de Rheinmetall, qui s’élevait à 55 milliards d’euros fin 2024, a franchi 65 milliards à l’automne 2025, tandis que la direction évoque désormais un corridor de 120 à 130 milliards à moyen terme si l’ensemble des programmes en discussion se concrétise. La marge opérationnelle ajustée est passée de 8 % à 15,2 % en cinq ans — les divisions armes et munitions flirtant déjà avec 19 à 20 % — avec une cible fixée à 20 % pour 2030. Selon le SIPRI, le groupe a progressé au 20e rang mondial des producteurs d’armement avec 8,24 milliards de dollars de revenus militaires en 2024, en hausse de 47 % sur un an.

Les marchés ont intégré ces perspectives bien avant les bilans. À environ 1 600 euros début 2026, l’action se négocie à plus de 50 fois les bénéfices attendus, reflet d’un pari massif sur la poursuite du boom militaire. La capitalisation boursière frôle les 75 milliards d’euros. Sans actionnaire de référence stable, le groupe est tenu par de grands fonds anglo-saxons — BlackRock dépasse 7 % du capital, devant Vanguard et UBS — ce qui signifie que la valeur créée par les contrats publics allemands irrigue directement les géants de la gestion indicielle américaine.

La Zeitenwende, moteur d’une croissance sans précédent

L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a constitué le déclencheur sans lequel cette trajectoire n’était pas possible. L’annonce par Olaf Scholz d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr — le double du budget annuel de la défense à l’époque — a ouvert les vannes. Son successeur Friedrich Merz est allé plus loin en soutenant la modification du frein constitutionnel à l’endettement, ouvrant de facto un volume illimité de crédits militaires. Rheinmetall, selon les propres estimations de son PDG Armin Papperger, a capté près de 40 % des dépenses de ce fonds. La Bundeswehr représente déjà plus d’un tiers des revenus du groupe.

Le programme le plus emblématique est Arminius, qui prévoit la modernisation de la flotte de blindés Boxer avec l’acquisition d’environ 1 800 véhicules dans un premier temps, des options pouvant porter le total à plus de 3 000 unités pour un volume global atteignant 40 milliards d’euros. La part revenant directement à Rheinmetall, via sa participation majoritaire dans le consortium Artec, est estimée à plus de 20 milliards. Papperger évoque lui-même une prise de commandes potentielle de 37,7 milliards liée aux seuls Boxer pour l’année 2026.

Ce positionnement ne doit rien au hasard. Le PDG a méthodiquement construit un réseau d’influence au sein de l’armée, du Bundestag et du gouvernement fédéral. Aujourd’hui, Rheinmetall ne se contente plus de répondre aux appels d’offres. Il propose des architectures complètes de réarmement terrestre, aérien et spatial que Berlin n’a souvent qu’à valider.

Munitions, naval, drones, satellites : l’empire s’étend

La stratégie de Rheinmetall repose sur une expansion simultanée dans tous les domaines du spectre militaire, chaque acquisition ou partenariat renforçant la cohérence d’ensemble.

Dans le terrestre, l’usine d’Unterlüß, mise en service à l’été 2025 pour environ 500 millions d’euros d’investissement et construite en à peine plus d’un an, se présente comme la plus grande usine européenne de production d’obus de 155 mm, avec une capacité de 350 000 unités par an prévue d’ici 2027. Sur le segment des véhicules blindés, Rheinmetall a créé avec l’italien Leonardo la co-entreprise LRMV, basée à Rome et détenue à parité, pour développer 1 050 blindés et 123 chars Panther KF51 destinés à l’armée italienne — un programme estimé à 23 milliards d’euros qui constitue une attaque frontale sur le positionnement de KNDS.

Dans le naval, l’acquisition des chantiers NVL Lürssen, finalisée le 1er mars 2026, représente un coup stratégique majeur. NVL construit la quasi-totalité des bâtiments de surface de la marine allemande, des corvettes de la classe Braunschweig aux frégates F126 — carnet de commandes d’au moins six unités pour près de 10 milliards d’euros — et aux frégates F127 de nouvelle génération estimées à 26 milliards. Papperger assume ouvertement son ambition de poursuivre les acquisitions dans ce domaine pour constituer un champion européen des navires de combat.

Dans les airs, le partenariat avec l’américain Anduril, officialisé au Bourget en juin 2025, prévoit la production en Europe du drone-munition Barracuda, le développement du drone lourd Fury capable d’accompagner des avions de combat sur des cibles situées à plus de 1 000 km, ainsi que des travaux sur des moteurs à propergol solide pour munitions et missiles européens. En parallèle, un accord avec Northrop Grumman a conduit à l’inauguration en juillet 2025 d’une usine à Weeze pour la fabrication de fuselages centraux de F-35, avec une capacité initiale de 36 sections par an et quelque 400 emplois créés.

Dans le spatial, enfin, la co-entreprise Rheinmetall ICEYE Space Solutions — détenue à 60 % par Rheinmetall — a remporté en décembre 2025 un contrat d’environ 1,7 milliard d’euros de la Bundeswehr pour déployer une constellation de 40 satellites de reconnaissance radar en orbite basse. Baptisée SPOCK 1, elle doit fournir une surveillance quasi permanente du flanc Est de l’OTAN dès 2026-2027. Sur le plan géographique, plus des trois quarts des 176 sites de production du groupe sont aujourd’hui implantés hors d’Allemagne, et treize nouvelles usines sont en construction en Europe, dont des sites de poudres en Roumanie et de munitions d’artillerie en Lituanie et en Lettonie.

ReArm Europe : aubaine pour Berlin, tensions avec Washington

Cette expansion se déroule dans un cadre européen lui-même reconfiguré. Le plan ReArm Europe, présenté par Ursula von der Leyen en mars 2025, affiche 800 milliards d’euros d’investissements cumulés dans la défense d’ici 2030, assortis d’une clause de préférence imposant que 65 % des équipements financés soient achetés auprès d’entreprises de l’UE, de Norvège ou d’Ukraine.

Pour Rheinmetall, ce cadre est porteur mais générateur de frictions. Ses usines de munitions en Lituanie et en Lettonie sont explicitement calibrées pour fournir l’OTAN sur le flanc Est, ce qui le positionne comme le bras industriel naturel du réarmement continental. Mais la multiplication des partenariats avec Anduril, Northrop Grumman et Lockheed Martin soulève des interrogations sur la compatibilité de ces montages avec la préférence européenne et sur la dépendance technologique qu’ils induisent vis-à-vis des États-Unis. La concentration sectorielle s’accélère par ailleurs à un rythme que les institutions peinent à réguler : le Bundeskartellamt a validé en 2025 une co-entreprise entre KNDS, Rheinmetall et Thales sur certains segments, signe que Berlin privilégie la consolidation de champions européens sur la préservation d’une concurrence ouverte. KNDS et, indirectement, la France se retrouvent ainsi progressivement marginalisés dans le segment des blindés lourds.

Berlin, Bruxelles ou les marchés : qui tient vraiment les rênes ?

La question que le gouvernement allemand ne semble pas pressé de trancher est pourtant centrale. Rheinmetall est une entreprise privée, cotée sans actionnaire de référence, dont la stratégie est de facto arbitrée par des marchés financiers qui attendent chaque trimestre davantage de munitions, de blindés, de drones et de satellites. Berlin finance à guichets ouverts sans exercer de gouvernance formelle sur les orientations du groupe. La Commission européenne, de son côté, tente d’imposer une préférence industrielle et de coordonner les achats de défense au niveau communautaire.

Entre ces deux niveaux de décision, Rheinmetall occupe un vide stratégique croissant. Papperger propose des solutions clés en main — architectures de réarmement terrestre, constellations satellitaires, flottes de drones — que ni la Bundeswehr ni les institutions européennes n’ont les moyens industriels d’ignorer ni, souvent, de contreproposer. À l’horizon 2030, le groupe anticipe un EBIT ajusté à deux chiffres de milliards d’euros et un flux de trésorerie libre de l’ordre de 5 milliards — des projections qui renforcent chaque trimestre le poids de Papperger dans les arbitrages de défense du continent.

Reste la question que les carnets de commandes pleins ne suffisent pas à trancher : qui définit, en dernier ressort, la stratégie à long terme d’un groupe qui se rêve troisième armurier mondial — le gouvernement allemand qui le finance, les institutions européennes qui tentent de le cadrer, ou un PDG dont la légitimité repose avant tout sur une capitalisation boursière de 75 milliards d’euros ?



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