La Bretagne produit de moins en moins d’énergie renouvelable

Éolien bloqué, méthanisation insuffisante, cogénération fossile subventionnée : la Cour des Comptes pointe l'échec de la planification énergétique bretonne.

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La Bretagne ambitionne de couvrir 100 % de sa consommation énergétique par des sources locales et renouvelables d’ici 2050. Pourtant, selon les analyses de la Chambre régionale des comptes (CRC), la part des énergies renouvelables dans sa production a reculé de 90 % en 2012 à 75 % fin 2023. Ce n’est pas un accident statistique. C’est le résultat d’une série de choix politiques, d’ambitions mal calibrées et de blocages systémiques que la région devra affronter lors de l’actualisation prochaine de son schéma directeur.

Bretagne : 15 % d’indépendance énergétique

Pour comprendre comment une région aux ambitions écologiques aussi affichées a pu basculer vers le fossile, il faut d’abord mesurer sa fragilité de départ. La Bretagne importe les deux tiers de l’électricité qu’elle consomme. Son taux d’indépendance énergétique plafonne à 15 %, quand la moyenne nationale atteint 50 %. Cette situation n’est pas conjoncturelle : elle est géographique et historique, celle d’une péninsule en bout de réseau, sans production nucléaire sur son territoire.

Consciente de cette vulnérabilité, la Région a adopté fin 2020 un Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (Sraddet) aux objectifs ambitieux : multiplier par 4,9 la production d’énergies renouvelables d’ici 2030, et par 9,4 à l’horizon 2050, en excluant le nucléaire. Le problème est que la réalité de terrain s’est immédiatement chargée de creuser l’écart. La consommation d’énergie régionale n’a diminué que de 7 % ces dernières années, maintenant autour de 80 TWh, loin de la réduction de 22 % attendue pour 2024.

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2010, le Pacte électrique breton sacrifie la décarbonation

La bifurcation ne date pas du Sraddet. Elle remonte au Pacte électrique breton, signé en 2010 entre l’État et la Région pour prévenir le risque de coupures sur la péninsule. L’arbitrage alors retenu était clair : sécuriser l’alimentation électrique en priorité, quitte à différer la transition énergétique.

Le symbole le plus direct de cet arbitrage est la centrale à gaz de Landivisiau, mise en service fin 2021. Son entrée en production a mécaniquement fait gonfler la part fossile de la production régionale : 2,5 TWh générés en 2022, 1,6 TWh en 2023.

Mais l’effet le plus contre-intuitif de cette période vient d’ailleurs. La cogénération agricole au gaz fossile — principalement destinée à chauffer serres maraîchères et élevages industriels dans le nord du Finistère et l’ouest des Côtes-d’Armor — a connu une expansion spectaculaire : de 212 GWh produits par 24 installations en 2011, elle est passée à 949 GWh assurés par 144 installations en 2023. Ce bond a été largement financé par les mécanismes de complément de rémunération instaurés par la loi de transition énergétique de 2015. Des subventions conçues pour accélérer la transition ont ainsi irrigué, en pratique, le développement du fossile.

Éolien, biogaz, méthanisation : trois filières au pied du mur

Le Sraddet a structuré 81 % de son effort renouvelable autour de trois filières : l’éolien en mer (33 %), le biogaz (30 %) et l’éolien terrestre (18 %). Toutes trois se heurtent aujourd’hui à des obstacles qui compromettent les trajectoires officielles.

L’éolien en mer était présenté comme le fer de lance de la stratégie bretonne. L’appel d’offres pour le parc de la baie de Saint-Brieuc a été lancé en 2011 ; la mise en service n’est intervenue qu’en 2023, soit douze ans de délais administratifs, juridiques et industriels. L’objectif régional de 2,3 GW de puissance installée en mer d’ici 2030 est désormais hors d’atteinte : dans le meilleur des cas, la Bretagne n’excédera pas 0,75 GW.

La filière biogaz présente un bilan en trompe-l’œil. Sa production a été multipliée par 13 depuis 2012, mais elle demeure trois fois inférieure aux objectifs fixés par le Sraddet, lequel tablait sur un basculement quasi-total du modèle agricole breton : méthanisation de « 100 % des lisiers et de 82 % des déchets organiques » à l’horizon 2040. Une ambition dont aucun opérateur de la filière ne mesure aujourd’hui les conditions de faisabilité économique.

L’éolien terrestre, enfin, est la filière la plus durablement bloquée. Le délai moyen pour purger les recours juridiques y atteint sept ans. L’urbanisation diffuse du territoire breton et les contraintes imposées par les zones militaires ramènent la surface éligible à l’implantation de mâts à environ 2 % du territoire. Le potentiel maximal réaliste de la région ne dépasse pas 3 GW — soit 75 % à peine de l’objectif officiel du Sraddet. Les récentes zones d’accélération éolienne (ZAER) proposées par les communes ne couvrent que 5,8 % des besoins ciblés, témoignant d’un rejet social qui ne fléchit pas.

Le bois de chauffage, première ENR bretonne par défaut

Pendant que les trois filières phares peinent à décoller, une filière que le Sraddet n’avait pas placée au centre de sa stratégie dépasse tranquillement ses objectifs. Le bois de chauffage a produit 6 TWh en 2023, faisant de lui la première source d’énergie renouvelable de Bretagne. Son développement repose sur la demande spontanée des ménages, sans planification contraignante ni politique dédiée de grande ampleur.

Ce résultat porte cependant en lui une limite sérieuse. Une croissance non pilotée de la consommation de bois fait peser un risque croissant sur la disponibilité de la ressource forestière bretonne. La filière qui soutient aujourd’hui les statistiques vertes de la région pourrait, si elle n’est pas régulée, devenir un nouveau problème à moyen terme.

Saint-Brieuc compense Landivisiau, mais ne rattrape pas le retard

La montée en charge complète du parc éolien de la baie de Saint-Brieuc représente l’espoir de rééquilibrage le plus concret à court terme. Avec 1,8 TWh de production nominale, il permettra un bond de plus de 15 % de la production renouvelable régionale entre 2023 et 2025 — suffisant pour compenser à lui seul la production de la centrale à gaz de Landivisiau.

Ce que ce chiffre ne doit pas masquer : Saint-Brieuc corrige le déséquilibre créé par Landivisiau, mais ne rattrape pas le retard structurel accumulé par les trois filières phares sur une décennie. Les déficits de l’éolien terrestre, de la méthanisation et de l’éolien en mer restent entiers. Le parc de Saint-Brieuc est une correction, pas un réalignement sur la trajectoire du Sraddet.

Sraddet : la Bretagne devant un dilemme sans troisième voie

C’est là que se joue désormais l’enjeu central. La Région privilégie aujourd’hui une approche partenariale et incitative avec les communes, sans leur imposer de territorialisation stricte des objectifs éoliens. La Chambre régionale des comptes est explicite : sans zonage géographique clair et contraignant, les objectifs quantitatifs du Sraddet ne sont, selon ses termes, « qu’une fiction ».

À l’aube de l’actualisation de son schéma directeur, le pouvoir régional devra trancher un dilemme qui n’admet pas de troisième voie commode. Soit il révise à la baisse ses ambitions pour les conformer au potentiel réel du territoire et à la volonté des élus locaux. Soit il assume une planification géographique forte et contraignante — seule à même de transformer l’objectif du « 100 % vert » en programme industriel. Différer ce choix ne fera qu’aggraver l’écart entre la feuille de route et les compteurs.



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