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Historiquement absente de la carte de l’armement, la région s’impose aujourd’hui comme un maillon stratégique de la Base Industrielle et Technologique de Défense française. Portée par des PME innovantes dans les drones et la guerre électronique, et soutenue par un fonds public de 250 millions d’euros, elle doit maintenant franchir le mur du financement privé pour confirmer son rang.
Le 24 juin 2025, le château de Chantilly accueillait un événement inédit dans l’histoire économique de la région : les premières Assises Régionales de la Défense. Devant plus de 250 dirigeants d’entreprises, le président Xavier Bertrand a posé l’ambition sans détour. Les Hauts-de-France ne se contenteront plus d’être la « Vallée de l’électrique » ou la terre d’accueil des datacenters. Le territoire entend désormais peser dans la BITD — la Base Industrielle et Technologique de Défense — qui constitue le socle industriel de la souveraineté militaire française.
Ce signal politique n’est pas tombé dans le vide. Il a cristallisé une dynamique qui, en réalité, couvait depuis plusieurs années dans le tissu économique régional.
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Un tissu industriel plus dense qu’il n’y paraît
La région ne part pas de zéro. Elle compte déjà 150 PME et ETI actives dans le secteur de la Défense, un chiffre qui surprend au regard de la discrétion historique du territoire sur ce marché. La chaîne de valeur est large : elle va de l’implantation de Dassault Aviation à Seclin — l’un des fleurons de l’aéronautique militaire française — jusqu’à des sous-traitants industriels de proximité qui investissent pour répondre à la demande croissante. C’est le cas de Deprecq, entreprise de tôlerie industrielle implantée près de Valenciennes, qui affiche 6,37 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et se positionne sur les marchés de l’économie de guerre.
Cette diversité est précisément l’un des atouts de la région. La Défense ne se joue pas uniquement au niveau des grands maîtres d’œuvre : elle repose sur des dizaines de maillons intermédiaires capables de produire vite, d’adapter leurs lignes et d’absorber des volumes en forte hausse. C’est là que les Hauts-de-France disposent d’un avantage comparatif réel.
Guerre électronique et drones
C’est sur le terrain technologique que les entreprises régionales se démarquent le plus nettement, notamment dans deux domaines devenus centraux dans les conflits contemporains : la guerre électronique et les systèmes de drones militaires.
MC2 Technologies, PME basée à Villeneuve-d’Ascq, en est l’illustration la plus frappante. L’entreprise réalise près de la moitié de son chiffre d’affaires en fournissant des brouilleurs de drones à l’armée française — un segment devenu prioritaire depuis que les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont démontré la vulnérabilité des forces face aux essaims de drones. En pleine expansion, MC2 Technologies double actuellement sa capacité de production et vise 13,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025.
Sur le segment des drones eux-mêmes, c’est l’ETI Turgis & Gaillard qui porte les couleurs de la région. Depuis son site nordiste de Téteghem, elle produit l’Aarok, un grand drone militaire destiné aux forces armées. L’entreprise annonce 80 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 2025, ce qui en fait un acteur de poids dans un secteur où la France cherche à réduire sa dépendance aux fournisseurs étrangers.
Pour structurer cette filière en amont, la Région a lancé à l’été 2025 le dispositif « Pass Drones », doté de 400 000 euros. Son périmètre couvre l’ensemble des dimensions auxquelles se heurtent les porteurs de projets : cadre réglementaire, développement technique, sécurisation juridique et accès à l’investissement. Le signal envoyé est celui d’une collectivité qui ne veut pas simplement accompagner des entreprises existantes, mais construire une filière durable.
Un fonds public de 250 millions d’euros
Pour financer cette ambition, les pouvoirs publics ont engagé des moyens substantiels. La Région, en partenariat avec l’État, a annoncé le déblocage d’un fonds de 100 millions d’euros dès 2025, avec une montée en charge progressive jusqu’à 250 millions d’euros d’ici 2028. Un guichet unique d’orientation est également mis en place pour simplifier les démarches des entreprises qui souhaitent se positionner sur les marchés de la Défense.
Ces dispositifs répondent à un besoin réel d’amorçage. Mais ils ne suffiront pas seuls à financer la transformation industrielle en cours.
Le défi du financement privé : l’épreuve de vérité
C’est ici que se joue la crédibilité à long terme de l’écosystème régional. Selon la Direction Générale de l’Armement, les PME et ETI françaises du secteur devront mobiliser entre 5 et 7 milliards d’euros de financements nouveaux dans les cinq prochaines années. Sur ce total, entre 1 et 3 milliards d’euros devront provenir de fonds propres pour leur permettre d’absorber l’explosion de leurs carnets de commandes — évalués à 17,5 milliards d’euros à l’échelle nationale.
Ces chiffres traduisent une réalité concrète pour les entreprises régionales en croissance : une ETI comme Turgis & Gaillard, qui monte en puissance sur un marché porteur, aura besoin de capitaux que ni la Région ni l’État ne peuvent intégralement couvrir. Or, une partie des investisseurs privés reste prudente face aux cycles longs, aux contraintes réglementaires et aux spécificités des marchés militaires.
La capacité des Hauts-de-France à attirer des fonds privés — capital-investissement, investisseurs industriels, fonds souverains européens — vers ses champions de la Défense constituera le vrai baromètre de la maturité de cet écosystème. Les acteurs sont en place, la volonté politique est affichée, le cadre de financement public est posé. Ce qui se joue maintenant se mesure en milliards, et se décidera dans les deux à trois prochaines années.


