À Amiens, une usine géante défie la Chine

Dans la Somme, Tiamat prépare une usine géante à Boves pour produire des batteries sodium-ion déjà vendues chez Leroy Merlin. Un projet à 500 M€ qui mise sur la réindustrialisation des Hauts-de-France.

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Depuis Amiens, une trentaine d’ingénieurs et de chercheurs travaillent à ce que les grands groupes asiatiques n’ont pas encore réussi à industrialiser à grande échelle : une batterie performante, sans lithium, sans cobalt, sans nickel. La start-up Tiamat porte une technologie sodium-ion issue directement de la recherche publique française, et prépare la construction d’une usine géante dans la Somme. Derrière l’ambition industrielle, une course contre la montre face à des concurrents disposant de ressources sans commune mesure.

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Une dépendance que l’Europe n’a pas su résoudre

Le secteur mondial des batteries est aujourd’hui dominé par un oligopole asiatique. CATL, le géant chinois, contrôle à lui seul plus d’un tiers de la production mondiale de cellules lithium-ion. Ses compatriotes BYD, CALB et Gotion, auxquels s’ajoutent les coréens LG Energy Solution, Samsung SDI et SK On, captent l’essentiel des capacités de production restantes. L’Europe, malgré les ambitions affichées depuis 2019 avec le programme IPCEI Batteries, peine à exister. Northvolt, le champion suédois sur lequel Bruxelles avait placé ses espoirs, a enchaîné les difficultés industrielles et financières depuis 2024, illustrant à quel point rattraper un retard technologique et manufacturier de cette ampleur relève d’un défi systémique.

La dépendance ne porte pas seulement sur les capacités de production. Elle est d’abord géologique. Le lithium se concentre dans le triangle sud-américain Chili-Argentine-Bolivie et en Australie. Le cobalt provient à près de 70 % de République démocratique du Congo, dans des conditions d’extraction régulièrement dénoncées. Le nickel, lui, est massivement raffiné en Indonésie et en Chine. Pour les industriels européens, chaque batterie lithium-ion représente une double dépendance : aux matières premières qu’ils n’extraient pas, et aux cellules qu’ils n’assemblent plus.

C’est précisément ce verrou que Tiamat prétend faire sauter.

Sodium-ion : ce que la technologie change réellement

Le principe du sodium-ion n’est pas nouveau en laboratoire. Ce qui l’est, c’est sa trajectoire vers l’industrialisation. Dans une batterie sodium-ion, les ions sodium remplacent les ions lithium comme vecteurs du transfert de charge entre anode et cathode. Le sodium est le sixième élément le plus abondant de la croûte terrestre, présent dans le sel de mer, disponible sur tous les continents, sans tension géopolitique sur son approvisionnement. Ni cobalt ni nickel ne sont nécessaires dans la formulation développée par Tiamat.

Sur le plan des performances, la comparaison avec le lithium-ion est nuancée. Les batteries sodium-ion de Tiamat affichent une densité de puissance élevée, une excellente tolérance aux cycles de charge répétés et une capacité de charge très rapide, ce qui les rend particulièrement adaptées aux applications nécessitant des pointes d’énergie courtes et intenses : outillage électroportatif, stockage stationnaire, véhicules légers, ou encore systèmes d’alimentation de secours. En revanche, la densité énergétique — c’est-à-dire la quantité d’énergie stockée par kilogramme — reste inférieure à celle des meilleures chimies lithium-ion. Cette limite écarte pour l’instant Tiamat du marché des véhicules électriques à longue autonomie, qui demeure le segment le plus concurrentiel et le plus capitalistique.

La technologie développée par Tiamat trouve ses racines dans les travaux du Réseau sur le Stockage Électrochimique de l’Énergie (RS2E), un laboratoire de recherche du CNRS. Cette origine académique constitue un atout — la profondeur du portefeuille de brevets — mais aussi une contrainte : le passage de l’excellence scientifique à l’exécution industrielle est un saut que peu de start-ups deeptech réussissent sans accroc.

La preuve que ce saut est en cours d’accomplissement existe déjà dans les rayons de Leroy Merlin. La gamme d’outils à main Dexter, vendue dans les magasins de l’enseigne, intègre désormais des batteries Tiamat. Ce référencement commercial valide la fiabilité du produit dans des conditions d’utilisation réelles et à grande échelle de distribution, mais il ne préjuge pas de la capacité de l’entreprise à produire plusieurs gigawattheures par an.

Boves, Somme : anatomie d’un projet industriel à 500 millions d’euros

Pour franchir ce cap, Tiamat a choisi la commune de Boves, dans la Somme, pour implanter sa gigafactory. Le projet prévoit une capacité totale de 5 GWh, déployée en plusieurs tranches. La première, d’une capacité de 1,5 GWh, doit être mise en service à la mi-2027 selon le calendrier affiché par l’entreprise.

À titre de comparaison, les grandes gigafactories européennes en construction ou opérationnelles visent des capacités de 30 à 100 GWh. Tiamat se positionne donc sur un segment de niche à forte valeur ajoutée, et non en concurrent direct des mastodontes du lithium-ion. 5 GWh correspondent néanmoins à des volumes significatifs pour les marchés de l’outillage, du stockage industriel et des systèmes de secours, qui constituent les cibles prioritaires de l’entreprise.

Le coût total du projet est estimé à 500 millions d’euros. Ce chiffre inclut l’ingénierie, les équipements de production, le fonds de roulement initial et les infrastructures de site. Le choix des Hauts-de-France s’inscrit dans une logique de réindustrialisation d’un territoire historiquement manufacturier, et devrait s’accompagner de créations d’emplois substantielles, même si Tiamat n’a pas encore communiqué d’effectif cible précis pour le site.

Le financement : 50 millions levés, 150 à 200 millions encore à trouver

L’équation financière est la variable la plus critique du dossier. En juin 2025, Tiamat a bouclé un troisième tour de table de 50 millions d’euros. L’entrée à son capital d’Endeavour, constructeur et exploitant de datacenters basé à New York, constitue le fait marquant de cette opération. Elle n’est pas anodine : les datacenters représentent un débouché naturel pour des batteries à charge rapide et haute cyclabilité, capables d’assurer des fonctions de stockage tampon et d’alimentation de secours. Cet investisseur stratégique apporte autant une validation marché qu’un capital financier.

Pour autant, 50 millions d’euros ne financent pas une usine à 500 millions. Tiamat doit encore lever entre 150 et 200 millions d’euros pour sécuriser le lancement de la première tranche de Boves. Les sources potentielles sont connues : Bpifrance et ses mécanismes de soutien à la deeptech industrielle, les fonds européens du programme Horizon ou du Plan de relance, et l’entrée d’industriels partenaires au capital. Ce dernier levier est probablement le plus décisif : un acteur de l’énergie, de l’outillage ou de la logistique prenant une participation significative apporterait simultanément des capitaux et des garanties de débouchés commerciaux.

Le risque principal réside dans le calendrier. La mi-2027 laisse moins de deux ans pour boucler ce financement, obtenir les autorisations administratives, lancer les travaux et qualifer les lignes de production. Dans l’histoire récente des gigafactories européennes, les retards se comptent en années, pas en semaines.

Tiamat face à la concurrence mondiale

L’idée que le sodium-ion est une technologie sans concurrent serait une erreur d’analyse. CATL, le premier producteur mondial de batteries, a lancé sa propre ligne sodium-ion dès 2023 sous la marque Sodium-Ion First Generation. HiNa Battery, spin-off de l’Institut de Physique de Pékin, est déjà en production. Faradion, pionnière britannique du sodium-ion rachetée par le conglomérat indien Reliance Industries, dispose de ressources considérables. Aux États-Unis, Natron Energy cible spécifiquement les datacenters et l’industrie.

La position de Tiamat dans cet écosystème est celle d’un acteur technologiquement solide, adossé à une recherche publique de qualité, avec une avance de maturation réelle sur certaines applications — notamment la puissance et la charge rapide. Mais son échelle de production projetée reste modeste face aux volumes que les acteurs chinois peuvent déployer en quelques trimestres.

La fenêtre d’opportunité existe, et elle est réelle : le sodium-ion reste un marché en cours de formation, sans acteur dominant clairement établi sur les segments industriels et grand public. Mais cette fenêtre se rétrécit à mesure que CATL et ses concurrents chinois accélèrent leur montée en cadence. Tiamat dispose de dix-huit à vingt-quatre mois pour démontrer sa capacité à produire industriellement, avant que les écarts de coûts ne deviennent difficiles à combler.

Ce que Boves dira sur la souveraineté industrielle française

Le projet Tiamat est révélateur d’une tension structurelle de la politique industrielle française : la capacité à produire de l’excellence scientifique n’a jamais fait défaut, la capacité à la transformer en champions industriels financés, scalables et compétitifs reste le maillon faible. Le RS2E a fait le travail en amont. Tiamat fait le travail de valorisation. La question ouverte est celle du capital : la France et l’Europe sont-elles capables de mobiliser 150 à 200 millions d’euros sur un pari deeptech à horizon dix-huit mois, dans un secteur où la compétition chinoise est déjà à l’œuvre ?



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