L’incroyable fortune du nouveau guide suprême de l’Iran

Villas à Londres, hôtels en Espagne, comptes suisses : Mojtaba Khamenei, nouveau guide suprême de l'Iran, est au centre d'un empire offshore estimé à plusieurs milliards

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Sur le papier, Mojtaba Khamenei est un religieux de 56 ans, fils d’ayatollah, qui vient d’accéder à la tête de la République islamique après la mort de son père lors des frappes américano-israéliennes de février 2026. Dans les registres immobiliers londoniens, les fichiers bancaires suisses et les documents de sociétés domiciliées aux Caraïbes, il est autre chose : le centre d’un empire financier estimé à plusieurs milliards de dollars, bâti sur la corruption, la rente pétrolière iranienne et dissimulé derrière une constellation de prête-noms et de sociétés écrans.

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Mojtaba Khamenei, nouveau guide suprême de l’Iran : qui est-il vraiment ?

Deuxième fils d’Ali Khamenei, leader suprême de l’Iran de 1989 jusqu’à sa mort, Mojtaba a longtemps cultivé une discrétion calculée. Pas de grand discours public, peu d’apparitions officielles, une image de religieux studieux tenue à l’écart des feux médiatiques. Cette réserve a longtemps alimenté l’idée d’un homme pieux, étranger aux appétits matériels que le régime dénonce volontiers chez ses adversaires.

La réalité documentée par des enquêtes récentes est radicalement différente. Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), mouvement d’opposition en exil dont les estimations sont jugées plausibles par plusieurs analystes occidentaux au regard des flux financiers identifiés, lui attribue une fortune personnelle supérieure à 3 milliards de dollars, dont environ 300 millions en or et diamants, ainsi que de vastes propriétés foncières autour de Mashhad. La richesse cumulée du clan Khamenei, selon des sources américaines et européennes synthétisées par plusieurs médias internationaux, atteindrait plusieurs centaines de milliards de dollars — certains avançant le chiffre de 200 milliards.

Ces montants ne sont pas officiels. Ils s’appuient sur des fuites internes, des documents judiciaires et des investigations de presse, et doivent être lus comme des estimations convergentes plutôt que comme des données auditées. Ce qui est officiel, en revanche, c’est la désignation de Mojtaba Khamenei par le département du Trésor américain depuis 2019 : inscrit sur la liste OFAC, il est présenté comme l’un des membres du « cercle intérieur » du bureau du Guide suprême, responsable de la mise en œuvre de la répression intérieure et des activités déstabilisatrices du régime à l’étranger.

Propriétés de luxe à Londres, Dubaï, Marbella : l’empire immobilier de Mojtaba Khamenei

Le volet le mieux étayé de cette fortune est immobilier. Le 28 janvier 2026, Bloomberg publie une enquête fouillée retraçant, documents cadastraux et actes notariés à l’appui, un réseau de biens de prestige reliés par les services de renseignement occidentaux au fils du guide.

Au cœur du dispositif : plus d’une douzaine de propriétés à Londres, concentrées dans les quartiers les plus chers de la capitale britannique, notamment The Bishops Avenue — la « Billionaire’s Row » où se côtoient villas d’oligarques russes, princes du Golfe et magnats indiens. La valeur totale de ces actifs londoniens est estimée à au moins 100 millions de livres sterling. Parmi ces biens figure une propriété acquise en 2014 pour 46,5 millions de dollars, selon un acte de vente consulté par Bloomberg et Iran International.

L’enquête ne s’arrête pas aux rues chics de Londres. En Allemagne, un grand hôtel proche de Francfort, aujourd’hui exploité sous une marque internationale, apparaît dans les fichiers comme détenu par une société contrôlée par des proches d’Ali Ansari, entrepreneur iranien au centre du dispositif. En Espagne, des resorts sur l’île de Majorque et un golf-resort en Andalousie, à Marbella, sont cités par plusieurs médias — Yahoo/AFP, India Today, le quotidien économique coréen Chosun Biz — sur la base de registres fonciers et de documents notariés. À Dubaï enfin, Bloomberg et India Today évoquent une villa dans un quartier surnommé « le Beverly Hills de Dubaï », ainsi que des participations dans des tours résidentielles et commerciales gérées via des sociétés domiciliées dans les zones franches des Émirats.

Une source de sécurité européenne citée par Yahoo/AFP estime la valeur combinée de ces hôtels, resorts et immeubles en Europe entre 400 et 690 millions d’euros. Les médias soulignent le caractère approximatif de ces évaluations, qui reflètent le travail de renseignement plus qu’un audit financier exhaustif.

Ali Ansari, l’homme d’affaires qui gère les biens du guide suprême iranien

Aucun de ces actifs n’est enregistré au nom de Mojtaba Khamenei. Pour comprendre comment ils lui sont reliés, il faut s’arrêter sur un personnage central : Ali Ansari.

Ancien combattant de la guerre Iran-Irak reconverti en entrepreneur, Ansari a bâti depuis les années 2000 un empire dans la construction, le commerce de détail et la finance, pilotant notamment l’Iran Mall — l’un des plus grands centres commerciaux du Moyen-Orient — et la banque privée Ayandeh Bank, en difficulté depuis 2025. Les documents analysés par Bloomberg et Iran International montrent qu’Ansari ou des membres de sa famille apparaissent comme propriétaires ou administrateurs d’un grand nombre des sociétés impliquées dans les acquisitions londoniennes, francfortoises, majorquines et dubaïotes. Un rapport d’un service de renseignement occidental, cité par Bloomberg, le décrirait comme « le principal titulaire de comptes à l’étranger » pour Mojtaba Khamenei.

En octobre 2025, le gouvernement britannique l’a sanctionné pour « soutien financier » au Corps des Gardiens de la révolution islamique, dans le cadre d’un ensemble de mesures visant ce que Londres qualifie de « réseau financier du CGRI en Europe ». Ces sanctions entraînent le gel de ses avoirs au Royaume-Uni et interdisent aux entreprises et citoyens britanniques de traiter avec lui. Interrogé par Bloomberg, Ansari nie fermement avoir « jamais entretenu de relation financière ou personnelle » avec Mojtaba Khamenei.

Sociétés écrans, banques suisses et pétrole iranien : comment fonctionne le montage offshore

Derrière Ansari, l’architecture juridique est méticuleuse. Bloomberg identifie plusieurs entités clés : Ziba Leisure Ltd, basée à Saint-Kitts-et-Nevis ; Birch Ventures Ltd et A&A Leisure Ltd, enregistrées à l’île de Man ; Midas Oil Industries FZC et Midas Oil Trading DMCC, domiciliées aux Émirats arabes unis. Ce sont ces structures qui achètent les propriétés, signent les contrats d’exploitation ou détiennent les holdings qui possèdent les hôtels.

Les flux financiers qui les alimentent suivent un parcours tout aussi sophistiqué. D’après Bloomberg et Iran International, l’argent provient en grande partie des ventes de pétrole iranien, transitant par des banques en Grande-Bretagne, en Suisse, au Liechtenstein et aux Émirats, parfois fragmenté en multiples virements pour échapper aux dispositifs de conformité bancaire.

Le CNRI décrit par ailleurs un système de « taxes spéciales » prélevées sur les exportations pétrolières : le bureau du Guide percevrait 1 dollar par baril vendu à des clients asiatiques comme la Chine ou l’Inde, et entre 5 et 15 dollars par baril sur d’autres flux, ces sommes alimentant des comptes contrôlés par la Maison du Guide plutôt que le budget officiel. L’organisation attribue jusqu’à 1 milliard de dollars de la fortune personnelle de Mojtaba à ces prélèvements cumulés — des estimations d’opposition, à lire comme telles, mais qui éclairent la mécanique de captation décrite par Bloomberg.

Ce système permet de contourner les sanctions américaines imposées à Mojtaba depuis 2019 : tant que les sociétés écrans et les prête-noms ne sont pas explicitement désignés par l’OFAC, leurs actifs ne sont pas automatiquement gelés. En parallèle, le département du Trésor américain a détaillé dans un communiqué de novembre 2020 le rôle de la Bonyad Mostazafan, immense fondation para-publique contrôlée par le bureau du Guide : Washington y voit un « réseau de patronage » gérant plus de 160 holdings dans l’immobilier, la finance, l’industrie lourde et les mines, qui « confisque des biens pour enrichir le Guide suprême et ses alliés sous couvert de charité ». Le texte cite nommément Gholam-Ali Haddad-Adel, beau-père de Mojtaba, parmi les bénéficiaires de propriétés de la fondation.

La stratégie « anti-corruption » de Mojtaba Khamenei : une mise en scène pour préparer la succession

Depuis le milieu des années 2010, une partie de la propagande officielle tente de façonner l’image de Mojtaba en champion de la lutte contre la corruption. En 2024, l’ancien fonctionnaire Abbas Palizdar — déjà impliqué dans un scandale similaire en 2008 — diffuse de longues interviews où il accuse plus de cinquante responsables de corruption massive tout en présentant le fils du Guide comme l’homme capable de « purger le système ».

Pour la plupart des observateurs, l’opération vise à préparer l’opinion à une succession dynastique en habillant Mojtaba en réformateur au moment même où les révélations sur l’enrichissement de la famille Khamenei se multiplient. Les enquêtes de Bloomberg, d’Euronews et d’India Today sur l’empire immobilier offshore ont largement court-circuité cette narrative, renforçant à l’inverse l’image d’un « aghazadeh » — ces fils de dignitaires accusés de capter la rente du régime au détriment de la population.

Sanctions, confiscations possibles et crise de légitimité du régime iranien

Sur le plan international, la mise au jour de ces avoirs crée un levier de pression inédit. Les sanctions américaines et britanniques existantes visent déjà Mojtaba, plusieurs membres de son cercle rapproché et les principales bonyads. Les révélations de 2026 alimentent des appels à élargir ces mesures pour cibler explicitement les sociétés écrans et les actifs immobiliers décrits par Bloomberg — une extension qui permettrait théoriquement de geler ou saisir des propriétés à Londres, Francfort ou Marbella. Des ONG comme Transparency International UK alertent sur le risque que l’immobilier londonien serve de « blanchisserie » à des capitaux issus de régimes autoritaires, citant le cas Khamenei comme emblématique.

En Iran même, la portée politique de ces révélations dépasse le simple scandale financier. Pour une partie de la jeunesse iranienne, qui a vu les forces de sécurité tirer à balles réelles lors des soulèvements de 2019 et du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022, le contraste entre la rhétorique révolutionnaire du régime et les villas du Guide sur « Billionaire’s Row » résume une fracture de fond. Quarante-sept ans après la chute du Shah, la République islamique se retrouve dirigée par un guide suprême dont la fortune, dissimulée derrière des structures offshore, se chiffre en milliards — un constat qui, pour beaucoup d’Iraniens, dit moins quelque chose sur un homme que sur un système.



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