La Bretagne s’impose dans l’économie de guerre

Safran, Naval Group et Thales tirent la Bretagne dans l’économie de guerre, portée par les crédits massifs du ministère des Armées.

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Sur le site de La Janais, à Chartres-de-Bretagne, les pelleteuses ont remplacé les chaînes de montage automobile. Là où Citroën assemblait des berlines pendant des décennies, Safran construit une usine de 23 000 m² destinée à produire et réparer des pièces pour avions militaires et civils. L’image est saisissante : l’une des cicatrices industrielles les plus symboliques de la désindustrialisation bretonne se transforme, sous les yeux des riverains, en avant-poste du réarmement français.
Ce basculement est tout sauf anecdotique. Il traduit une recomposition profonde et durable de l’économie régionale, portée par une logique que les économistes appellent désormais, sans détour, l’économie de guerre.

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57 milliards : la France entre en économie de guerre

La France n’avait pas connu un tel niveau d’investissement militaire depuis la guerre froide. Avec un budget des Armées porté à 57 milliards d’euros en 2024, dans le cadre de la Loi de programmation militaire 2024-2030, l’État engage une montée en puissance inédite de son appareil de défense. Le déclencheur est connu : la guerre en Ukraine a brutalement rappelé aux démocraties européennes que la souveraineté industrielle n’est pas une abstraction. Produire des munitions, des frégates, des systèmes de détection laser ou des pièces de moteurs militaires est redevenu une priorité d’État.

Cette manne ne se distribue pas uniformément sur le territoire. Elle suit la géographie du tissu industriel existant, la présence des bases militaires, la densité des compétences techniques disponibles. Et sur ces trois critères, la Bretagne coche toutes les cases.

La Bretagne rafle 3,6 milliards du budget Armées

Les chiffres publiés par le ministère des Armées pour 2025 sont éloquents. La région capte 3,6 milliards d’euros de paiements directs, auxquels s’ajoutent plus de 350 millions d’euros consacrés aux infrastructures locales. Ce volume ne doit rien au hasard. La Bretagne abrite deux des plus grands ports militaires d’Europe — Brest et Lorient — et concentre depuis des décennies les compétences en construction navale militaire, en électronique de défense et en aéronautique. C’est sur cet héritage industriel que trois géants du secteur ont bâti leur présence régionale : Naval Group, maître d’œuvre des frégates et des sous-marins de la Marine nationale ; Thales, dont les centres rennais travaillent sur les systèmes électroniques embarqués et la cyberdéfense ; Safran, enfin, dont l’implantation bretonne connaît une expansion spectaculaire.

L’investissement de Safran à Chartres-de-Bretagne est le symbole le plus visible de cette dynamique. Le groupe aéronautique — 100 000 salariés dans le monde, présent sur tous les grands programmes d’armement français et internationaux — a posé la première pierre d’une unité ultra-moderne qui entrera en service en 2027. Les 1 300 salariés bretons actuels du groupe seront renforcés par 500 recrutements supplémentaires d’ici 2032. Pour un territoire encore marqué par la fermeture de l’usine PSA de La Janais en 2014, la portée symbolique de cette reconversion dépasse la seule comptabilité de l’emploi.

976 PME bretonnes happées par la machine Défense

L’économie de la Défense ne fonctionne pas en vase clos. Elle irrigue. En Bretagne, 976 PME et ETI sont aujourd’hui fournisseurs directs du ministère des Armées. Dans leur sillage, 246 entreprises locales travaillent comme sous-traitantes de la filière, générant 16 374 emplois. Ce tissu de second rang est souvent invisible dans les grands récits industriels, mais il constitue l’ossature réelle de l’économie de guerre régionale.

Pour structurer cet écosystème, le cluster Eden a ouvert une antenne bretonne, présidée par Nathalie Barat-Vandamme, dirigeante d’Obsam, PME spécialisée dans la gestion de l’obsolescence industrielle. Le colloque «Souveraine Tech», organisé à Saint-Malo, a matérialisé cette volonté de construire une filière bretonne de défense cohérente, capable de répondre collectivement aux appels d’offres et d’innover en réseau plutôt qu’isolément.

Lumibird incarne ce que l’économie de guerre peut produire de plus inattendu. Cette ETI basée à Lannion, 1 000 salariés, s’est imposée comme le premier fabricant européen de technologies laser. Elle vient de remporter un contrat pour équiper les frégates de la Marine danoise de 57 télémètres laser — une commande qui a fait bondir le chiffre d’affaires de sa division Défense et Spatial de 38 % au premier trimestre 2025. Lannion, longtemps identifiée aux télécommunications civiles et aux crises du secteur numérique, produit désormais des équipements embarqués sur des navires de guerre alliés.

La fonderie morbihannaise sauvée par les obus

Le cas le plus radical de cette recomposition se joue dans le Morbihan. La Fonderie de Bretagne était au bord du gouffre. Historiquement liée à la sous-traitance automobile, l’usine et ses 266 salariés se retrouvaient face à une procédure de liquidation judiciaire, victimes directes de la crise que traverse le secteur depuis plusieurs années. Le rachat par le groupe Europlasma a changé la trajectoire de l’entreprise du tout au tout : la fonderie se reconvertit dans la production de corps creux destinés à la fabrication d’obus de mortier, répondant à une demande militaire en forte hausse depuis le déclenchement du conflit ukrainien.

Ce sauvetage industriel ne relève pas de la politique de reconversion classique. Il est le produit direct d’une guerre en cours, à 2 500 kilomètres de Lorient. Claudine Hurman, directrice régionale de la Banque de France, le formule sans ambages : «La Défense a incontestablement le vent en poupe et s’affirme comme une force stabilisatrice pour l’économie de notre territoire.» Un constat d’autant plus significatif qu’il émane d’une institution dont la sobriété du langage est la marque de fabrique.

Forteresse ou territoire sous dépendance ?

La Bretagne a basculé. La Défense n’est plus un secteur parmi d’autres dans l’économie régionale : elle en est devenue l’une des principales locomotives, capable de compenser les turbulences de l’automobile, de l’agroalimentaire ou du numérique. Ce rééquilibrage est une bonne nouvelle pour l’emploi et l’investissement à court terme.

Mais la question de la dépendance surgit inévitablement. Une économie régionale dont la santé dépend structurellement des budgets militaires nationaux — eux-mêmes conditionnés à l’état des tensions géopolitiques mondiales — est une économie exposée à des cycles qu’elle ne maîtrise pas. Si la trajectoire de la LPM venait à être révisée après 2030, si les tensions internationales se dissipaient ou si les arbitrages budgétaires nationaux changeaient d’orientation, la Bretagne se retrouverait dans la position qu’elle connaît bien : celle d’un territoire qui a misé sur un seul moteur et doit, une fois de plus, se réinventer.

La prospérité bretonne repose aujourd’hui sur un pari implicite : que l’insécurité mondiale est durable. C’est, de loin, l’hypothèse la plus solide du moment. Ce n’est pas forcément la plus rassurante.



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