Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Il a construit les voitures les plus désirées du monde et ne conduisait plus depuis des décennies. Il a fondé un empire industriel en sacrifiant deux familles, une poignée de pilotes et la quasi-totalité de sa vie privée. À l’occasion de la diffusion sur Canal+ de la série documentaire Enzo, le mythe Ferrari — quatre épisodes diffusés les 8 et 15 mars 2026 —, retour sur la trajectoire d’un homme que la passion a consumé autant qu’elle l’a construit.
Deuils précoces, ambition féroce
Enzo Anselmo Giuseppe Maria Ferrari naît le 18 février 1898 à Modène, dans une famille modeste d’Émilie-Romagne. Son père tient un atelier de poutrelles métalliques avec une activité annexe d’entretien automobile. En 1908, il emmène ses deux fils assister à la Coppa Fiorio, près de Bologne. Enzo a dix ans. Le spectacle déclenche une vocation que rien, jamais, ne viendra éteindre.

Mais la vocation ne suffit pas à expliquer Ferrari. Ce sont les pertes qui l’expliquent. En 1916, son père et son frère aîné, prénommé lui aussi Alfredo, meurent à quelques mois d’intervalle. Enzo n’a que dix-huit ans. L’année suivante, enrôlé dans un régiment alpin, il contracte la grippe espagnole et frôle la mort. Puis, à Turin, il postule chez Fiat. On refuse sa candidature. Cet affront, raconté dans ses mémoires avec une précision qui trahit la blessure encore vive, le marquera plus profondément que n’importe quelle défaite en course.
Ce jeune homme sans diplôme, sans réseau et sans argent qui repart de Turin humilié ne cherche pas à vivre sa passion. Il cherche à construire une preuve. La course automobile sera le terrain de cette démonstration permanente — une obsession née du deuil et de l’orgueil blessé, pas de l’admiration enfantine.
A LIRE AUSSI
Ferrari : la légende qui défie les lois de l’industrie automobile
Laura, Lina : deux vies étanches
C’est dans cette période de dénuement qu’Enzo rencontre Laura Dominica Garello, une jeune couturière blonde qu’il décrit dans ses mémoires comme « très belle, gracieuse, sympathique ». Elle brave l’opposition de sa famille pour épouser ce pilote sans le sou. Le 28 avril 1923, ils se marient à l’église de l’Annunziata, à Turin. La même année, Enzo remporte le Circuit du Savio à Ravenne — la victoire qui lui vaudra le cheval cabré de la famille Baracca. La course entre dans la vie du couple comme un troisième partenaire : envahissant et tyrannique.
Dans ses mémoires, Enzo parle de Laura avec une honnêteté rugueuse : « Elle me critiquait avec tant d’assiduité et souvent même pour de petites raisons. Parfois, nous avons pensé à nous séparer, mais nous avons été unis malgré toutes les adversités. Même la tragédie ne nous a pas séparés. » Le mariage durera cinquante-cinq ans.
En 1924, sur une route de l’Apennin modénais, Enzo croise Lina Lardi, quatorze ans, fille d’une connaissance. Ils se reverront cinq ans plus tard, lorsqu’elle entre comme secrétaire chez un carrossier fournisseur de Ferrari. La liaison s’installe et dure des décennies. En mai 1945, Lina donne naissance à un fils : Piero. Le divorce étant illégal en Italie, Enzo organise méticuleusement sa double vie — domicile officiel à Modène avec Laura, maison à Castelvetro di Modena où Lina élève Piero seul, avec le soutien financier et les visites discrètes de son père.
Le détail le plus révélateur de cette organisation est rarement mentionné : Piero et Dino, le fils légitime né en 1932, ont grandi à quelques kilomètres l’un de l’autre sans jamais se croiser. Deux fils du même homme, l’un dans la lumière officielle, l’autre dans l’ombre totale. Ce cloisonnement étanche n’est pas une faiblesse — c’est un mode de gouvernance. Laura finira par découvrir l’existence de Piero et pose une seule condition : que l’enfant ne soit pas reconnu comme Ferrari de son vivant. Enzo s’y pliera jusqu’à la mort de Laura, le 27 février 1978.
Dino : la mort qui change tout
Le 19 janvier 1932, Laura met au monde Alfredo, surnommé Dino — l’héritier désigné, celui à qui Enzo destine la succession de l’empire en construction. Ingénieur brillant, Dino travaille dès l’adolescence sur les moteurs Ferrari, notamment sur un V6 destiné à la Formule 2. Mais la myopathie de Duchenne, maladie génétique dégénérative incurable, se manifeste. Il continue à travailler depuis son lit d’hôpital, discutant technique avec l’ingénieur Vittorio Jano jusqu’aux derniers jours.
Le 30 juin 1956, Dino meurt. Il a vingt-quatre ans.
Ce qui se passe ensuite chez Enzo Ferrari est irréversible. Le lendemain, et chaque jour suivant pendant plus de trente ans, il se rend sur la tombe de son fils avant d’aller travailler. Il adopte les lunettes noires qu’il ne quittera plus jamais, en toutes circonstances — un écran pour dissimuler un chagrin qui ne s’éteindra qu’avec sa propre mort. Son comportement change profondément : il se cloître à Maranello, suit les courses à distance par téléphone, cesse presque totalement de se déplacer sur les circuits.
C’est dans ce contexte qu’il faut entendre la formule la plus célèbre du Commendatore : « Il faut travailler sans s’arrêter ; sinon, on pense à la mort. » Ce n’est pas une maxime sur la réussite. C’est un aveu clinique sur la seule thérapie qu’il ait jamais connue.
Pour immortaliser son fils, Enzo demande à Sergio Pininfarina de dessiner une voiture portant le seul prénom de Dino — refusant d’y apposer le cheval cabré, considérant que seul le V12 en était digne. La Dino 206 GT, lancée en 1968, est un hommage de métal. C’est aussi la preuve qu’un père incapable de faire son deuil peut sublimer sa douleur en chef-d’œuvre industriel.
Des pilotes morts dans ses voitures
La mort de Dino s’inscrit dans une litanie de pertes qui traverse toute l’existence d’Enzo Ferrari. En 1933, Giuseppe Campari se tue sur l’autodrome de Monza — sa disparition pousse Enzo à renoncer définitivement au pilotage. Alberto Ascari, son premier champion du monde, meurt en 1955. Luigi Musso se tue au Grand Prix de France 1958. Peter Collins périt au Nürburgring la même année.
Le pire survient le 12 mai 1957, lors des Mille Miglia. À Guidizzolo, le pneu de la Ferrari 335S d’Alfonso de Portago éclate à plus de 250 km/h. La voiture fauche la foule : le pilote, son copilote et neuf spectateurs sont tués, dont cinq enfants. La tragédie met définitivement fin aux Mille Miglia et déclenche des poursuites judiciaires pour homicide involontaire contre Enzo Ferrari — il sera acquitté après des années de procédure.
Le biographe Brock Yates rapporte, dans Enzo Ferrari: The Man, The Cars, The Races, The Machine (1991), qu’après la mort en piste d’un pilote, Ferrari aurait déclaré « penser avoir fait un bon travail en feignant la tristesse ». La citation reste contestée. Elle dit néanmoins quelque chose de vrai sur le mécanisme de défense d’un homme contraint de s’endurcir face à une mortalité que le sport automobile de l’époque rendait quasi routinière.
La relation avec Niki Lauda illustre avec précision la limite psychologique d’Enzo face au risque. Lauda rejoint la Scuderia en 1974, décroche le titre en 1975, mène le championnat 1976 quand survient l’accident du Nürburgring le 1er août : piégé dans sa Ferrari en flammes, il est entre la vie et la mort. Quarante-deux jours plus tard, il revient au Grand Prix d’Italie à Monza — pâle, couvert de cicatrices, incapable de fermer les yeux — et frôle le record de la piste de Fiorano lors des essais. Enzo accepte de préparer une troisième voiture.
Mais au Grand Prix du Japon, ultime manche de la saison, Lauda renonce au départ sous une pluie torrentielle, jugeant le risque mortel. Il perd le titre pour un point face à James Hunt. Enzo ne lui pardonnera jamais cette lucidité, qu’il perçoit comme de la lâcheté. Lorsque Lauda quitte Ferrari pour Brabham fin 1977, le Commendatore le qualifie de traître. Dix ans plus tard, en 1986, il lui fait livrer la toute dernière Ferrari 288 GTO jamais produite. Pour ceux qui connaissent l’homme, c’est ce qui se rapproche le plus d’excuses.
Avec Gilles Villeneuve, c’est l’inverse absolu. Le Canadien arrive chez Ferrari en 1977 avec un style suicidaire qui rappelle à Enzo son héros de toujours, Tazio Nuvolari. Les deux hommes développent un lien qui dépasse largement la relation patron-pilote. Le 8 mai 1982, lors des qualifications du Grand Prix de Belgique à Zolder, Villeneuve se tue en percutant à pleine vitesse la voiture de Jochen Mass. « Sa mort nous a privés d’un grand champion — un que j’aimais profondément », déclare Enzo. Trois mots qui, chez un homme de cette trempe, valent une déclaration.
La révolte du palais, le pouvoir absolu
L’hiver 1961 révèle la nature exacte du pouvoir qu’Enzo exerce sur son entourage. Après la mort de Dino, Laura s’immisce de façon croissante dans la gestion de l’usine et de l’écurie. Huit dirigeants clés de la Scuderia — dont le directeur sportif Romolo Tavoni, le directeur technique Carlo Chiti et l’ingénieur Giotto Bizzarrini — posent un ultimatum : soit Laura cesse de s’ingérer dans les affaires, soit ils démissionnent collectivement.
Enzo perçoit la démarche comme un coup d’État. Il congédie immédiatement le meneur, puis les sept autres. Les cadres licenciés partent fonder une équipe rivale, ATS. Pour combler cette hémorragie de talents, Enzo promeut un ingénieur de 26 ans quasi inconnu : Mauro Forghieri, qui deviendra l’un des plus grands concepteurs de l’histoire de la Formule 1. Le message est limpide : personne ne dicte sa conduite au Commendatore, pas même la raison.
Dans ses dernières années, Ferrari s’installe dans une routine immuable. Il ne voyage plus, ne prend jamais de vacances. Sa piste privée de Fiorano, inaugurée en 1972, est son seul territoire extérieur toléré. Il suit les Grands Prix par téléphone depuis Maranello, recevant des informations de personnes de confiance. Le 18 février 1988, il fête ses 90 ans dans l’usine et adresse à ses collaborateurs un dernier vœu : « Faites confiance à ceux qui viendront après moi. » La F40, approuvée l’année précédente — première voiture de route à dépasser 320 km/h — est son testament de métal. Il meurt le 14 août 1988 à Modène, des suites d’une affection rénale. Conformément à sa volonté, sa mort n’est rendue publique que le surlendemain.
Le prix exact d’une obsession
Enzo Ferrari savait ce que sa passion lui avait coûté. Il ne s’en est jamais plaint. « J’ai trouvé des hommes qui aimaient l’automobile comme moi, confiait-il. Mais je n’en ai trouvé aucun avec mon obstination, animé par cette passion dominante qui m’a volé le temps et le goût de presque tout le reste. » Ce n’est pas un regret — c’est le constat d’un homme qui a évalué le prix et jugé la transaction acceptable.
Le bilan est précis : père et frère perdus à dix-huit ans, fils légitime mort à vingt-quatre ans, fils caché maintenu dans la clandestinité pendant trois décennies, pilotes tués dans ses voitures, collaborateurs sacrifiés sur l’autel de l’autorité absolue. En face : une entreprise fondée avec 140 employés en 1947 qui a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 7,146 milliards d’euros, un bénéfice net de 1,6 milliard et livré seulement 13 640 véhicules. La rareté comme religion économique.
Trente-huit ans après sa mort, Piero Ferrari, 80 ans, vice-président et détenteur de 10 % du capital, confiait en février 2026 au Corriere dello Sport : « L’esprit est le même. À Maranello, les employés portent encore leur uniforme après le travail, car faire partie de Ferrari est quelque chose de très précieux. » La série documentaire de Canal+, avec les témoignages de Jacky Ickx, Alain Prost, Jean Alesi, Lewis Hamilton, Charles Leclerc, Jean Todt et Frédéric Vasseur, en apportera une nouvelle couche. Le réalisateur Claude Lelouch y formule ce verdict : « Ferrari, c’est la Joconde de l’automobile. Quand on prend le volant d’une Ferrari, ce n’est pas pour aller d’un endroit à un autre : c’est pour conduire. »
Enzo, lui, avait depuis longtemps cessé de conduire. Il était trop occupé à fuir, dans le rugissement de ses V12, le silence de ses fantômes.


