Afficher le sommaire Masquer le sommaire
- Maîtriser les ondes, une question de survie
- Le spectre radio, un espace partagé que l’armée ne contrôle pas
- L’armée de Terre, la grande perdante
- Tester ses armes à l’étranger : le prix du blocage français
- BLACK CROW, ARPEGE : des solutions réelles mais au plafond limité
- Réformer la loi ou rester à la traîne : le choix qui s’impose
Depuis février 2022, le conflit ukrainien a transformé la guerre électronique en discipline de survie. Sur ce théâtre, le spectre radioélectrique est saturé en permanence : brouilleurs adverses, leurres GNSS, neutralisation de drones par interférence — la maîtrise des ondes conditionne chaque manœuvre, chaque tir, chaque déplacement.
La France observe, analyse, tire des leçons. Mais pendant ce temps, sur son propre territoire, ses soldats ne peuvent pas allumer un brouilleur sans franchir un parcours administratif kafkaïen. Ce paradoxe, peu de médias l’ont relevé. Il est pourtant au cœur d’un rapport parlementaire rendu public le 18 février 2026 et passé presque inaperçu : le rapport d’information n° 2507 de l’Assemblée nationale sur la guerre électronique, présenté au nom de la Commission de la défense nationale et des forces armées par les députés Didier Lemaire et Thierry Tesson. Un document de référence qui révèle avec précision l’écart entre les exigences de la haute intensité et la réalité d’un entraînement conduit dans un environnement électromagnétique aseptisé.
A LIRE AUSSI
Nos bases nucléaires sans défense face aux drones ?
Maîtriser les ondes, une question de survie
Avant 2022, la guerre électronique relevait encore, dans beaucoup d’états-majors occidentaux, d’une discipline secondaire. L’Ukraine a brutalement corrigé cette perception. Les deux belligérants y déploient des systèmes de brouillage massifs, capables de couper les communications adverses, de dégrader les systèmes de navigation GPS et de neutraliser des flottes entières de drones. La maîtrise du spectre électromagnétique n’est plus un avantage opérationnel supplémentaire : c’est une condition préalable à toute action tactique cohérente.
Pour les armées qui se préparent à un conflit de haute intensité, la conclusion s’impose : il faut être capable de combattre dans un environnement saturé, brouillé, dégradé. Cela suppose de s’y entraîner. Et c’est précisément là que la France bute sur ses propres règles.
Le spectre radio, un espace partagé que l’armée ne contrôle pas
Le spectre radioélectrique n’appartient à personne en particulier. Il est partagé entre les opérateurs téléphoniques, l’aviation civile, les services de secours, les réseaux de diffusion, et les armées. En France, son usage est régi par un cadre juridique strict, coordonné par l’Agence nationale des fréquences (ANFR). Toute émission qui perturbe ce spectre — c’est précisément ce que fait un brouilleur — est soumise à autorisation préalable.
La justification est légitime. Un brouilleur militaire actif en zone habitée peut compromettre le guidage des aéronefs civils, paralyser les communications des pompiers, saturer les fréquences des numéros d’urgence. Les risques sont réels et documentés. Le problème n’est pas l’existence du cadre réglementaire, mais sa rigidité opérationnelle.
Le processus d’autorisation implique notamment la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), dont le rapport parlementaire pointe la « position très conservative systématique ». Face à toute demande d’émission militaire, la DGAC applique un principe de précaution maximal qui transforme chaque exercice en négociation administrative longue et incertaine. Le résultat est sans ambiguïté : le cadre réglementaire actuel ne permet pas de mettre en œuvre librement les moyens d’attaque électronique sur le territoire national.
L’armée de Terre, la grande perdante
Face à cette contrainte commune, toutes les armées ne sont pas égales. La Marine nationale dispose d’un espace de liberté naturel : en s’éloignant dans les eaux internationales, elle échappe à la juridiction nationale et peut conduire ses exercices sans restriction. L’Armée de l’air et de l’espace bénéficie du même avantage en altitude, en survolant ces mêmes espaces internationaux.
L’armée de Terre, elle, n’a nulle part où aller. Son milieu d’action, c’est le sol français — ses plaines, ses forêts, ses zones d’entraînement continentales. Elle ne peut pas déplacer ses unités de guerre électronique offensive au-dessus de l’Atlantique pour tirer un signal brouilleur. Ses régiments spécialisés, dont le rôle sera pourtant central dans tout engagement de haute intensité, s’entraînent donc à vide : sans émission réelle, sans perturbation concrète, sans confrontation au brouillage adverse en conditions authentiques.
Ce sont précisément ces unités qui, le jour venu, devront aveugler les radars ennemis et saturer les communications adverses. Leur préparation porte aujourd’hui une lacune structurelle.
Tester ses armes à l’étranger : le prix du blocage français
Le problème ne se limite pas aux militaires en uniforme. La Base industrielle et technologique de défense (BITD) — l’ensemble des entreprises qui conçoivent et produisent les armements français — se heurte aux mêmes obstacles pour valider ses matériels.
Le cas Safran est éloquent. L’entreprise a révélé devant les rapporteurs que les contraintes réglementaires pesant sur les essais en France freinaient significativement le développement de son système SKYJACKER, un dispositif de leurrage GNSS destiné à la protection des forces. Pour tester ce type d’équipement en conditions réelles, Safran — comme d’autres industriels de la défense — est contraint de déplacer ses équipes et ses matériels à l’étranger.
La démarche est légalement encadrée : elle requiert une licence d’exportation délivrée par la Direction générale de l’armement (DGA). Mais elle soulève des questions de souveraineté que le rapport parlementaire ne minimise pas. Tester des systèmes d’armes sensibles hors du territoire national, c’est les exposer — même partiellement, même temporairement — à des regards étrangers. C’est aussi ralentir les cycles d’innovation à un moment où la compétition technologique entre puissances militaires s’accélère.
BLACK CROW, ARPEGE : des solutions réelles mais au plafond limité
Confrontées à cette impasse, les armées françaises ne sont pas restées passives. Elles ont développé des solutions de contournement qui méritent d’être évaluées pour ce qu’elles sont : des palliatifs ingénieux, structurellement insuffisants.
La première solution consiste à planifier des exercices de grande ampleur des mois à l’avance, au cours desquels une portion du spectre peut être temporairement sanctuarisée par accord interministériel. L’armée de Terre mise sur les manœuvres DIODORE et WARFIGHTER. L’Armée de l’air organise l’exercice BLACK CROW, qui permet à ses équipages d’évoluer en environnement brouillé — radio et GNSS — face à une quarantaine de systèmes antiaériens. L’exercice interarmées ORION, prévu en 2026, doit constituer un jalon supplémentaire dans cette direction.
La seconde solution repose sur la simulation. La DGA a doté les forces du système ARPEGE, un dispositif mobile permettant de reproduire l’action de radars ennemis et de simuler la menace sol-air. Les équipages le reconnaissent : l’outil est utile. Mais il est sous-dimensionné. Trois systèmes seulement sont en service, alors que le volume devrait a minima être doublé et la puissance augmentée pour couvrir les menaces longue portée contemporaines.
La limite fondamentale de la simulation reste inchangée : elle ne reproduit pas la réalité physique du brouillage. Un équipage qui n’a jamais opéré dans un vrai spectre dégradé ne sait pas, dans ses réflexes profonds, comment son matériel se comporte — ni comment il doit lui-même réagir.
Réformer la loi ou rester à la traîne : le choix qui s’impose
La mémoire institutionnelle des armées françaises conserve le souvenir d’un outil qui fonctionnait. Le Polygone de guerre électronique (PGE), créé en 1979 et déployé entre la France et l’Allemagne, offrait aux pilotes de l’OTAN un espace sanctuarisé pour s’entraîner face à de vraies menaces radar. Pendant trente-cinq ans, il a permis ce que les règles actuelles interdisent. Il a été dissous en 2014, victime des dividendes de la paix et des coupes budgétaires de l’après-Guerre froide.
L’Armée de l’air et de l’espace demande aujourd’hui formellement sa restauration, sous une forme modernisée : un espace dédié, équipé de simulateurs de menaces réelles et de systèmes de leurrage, où les équipages pourraient s’entraîner sans contrainte réglementaire.
Au niveau interministériel, une prise de conscience s’est amorcée. Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) pilote des travaux visant à assouplir le cadre législatif encadrant l’usage du brouillage et du leurrage sur le territoire national. Ces travaux existent. Ils avancent. Mais ils n’ont pas encore produit de réforme concrète.
Le diagnostic est posé depuis longtemps : adapter le droit du temps de paix aux exigences de la guerre de demain n’est plus une option technique parmi d’autres. C’est une décision politique. Et elle tarde.


