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En mars 2026, Gérard Miller n’existe plus dans l’espace public. Plus de chroniques sur LCI, plus de prises de parole sur les réseaux sociaux, plus de consultations. Le contrôle judiciaire prononcé le 2 octobre 2025 a verrouillé ses deux activités principales : interdiction d’exercer la psychanalyse, interdiction de participer à des émissions de télévision en public. S’y ajoutent l’obligation de verser une caution de 65 000 euros, l’interdiction de quitter le territoire national, celle d’entrer en contact avec les victimes et les témoins cités à la procédure, et l’obligation de suivre des soins.
Un seul accroc dans cet effacement : en décembre 2025, le magazine Elle révèle que le juge d’instruction a accordé à Miller une levée temporaire de son contrôle judiciaire pour un séjour à Venise du 27 au 31 octobre 2025, moins d’un mois après sa mise en examen. Le séjour avait été réservé avant la procédure. L’autorisation a été accordée malgré un avis défavorable du parquet. L’avocate de partie civile Marine Alla a dénoncé une décision sans équivalent : « Il y a des gens sous contrôle judiciaire à qui l’on refuse d’aller enterrer leur grand-mère à l’étranger. Un tel aménagement, en trois jours, à but de loisir, ça n’arrive jamais. »
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Du « psy rouge à paillettes » à LCI
Né le 3 juillet 1948 à Neuilly-sur-Seine, Gérard Miller est le frère cadet de Jacques-Alain Miller, gendre de Jacques Lacan et éditeur des Séminaires. Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, psychanalyste d’orientation lacanienne, il a dirigé pendant une dizaine d’années le département de psychanalyse de Paris-VIII et exercé une quinzaine d’années à l’hôpital psychiatrique Esquirol de Saint-Maurice.
Mais c’est la télévision qui lui construit sa notoriété publique. Chroniqueur de Laurent Ruquier sur France Inter, Europe 1 puis France 2, habitué du Vivement dimanche de Michel Drucker, surnommé le « psy rouge à paillettes » par L’Express, il incarne une figure atypique mêlant psychanalyse lacanienne, engagement à la gauche radicale et culture populaire. En 2018, il cofonde avec Sophia Chikirou la web-télé Le Média, proche de La France insoumise, avant d’en partir après un conflit sur la gestion financière. La même année, il rejoint LCI où il débat chaque lundi avec Geoffroy Lejeune. Ce double ancrage — milieux médiatiques et sphère politique de gauche — constitue le socle d’une impunité que l’affaire judiciaire va rétrospectivement éclairer.
Le documentaire Godrèche, l’enquête de Elle et le modus operandi
L’affaire éclate en janvier 2024 dans le sillage des révélations de l’actrice Judith Godrèche contre le réalisateur Benoît Jacquot. Un extrait d’un documentaire réalisé par Miller en 2011, Les Ruses du désir : l’interdit, resurface sur les réseaux sociaux : on y voit Jacquot évoquer sans gêne sa relation avec Godrèche alors adolescente. L’onde de choc fait remonter les témoignages directement liés au psychanalyste.
Le 31 janvier 2024, Elle publie une enquête signée Alice Augustin et Cécile Ollivier. Plusieurs femmes y accusent Miller d’agressions sexuelles et d’un viol lors de séances d’hypnose. Dix jours plus tard, Mediapart publie les témoignages de dix femmes supplémentaires. Au 8 février, Elle recense 41 témoignages : trois accusations de viol, quinze d’agressions sexuelles, vingt-trois de comportements déplacés ou de tentatives. Les faits décrits s’étalent de 1993 à 2020.
Le scénario reconstitué par les témoignages est d’une cohérence troublante. Des femmes âgées de 14 à 25 ans, souvent issues de milieux modestes, sont approchées en marge d’émissions de télévision ou via le cadre universitaire. Invitées dans l’hôtel particulier parisien de Miller, elles participent à des séances décrites comme des expériences d’hypnose. C’est dans ce cadre que les violences sexuelles auraient été commises. Le parquet de Paris résumera : « une vingtaine de femmes ont apporté leur récit à la justice, relatant des scènes à caractère sexuel après une séance d’hypnose, ou une soirée alcoolisée, ou sous prétexte de rendez-vous dans un cadre professionnel ».
Le soir même des premières révélations, Miller publie un communiqué sur X. Il reconnaît avoir été « de fait un homme de pouvoir » et admet une « dissymétrie objective » avec ces femmes plus jeunes, « qu’on peut se dire aujourd’hui qu’elle était purement et simplement rédhibitoire ». Mais il affirme n’avoir « jamais contraint personne » et conteste formellement avoir pratiqué l’hypnose dans un cadre privé, affirmant ne l’avoir fait qu’en public. Ce qu’il décrit comme des « tests élémentaires » dans un cadre privé ne constituait selon lui en aucun cas une mise sous hypnose réelle. Depuis l’ouverture de l’enquête, il a réservé sa parole à la justice.
De la première plainte à la mise en examen : dix-neuf mois d’instruction
Le 6 février 2024, le parquet de Paris reçoit la première plainte formelle, pour des faits remontant à 1995. Le 23 février, une enquête préliminaire est confiée à la Brigade de protection des mineurs. La période examinée, initialement fixée de 1995 à 2005, est élargie à des faits commis jusqu’en 2020. Certains faits sont rapidement écartés pour prescription.
Le 30 septembre 2025, Miller est placé en garde à vue dans les locaux de la BPM. Après quarante-huit heures d’audition, il comparaît le 2 octobre devant les juges d’instruction. Le parquet confirme sa mise en examen pour six des sept faits visés : trois viols sur mineures de plus de 15 ans (en 2000, 2001 et 2004), un viol sur majeure (2019), une agression sexuelle sur mineure de 14 ans (2001) et une agression sexuelle sur majeure (2020). Pour un septième fait — un viol sur mineure de plus de 15 ans susceptible d’avoir été commis en 2000 —, Miller est placé sous le statut de témoin assisté. L’avocate d’une des plaignantes, Marie-Paule Pioli, salue un contrôle judiciaire qui « prend en considération le modus operandi de M. Miller en lui interdisant l’accès à son terrain de chasse, les plateaux de télévision ».
Trois décennies de silence
La question que posent les deux ouvrages d’enquête consacrés à l’affaire est peut-être la plus dérangeante. Dans Serial Miller (Stock, octobre 2024), la journaliste Chloé Vienne reconstitue les témoignages et explore les silences des milieux médiatiques, politiques, psychanalytiques et universitaires. Dans Anatomie d’une prédation (Robert Laffont, avril 2025), Alice Augustin et Cécile Ollivier rassemblent les témoignages de plus de 80 femmes. Leur question centrale : « Comment se fait-il qu’avec autant de femmes le mettant en cause, rien n’ait jamais remonté à la surface pendant deux ou trois décennies ? » Les auteures décrivent un homme « qui possède tous les attributs de la puissance » face à « des jeunes filles, souvent issues de milieux très modestes ».
En mars 2024, France Info avait révélé qu’une alerte avait été adressée à la direction de Paris-VIII concernant le comportement de Miller envers des étudiantes, sans suite. Le cumul des positions — universitaire, clinicien, chroniqueur médiatique, figure de la gauche intellectuelle — a constitué une architecture de protection que ni l’institution universitaire, ni le monde des médias, ni les réseaux politiques n’ont voulu démanteler. L’affaire interroge aussi l’hypnose comme vecteur potentiel de prédation sexuelle, un angle encore très peu documenté sur le plan judiciaire français.
Une instruction qui peut durer plusieurs années
L’instruction ouverte en octobre 2025 suit son cours. Cette phase comprendra des auditions complémentaires, d’éventuelles confrontations, et des expertises psychologiques et psychiatriques. Sa durée est indéterminée — plusieurs mois à plusieurs années selon la complexité du dossier et le nombre de parties impliquées. À son terme, les juges d’instruction se prononceront sur un renvoi devant une cour d’assises pour les faits de viol, devant un tribunal correctionnel pour les agressions sexuelles, ou sur un non-lieu.
Sur RTL, le soir de la mise en examen, une des plaignantes, Aude, qui dénonce des faits survenus en 2001 alors qu’elle avait 17 ans, a décrit ce que l’attente judiciaire signifie concrètement : « Au moment de la levée d’amnésie, j’ai des flashs qui sont revenus, je me vois tanguer sur les pavés devant chez lui. C’est comme un vase brisé, j’ai des gros morceaux, il me manque encore des petits bouts. »
Gérard Miller conteste l’intégralité des faits qui lui sont reprochés. Il reste présumé innocent jusqu’à un éventuel jugement définitif.


