Comment l’Allemagne trahit la France et l’Europe

Réarmement unilatéral, programmes communs sabotés, atlantisme assumé : la stratégie de Friedrich Merz recompose l'Europe autour des seuls intérêts allemands.

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En quelques années, Berlin a opéré un basculement stratégique dont les effets se font sentir bien au-delà de ses frontières. Réarmement massif, programmes européens bloqués, alignement sur Washington et dépendance assumée à Pékin : la politique de Friedrich Merz dessine une recomposition silencieuse de l’Union européenne qui marginalise Paris et détourne le projet communautaire de sa vocation initiale.

La Bundeswehr dépasse la France, et creuse l’écart

Pour 2026, Berlin prévoit un budget de défense de 108,2 milliards d’euros — 82,7 milliards inscrits au budget fédéral, auxquels s’ajoutent 25,5 milliards prélevés sur le fonds spécial créé après l’invasion de l’Ukraine. En face, la loi de programmation militaire française porte les crédits des armées à 57,2 milliards d’euros pour la même année, soit moins de la moitié de l’effort allemand. Le gouvernement Merz affiche en outre l’objectif de porter les dépenses militaires à 3,5 % du PIB d’ici 2029, ce qui représenterait environ 153 milliards d’euros annuels pour la Bundeswehr.

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L’argument officiel est connu : il s’agirait de rattraper des décennies de sous-investissement et d’honorer les engagements pris envers l’OTAN. Mais l’écart volontairement creusé avec Paris soulève une question que Berlin se garde de formuler : la France finance seule la dissuasion nucléaire qui protège l’ensemble du continent. Aucun budget, aussi massif soit-il, ne rachète cette asymétrie fondamentale. Ce que Berlin construit n’est donc pas seulement une armée plus puissante, c’est un argument pour s’imposer comme pivot militaire de l’Union européenne — au détriment de l’équilibre stratégique qui a longtemps justifié le tandem franco-allemand.

SCAF, MGCS : la coopération détournée au profit de Berlin

Le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le char de combat du futur (MGCS) sont censés incarner l’ambition commune de la défense européenne. Dans les faits, ces deux programmes emblématiques piétinent, et les raisons de ce blocage méritent d’être nommées clairement.

Berlin structure les marchés de défense de façon à ce que les partenaires européens se greffent sur des contrats allemands, financés par un mélange de crédits nationaux et de fonds européens pouvant atteindre 150 milliards d’euros à l’échelle de l’UE. Concrètement, l’Allemagne fixe les spécifications techniques, impose ses calendriers et répartit les tâches industrielles au bénéfice de ses propres champions. Paris, qui se voyait en co-concepteur à part entière, se retrouve réduit à des participations minoritaires dans des programmes dont il était à l’origine co-initiateur.

En parallèle, Berlin recourt de manière systématique aux achats sur étagère américains — F-35 en tête — pour couvrir ses besoins immédiats, contournant ainsi les délais inhérents aux coopérations européennes. Ce choix est rationnel à court terme ; il est dévastateur pour la crédibilité industrielle commune à long terme. La coopération franco-allemande en matière de défense est ainsi devenue un multiplicateur de puissance pour Berlin plutôt qu’un espace d’équilibre entre partenaires de poids comparable.

Autonomie stratégique : le double langage de Merz

Sur la scène internationale, la chancellerie allemande s’est approprié le vocabulaire de l’autonomie stratégique européenne avec une habileté certaine. Les discours de Merz évoquent volontiers une Europe capable de se défendre sans dépendre totalement des États-Unis. Les actes racontent une autre histoire.

L’Allemagne reste arrimée à Washington sur l’essentiel : parapluie nucléaire américain, acquisition massive de systèmes d’armement américains, acceptation des lignes rouges fixées par la Maison-Blanche. Paris plaide pour une Europe puissance capable de définir sa propre stratégie vis-à-vis de Moscou, Pékin ou Téhéran. Berlin se dit d’accord, à condition que l’OTAN demeure l’ultime référence — ce qui revient à dire que Washington conserve la main. L’« autonomie stratégique » devient alors un slogan commode pour justifier le réarmement allemand sans jamais remettre en cause la hiérarchie atlantique.

Trump, Merz et l’Espagne : l’Europe sacrifiée en direct

Le 3 mars 2026, une scène au Bureau ovale illustre cette hiérarchie des loyautés avec une brutalité inhabituelle. Donald Trump menace de « couper tout commerce avec l’Espagne » lors d’une rencontre avec Friedrich Merz, reprochant à Madrid son refus d’autoriser l’utilisation des bases de Rota et Morón dans le cadre des opérations contre l’Iran, ainsi que sa réticence à augmenter ses dépenses militaires. Washington accusait déjà l’Espagne en 2025 d’être un « laggard » de l’OTAN — un retardataire de l’Alliance — grief que Madrid réfutait en rappelant ses engagements sur plusieurs théâtres d’opérations.

Face à cette attaque publique contre un État membre de l’Union, Merz ne conteste pas, devant les caméras, ni la charge de Trump ni la menace de sanctions commerciales. Le chancelier soutiendra ensuite, au Bundestag, avoir rappelé « en privé » la qualité d’allié de l’Espagne. Politiquement, l’image reste celle d’un dirigeant qui laisse un partenaire européen se faire publiquement humilier pour préserver sa relation privilégiée avec la Maison-Blanche. Pour les gouvernements du Sud de l’Europe, cet épisode confirme une lecture qui s’impose progressivement : lorsque Washington choisit un bouc émissaire en Europe, Berlin choisit la discipline budgétaire de l’OTAN et la proximité avec Trump plutôt que la solidarité intra-européenne.

Wadephul sermonne Paris : le tournant idéologique

L’Allemagne ne se contente pas de relayer la pression américaine sur ses partenaires. En février 2026, le chef de la diplomatie allemande Johann Wadephul juge le budget français de défense « insuffisant » et estime que Paris devra « réduire ses dépenses sociales » pour atteindre les standards de l’Alliance.

La position mérite d’être pesée dans son contexte. L’Allemagne, première économie européenne, n’assume ni la dissuasion nucléaire continentale ni un volume d’opérations extérieures comparable à celui de la France. Elle vient par ailleurs de briser son propre « frein à l’endettement » constitutionnel pour financer son réarmement — une règle budgétaire qu’elle avait longtemps présentée comme un modèle de sérieux fiscal à imposer à ses voisins. Qu’elle prétende désormais arbitrer entre protection sociale et dépenses militaires pour un pays qui finance seul sa force de frappe nucléaire révèle moins un souci de cohérence stratégique qu’une tentative de contrôle idéologique de la politique de défense du continent.

Chine : Berlin fait peser ses dépendances sur l’UE

Sur le terrain économique, la contradiction entre les discours et les pratiques est tout aussi marquée. L’Allemagne a adopté en juillet 2023 une stratégie nationale de « réduction des risques » dans sa relation avec Pékin. Dans le même temps, ses groupes industriels ont investi plus de 7 milliards d’euros en Chine entre janvier et novembre 2025, soit une hausse de 55,5 % par rapport aux volumes annuels enregistrés en 2023 et 2024, et un montant supérieur à la moyenne annuelle de 6 milliards observée entre 2010 et 2024 — selon des données de la Bundesbank analysées par l’Institut de Cologne.

Automobile, chimie, machine-outil : les champions allemands s’enfoncent dans une dépendance à la demande chinoise qui pèse directement sur la capacité de l’Union à construire une politique commerciale cohérente. Chaque fois que Bruxelles envisage des mesures plus fermes contre les surcapacités chinoises, Berlin rappelle le risque pour ses exportations et freine les initiatives de la Commission. L’Union est ainsi sommée d’adapter sa politique industrielle et commerciale pour protéger les positions d’entreprises allemandes en Chine — au détriment d’une véritable stratégie de souveraineté économique collective. Dans le même temps, les investissements allemands aux États-Unis ont nettement reculé, les groupes s’inquiétant des droits de douane du second mandat Trump : la diversification géographique se fait donc vers Pékin, pas vers les partenaires européens.

Après le tournant allemand, quelle Europe pour Paris ?

Pris isolément, chacun de ces choix pourrait passer pour une défense légitime des intérêts nationaux. C’est leur cohérence d’ensemble qui pose un problème de fond : Berlin utilise le cadre de l’Union comme amplificateur de puissance nationale plutôt que comme espace de mutualisation des risques et des décisions.

Pour Paris, trois voies se dégagent. La première consiste à accepter le nouveau centre de gravité et à négocier une place dans l’Europe à dominante allemande qui se dessine. La deuxième est de construire une coalition alternative autour des pays du Sud et des États membres moins alignés sur Berlin — une option complexe, mais que l’épisode espagnol a rendu plus audible. La troisième, la plus exigeante, serait de renégocier explicitement les termes du partenariat franco-allemand, en posant sur la table ce que Paris apporte et ce qu’il attend en retour.

La question dépasse cependant le seul couple franco-allemand. La dépendance industrielle à la Chine et l’ancrage stratégique à Washington constituent pour Berlin deux paris dont la soutenabilité à moyen terme n’est pas garantie. Une rupture commerciale avec Pékin ou un retrait américain du parapluie nucléaire exposeraient une Allemagne qui aura consacré ses ressources à la puissance conventionnelle sans avoir construit les alliances européennes nécessaires pour compenser. L’Union, elle, aura entre-temps perdu le temps que supposait la construction d’une véritable souveraineté partagée.



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