Le nouvel âge d’or de la biotech lyonnaise

Deux start-up lyonnaises lèvent collectivement plus de 50 millions d'euros pour révolutionner la vaccination et la recherche pharmaceutique, au moment même où l'industrie traditionnelle de la région marque le pas.

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Pendant que les carnets de commandes se vident dans la construction et l’automobile en Auvergne-Rhône-Alpes, deux entreprises nées des laboratoires lyonnais font exactement le contraire : elles attirent des dizaines de millions d’euros, séduisent les autorités sanitaires américaines et inaugurent des usines. Ce paradoxe n’est pas un accident. Il dit quelque chose de précis sur la capacité d’un territoire à convertir une décennie de recherche publique en avantage industriel concret.

Un vaccin unique contre la grippe et le Covid

Osivax, biotech franco-belge de 50 salariés implantée à Lyon, développe ce que les virologues considèrent depuis longtemps comme le Graal de l’immunologie : un vaccin universel contre la grippe et le Covid-19, administrable en une seule injection. La technologie repose sur une plateforme de nanoparticules auto-assemblantes baptisée oligoDOM™, capable de cibler des régions conservées du virus — celles qui ne mutent pas d’une souche à l’autre — pour déclencher une réponse immunitaire large et durable.

En 2025, la crédibilité scientifique de cette approche s’est traduite en dollars. Après une levée de 10 millions d’euros en mars, Osivax a décroché fin août un financement de 19,5 millions de dollars alloué directement par la BARDA, l’agence américaine de préparation aux urgences sanitaires. Cette institution, connue pour sa sélectivité extrême, ne finance que les projets qu’elle juge susceptibles de modifier en profondeur la réponse aux crises épidémiques mondiales. Depuis sa création, l’entreprise dirigée par Alexandre Le Vert a réuni 35 millions d’euros en fonds propres et près de 65 millions en subventions et aides publiques.

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Netri industrialise les « organes sur puce »

À quelques kilomètres de là, dans le quartier de Gerland, une autre rupture technologique est en train de passer du stade expérimental à celui de la production industrielle. Netri, 35 salariés, a inauguré en février 2025 sa première usine de 1 100 m², fruit de dix années de recherche menées conjointement au CNRS et au CEA à Grenoble.

L’entreprise codirigée par Thibault Honegger fabrique des « organes sur puce » : des dispositifs qui combinent des cellules souches humaines et des puces microélectroniques déposées sur un support en silicone, reproduisant avec précision les influx nerveux d’un organe réel lorsqu’il est exposé à une molécule médicamenteuse. Concrètement, un laboratoire pharmaceutique peut tester l’effet d’un antidouleur sur un modèle neuronal humain fonctionnel, sans passer par l’expérimentation animale ni attendre les phases cliniques.

Le marché visé est celui de la douleur — douleurs post-vaccinales, liées aux chimiothérapies, neuropathies chroniques —, estimé à 90 milliards de dollars à l’échelle mondiale. L’usine de Gerland, dont la construction a mobilisé 20 millions d’euros dont 6,4 millions apportés par l’État via le plan France 2030, doit permettre à Netri d’atteindre la rentabilité dès la fin 2025 et un chiffre d’affaires de 150 millions d’euros d’ici 2035.

Pourquoi Lyon ?

Ce qui lie Osivax et Netri n’est pas le hasard géographique. Les deux entreprises ont émergé du même substrat : une recherche publique d’excellence — CNRS, CEA — capable de produire des résultats brevetables, des dispositifs de transfert technologique qui ont su transformer ces résultats en sociétés viables, et une filière pharmaceutique régionale suffisamment dense pour offrir des débouchés industriels immédiats. Jean-Luc Raunicher, président du Medef Auvergne-Rhône-Alpes, le confirme : dans un contexte économique globalement incertain, l’industrie de la santé fait figure d’exception dans la région.

Le plan France 2030 a joué dans les deux cas un rôle de levier, cofinançant des infrastructures industrielles que le seul marché n’aurait pas financées aussi tôt. Ce cofinancement public-privé n’est pas un filet de sécurité : c’est un mécanisme d’accélération qui permet à des technologies de rupture d’atteindre le stade industriel avant que leurs concurrents étrangers ne comblent l’écart.

Le financement de la BARDA mérite qu’on s’y arrête. Cette agence dépensait jusqu’ici l’essentiel de ses ressources sur des acteurs américains ou des consortiums multinationaux. Qu’elle fléche 19,5 millions de dollars vers une PME lyonnaise de 50 personnes dit deux choses simultanément : que la technologie oligoDOM™ est jugée crédible au plus haut niveau de l’évaluation scientifique internationale, et que la France reste dépendante de capitaux étrangers pour faire passer ses innovations du laboratoire au marché mondial.

C’est là la tension réelle que masque le récit du succès : Lyon produit des technologies que Washington finance. La souveraineté sanitaire française, régulièrement invoquée depuis la pandémie de 2020, se construit en partie grâce à des dollars américains. Ce n’est pas un échec — c’est une réalité structurelle qui interroge la capacité de l’écosystème financier européen à valoriser, à la même vitesse que la BARDA, ce qu’il a pourtant contribué à faire naître.



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