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L’équation énergétique de la prochaine décennie ne se résume pas à une question de volume. Elle se pose d’abord en termes de qualité de signal électrique. Un data center de dernière génération, une usine sidérurgique ou un complexe chimique lourd ne peuvent fonctionner avec une alimentation intermittente : ils exigent une puissance pilotable, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, indépendante des conditions météorologiques. C’est précisément sur ce créneau — que ni le solaire ni l’éolien ne peuvent occuper structurellement — que les réacteurs nucléaires modulaires de petite taille, les SMR, trouvent leur justification industrielle la plus solide.
L’appétit énergétique des nouvelles infrastructures numériques donne la mesure du défi. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale des data centers devrait doubler d’ici 2030. Parallèlement, la décarbonation de l’industrie lourde impose de substituer une énergie thermique fossile par une source pilotable et bas-carbone — un cahier des charges que le nucléaire de 4e génération est conçu pour remplir.
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Pourquoi Grenoble et Lyon ?
Ce n’est pas un hasard géographique si les deux principales start-up françaises du SMR ont émergé en Auvergne-Rhône-Alpes. La région concentre une densité unique d’actifs nucléaires : le CEA Grenoble et le CEA Cadarache constituent depuis des décennies un réservoir de compétences en neutronique, en matériaux et en sûreté des réacteurs. C’est de cet écosystème qu’est directement issue Stellaria, par essaimage du CEA en partenariat avec Schneider Electric. Le laboratoire MatéIS de l’INSA Lyon, spécialisé dans la science des matériaux à haute température, représente quant à lui le bras scientifique sur lequel s’appuie Thorizon pour affronter les défis métallurgiques propres aux réacteurs à sels fondus.
Cette concentration n’est pas anecdotique. Elle constitue une barrière à l’entrée réelle pour tout concurrent souhaitant répliquer ailleurs ce que ces entreprises construisent ici. L’écosystème régional fonctionne comme un accélérateur industriel : ingénieurs nucléaires, métallurgistes, sous-traitants spécialisés et financeurs institutionnels se trouvent à portée de main d’une même vallée.
Stellaria : le réacteur grenoblois qui régénère son propre combustible
Fondée par Guillaume Campioni, Lucas Tardieu et Nicolas Breyton, Stellaria développe un réacteur de 4e génération fonctionnant aux sels fondus et aux neutrons rapides. Cette combinaison constitue une rupture nette avec les réacteurs de génération III actuellement en service : les neutrons rapides permettent de régénérer le combustible en transmutant les actinides mineurs, réduisant ainsi drastiquement le volume et la durée de vie des déchets nucléaires produits. Là où un réacteur classique consomme son combustible, celui de Stellaria peut en théorie fonctionner en cycle presque fermé.
Le signal le plus éloquent de validation technologique est venu des investisseurs. En 2025, Stellaria a bouclé un tour de table de 23 millions d’euros mené par At One Ventures, fonds américain spécialisé dans les technologies de décarbonation à impact systémique, accompagné de Supernova Invest. Qu’un fonds américain prenne position aussi tôt sur une start-up nucléaire française n’est pas anodin : cela traduit une conviction sur la maturité de la technologie, pas seulement sur le marché européen. Ce financement privé s’additionne à 10 millions d’euros alloués dans le cadre du plan France 2030.
Avec ces moyens, Stellaria prévoit de doubler ses effectifs et de déposer une demande d’autorisation de création auprès des autorités de sûreté nucléaire. L’entreprise vise une première réaction de fission en 2029 et une unité commerciale opérationnelle en 2035. Ce calendrier est ambitieux au regard des délais habituels de l’industrie nucléaire — le précédent Flamanville invite à la prudence — mais il correspond à la logique du démonstrateur pré-industriel, une étape distincte du déploiement en série.
Thorizon : sels fondus franco-néerlandais et le défi de la corrosion
Entre Lyon et Amsterdam, Thorizon suit une trajectoire parallèle avec son réacteur SMR baptisé « Thorizon One », lui aussi fondé sur la technologie des sels fondus. Forte de cinquante salariés et d’une levée de fonds cumulée de 42,5 millions d’euros depuis sa création, la start-up franco-néerlandaise affiche une maturité financière légèrement supérieure à Stellaria, tout en restant à un stade de développement comparable.
L’Union européenne a choisi d’accompagner le projet : Thorizon bénéficie de 10 millions d’euros issus du Fonds pour une Transition Juste pour mener à bien le projet ZILT, qui vise à démontrer la faisabilité industrielle du concept dans des régions en reconversion énergétique.
La technologie des sels fondus présente un avantage majeur — le sel liquide joue à la fois le rôle de combustible et de caloporteur, simplifiant radicalement la conception du réacteur — mais elle se heurte à un obstacle physique sévère : la corrosion. À haute température, les sels fondus attaquent les alliages métalliques de manière bien plus agressive que l’eau sous pression utilisée dans les réacteurs classiques. Aucune solution industrielle pleinement satisfaisante n’existe encore à l’échelle commerciale. C’est précisément sur ce verrou que Thorizon mobilise l’écosystème local : le laboratoire MatéIS de l’INSA Lyon travaille sur la caractérisation des matériaux résistants, tandis que Curium, entreprise installée à Montagny dans le Rhône, apporte une expertise en traitement des matériaux nucléaires. La réponse à un problème mondial est donc construite, pour une part décisive, à l’échelle d’une métropole régionale.
Stellaria et Thorizon : filière cohérente ou concurrents directs ?
La coexistence de deux start-up françaises sur la même technologie de base soulève une question stratégique que ni les investisseurs ni les pouvoirs publics ne peuvent ignorer. En apparence, Stellaria et Thorizon se chevauchent : même socle technologique des sels fondus, mêmes marchés cibles potentiels, calendriers proches. Mais leurs architectures diffèrent — neutrons rapides chez Stellaria, spectre thermique chez Thorizon — ce qui oriente leurs performances vers des usages distincts en termes de gestion du combustible et de gestion des déchets.
À l’échelle internationale, la concurrence est autrement plus intense. NuScale aux États-Unis, Kairos Power, Seaborg au Danemark ou les programmes sud-coréens avancent sur des calendriers comparables avec des moyens souvent supérieurs. La France dispose ici d’un avantage historique — sa culture nucléaire, son corpus réglementaire, son capital humain — mais cet avantage ne se convertit pas automatiquement en leadership commercial. La question n’est pas de savoir si la technologie sera prête, mais qui signera le premier contrat industriel en série.
Les trois verrous que la décennie 2030 devra résoudre
La structuration d’une filière SMR en Auvergne-Rhône-Alpes est réelle, mais elle reste conditionnée à la résolution de trois obstacles distincts qui ne relèvent pas tous de l’ingénierie.
Le premier est réglementaire. Les délais d’instruction de l’Autorité de sûreté nucléaire sont structurellement longs, et aucun précédent de réacteur à sels fondus n’existe dans le corpus réglementaire français. Construire ce référentiel de toutes pièces, en parallèle du développement technologique, représente une charge considérable pour des entreprises dont les effectifs se comptent encore en dizaines de personnes.
Le deuxième verrou est industriel. Passer du démonstrateur à la production en série exige une chaîne de sous-traitance qualifiée que la filière nucléaire française, concentrée sur le parc existant et le programme EPR2, ne peut pas simplement réorienter à la demande. Structurer cette chaîne prendra du temps et des investissements que les levées de fonds actuelles ne couvrent pas encore.
Le troisième est commercial. Un réacteur SMR ne trouvera son modèle économique que lorsqu’un premier client industriel — un sidérurgiste, un opérateur de data centers, une collectivité en zone isolée — aura signé un contrat ferme sur la base d’une unité opérationnelle. Ce premier contrat fera office de validation totale, là où les levées de fonds ne constituent encore qu’une validation partielle.


