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Le 17 août 2013, Habib Beye entame sa reconversion sur Canal+. Ce qui aurait pu n’être qu’une transition classique post-carrière devient, en douze ans, une position dominante dans le paysage audiovisuel sportif français. Premier League, Ligue des champions, Canal Football Club, After Foot sur RMC, Radio Foot International sur RFI : son omniprésence est méthodique, jamais le fruit du hasard. Il se réécoute, traque ses tics de langage, intègre les retours des réseaux sociaux. La rigueur du consultant est réelle.
En 2019, un sondage France Football réalisé auprès de 108 joueurs de Ligue 1 le consacre consultant préféré des footballeurs professionnels avec 51% des voix, loin devant Omar Da Fonseca (21%) et Eric Carrière (15%). Thomas Sénécal, directeur des sports de Canal+, traduit l’engouement en une formule simple : « Nos abonnés adorent Habib. » Les Inrockuptibles l’avaient déjà qualifié en 2016 d’« un des plus pertinents observateurs du foot français ». Le capital symbolique est immense — et doublement précieux : il légitime, mais il protège aussi.
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Beye consultant : une bienveillance calculée
Ce que révèle rétrospectivement sa décennie de plateau, c’est une posture soigneusement équilibrée. Beye ne s’est jamais fait d’ennemis dans un milieu où les réseaux comptent autant que les résultats. Douze ans de cohabitation avec journalistes, consultants et dirigeants ont constitué un maillage relationnel que peu d’entraîneurs possèdent au moment de prendre leur premier banc. Ce n’est pas une critique — c’est un constat sur la mécanique du système.
C’est précisément ce système qui pose problème depuis qu’il a franchi la ligne blanche. Les anciens collègues de plateau sont devenus les commentateurs de ses matchs. Nommer ses échecs reviendrait à admettre qu’ils ont participé, pendant douze ans, à construire une réputation peut-être surévaluée. Le conflit d’intérêt est évident mais jamais nommé.
La victoire de l’OM contre Lyon (3-2) en offre l’illustration la plus récente. Un doublé d’Aubameyang dans les dix dernières minutes, et les célébrations de Beye sur le banc sont massivement relayées comme preuve de son génie tactique. La défaite inaugurale à Brest (0-2) et l’élimination en Coupe de France contre Toulouse aux tirs au but sont traitées comme des accidents de parcours. Le filtre est constant : les victoires confirment, les défaites contextualisent.
Licencié avec Rennes 6e de Ligue 1 : un scandale médiatiquement amorti
L’épisode rennais est le test le plus révélateur. En France, un club classé 6e de Ligue 1 ne licencie pas son entraîneur. C’est une exception assez rare pour mériter un traitement frontal. Ce traitement n’a pas vraiment eu lieu.
Les faits bruts : après une spirale finale de un match nul et trois défaites consécutives en championnat, avec 12 buts encaissés pour un seul marqué, une élimination en Coupe de France et un vestiaire fracturé — dont une mise à l’écart publique du gardien Brice Samba avant le match contre Lens —, Beye est licencié le 9 février 2026. La couverture médiatique s’est davantage concentrée sur « la crise du club rennais » que sur la responsabilité directe du coach dans la dégradation. Pascal Dupraz, lui, a été plus direct sur RMC : « En termes de management, Habib Beye est un peu rude. Il fracasse un peu trop ses joueurs, et c’est ce qui lui a été reproché quelques fois à Rennes. »
Le réseau comme accélérateur
Les chiffres sont ce qu’ils sont. Sur l’ensemble de sa carrière à la date du 4 mars 2026 — 149 matchs toutes expériences confondues — Habib Beye affiche 49,66% de victoires. Au Red Star entre 2021 et 2024, 51,4% sur 107 matchs en National, troisième division française, avec une montée obtenue à la troisième tentative. À Rennes en Ligue 1, 46,15% sur 39 matchs. À l’OM depuis le 18 février, 33% sur trois matchs — échantillon insuffisant, mais tendance à surveiller.
Ce bilan est honnête pour un entraîneur en développement. Il ne justifie pas la trajectoire : Red Star en D3, puis directement Rennes, puis l’OM en neuf jours après un licenciement. Dupraz l’a dit sans détour : « On a un entraîneur qui n’a qu’une année d’expérience en Ligue 1. » Ce constat, formulé par un pair sans dette envers Beye, résume l’anomalie.
Licencié le 9 février, nommé à l’OM le 18 février. L’intervalle est suffisamment court pour constituer un fait journalistique en lui-même. Aucun entraîneur sans palmarès significatif en première division n’enchaîne à cette vitesse un licenciement et une nomination dans un club de cette envergure. Le choix est celui de Medhi Benatia, directeur du football marseillais — mais la cote de Beye sur le marché, construite en douze ans d’antenne, a pesé dans l’équation autant que son bilan sportif.
À titre de comparaison, Beye accepte à l’OM un salaire d’environ 90 000 euros mensuels, loin des 550 000 euros de Roberto De Zerbi qu’il remplace. Le signal est double : le club fait un pari sur le potentiel plutôt que sur le palmarès, et Beye lui-même sait qu’il n’est pas en position de négocier comme un entraîneur confirmé.
Gestion du vestiaire et management
Le reproche revient de façon trop systématique pour être anecdotique. À Rennes, la rupture avec Brice Samba n’est pas un incident isolé — elle est le symptôme visible d’une tension interne plus profonde. Florent Gautreau, journaliste RMC, a pointé la limite avec précision : « Le mental, l’intensité demandée et les coups qu’il va réussir à faire en termes de coaching, je n’ai pas de doute. En revanche, continuité sur la durée, j’ai des doutes. » Il ajoute une mise en garde directe sur le risque de reproduire à l’OM l’atmosphère de tension permanente reprochée à De Zerbi.
Beye lui-même ne masque pas la fragilité de son équipe. « On prend deux buts par match encore. C’est la plus grosse marge de progression de cette équipe », a-t-il déclaré après l’élimination en Coupe de France par Toulouse. Ce niveau de lucidité est une qualité. Il contraste néanmoins avec le narratif médiatique dominant, qui présente chaque victoire comme la confirmation d’un grand entraîneur en devenir.
Pourquoi les entraîneurs sont les seuls à dire la vérité sur Beye
Il existe un milieu qui n’a aucune dette envers Habib Beye : celui des entraîneurs professionnels. Et c’est précisément là que les appréciations sont les plus mesurées. Dupraz a évoqué sur RMC des « crispations » chez les coachs de Ligue 1 face à un consultant qui « expliquait leur métier » depuis un plateau sans jamais l’avoir exercé à ce niveau. « Certains l’attendent au tournant », a-t-il dit. Cette phrase, prononcée sans agressivité, dit davantage sur la réalité du regard professionnel que dix éditos bienveillants.
L’anomalie du record Opta illustre ce que ce regard pointe : Beye est devenu le premier entraîneur éliminé de la Coupe de France avec deux clubs de Ligue 1 différents au cours d’une même édition. Avec Rennes, il avait été sorti en huitièmes de finale par… l’OM. Avec l’OM, il est sorti en quarts par Toulouse. La symétrie serait comique si l’enjeu n’était pas aussi sérieux.
Habib Beye à l’OM : dix matchs pour prouver
L’OM est actuellement 4e de Ligue 1 avec 43 points, à deux unités de Lyon (3e, 45 pts) et avec dix matchs restants. Une qualification en Ligue des champions — objectif affiché par Benatia — validerait le pari et offrirait à Beye un argument que son bilan actuel ne lui fournit pas encore. Un échec poserait une question que même ses anciens collègues de Canal+ ne pourront plus esquiver indéfiniment.
Savoir expliquer le football et savoir le faire gagner sont deux compétences distinctes. Beye excelle dans la première depuis douze ans. La seconde reste à démontrer à un niveau qui corresponde à sa réputation — et les dix prochains matchs de Ligue 1 ne lui feront aucun cadeau.


