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Ce 3 mars 2026, Stéphane Courbit annonce la plus grande opération de l’histoire de la production télévisuelle indépendante mondiale. Sa société, Banijay Entertainment, absorbe le britannique All3Media dans une entité commune détenue à parité avec le fonds américain RedBird IMI. Le résultat dépasse l’entendement du secteur : 4,4 milliards d’euros de revenus sur la seule branche contenus, un catalogue de 260 000 heures, une présence dans 25 pays et une distribution dans 250 territoires. BBC Studios, ITV Studios, Fremantle — tous relégués à distance. En intégrant Betclic, Tipico et les autres actifs, Banijay Group atteint 7,4 milliards d’euros de revenus pro forma.
All3Media apporte ce que Banijay cherchait depuis des années : une exposition américaine massive. Environ 40 % des revenus du studio britannique proviennent des États-Unis, via des franchises comme Les Traîtres, Squid Game: The Challenge ou la future quadrilogie Beatles signée Sam Mendes. Jeff Zucker, ancien patron de CNN et de NBCUniversal, prend la présidence du conseil d’administration de la nouvelle entité — un signal direct à Hollywood. « Banijay constitue l’actif le plus significatif de notre portefeuille », a-t-il déclaré à Variety.
Le marché a réagi positivement, avec un bond de 6 % de l’action à Amsterdam le jour de l’annonce. François Riahi, directeur général de Banijay Group, a posé la logique sans ambiguïté : « Dans ce secteur, la taille conditionne le rapport de force avec Netflix, Disney+ ou Amazon. Plus vous êtes gros, plus vous négociez avec équilibre. »
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De Puy-Saint-Martin aux plateaux de TF1
Rien, dans les origines de Courbit, ne laissait présager cet empire. Né le 28 avril 1965 à Crest, dans la Drôme, il grandit à Puy-Saint-Martin — quelques centaines d’habitants, un père employé au Crédit Agricole, une mère postière et militante. Pas de réseau hérité, pas de grande école. Un DUT de gestion à l’IUT de Valence, puis l’Institut supérieur de gestion à Paris, où il commence à tisser ses premières connexions professionnelles.
Au début des années 1990, pour financer ses études, il se présente chez Christophe Dechavanne et obtient un poste d’assistant sur Combien ça coûte ? et La Première Fois. Il monte rapidement. En 1993, il propose à Dechavanne de créer une société commune. L’animateur accepte, mais offre du 49/51. Courbit refuse d’être minoritaire, claque la porte et se retrouve brièvement au chômage.
Le tournant arrive au printemps 1994. Il s’associe avec l’animateur Arthur pour fonder CASE Productions — acronyme de leurs quatre prénoms. L’anecdote fondatrice dit tout sur la méthode : invité à déjeuner par Étienne Mougeotte, alors patron de l’antenne de TF1, Courbit sort un marqueur et dessine sur la nappe en papier l’organigramme de son futur empire télévisuel. Un agenda alors désespérément vide, un bluff assumé, et une vision déjà construite.
La méthode : IP, réseau, discrétion
Trois invariants structurent la trajectoire de Courbit sur trente ans.
Le premier est la logique de propriété intellectuelle portée à son terme. Dès Loft Story en 2001 — phénomène de société sur M6, 11 millions de téléspectateurs pour la finale, 50 % de part d’audience — il comprend que la valeur n’est pas dans la diffusion mais dans la détention des formats. Quand il quitte Endemol fin 2007 avec 240 millions d’euros, il crée LOV Group, sa holding personnelle, dont le nom contracte les prénoms de ses trois enfants : Lilas, Oscar et Vanille. Il fonde Banijay Entertainment en 2008, agrège une dizaine de sociétés de production à travers le monde, fusionne avec Zodiak Media en 2016, puis rachète en 2020 Endemol Shine Group — son ancien employeur — pour environ 2 milliards d’euros. La boucle est bouclée : l’assistant de Dechavanne a racheté l’entreprise qui l’avait formé.
Le deuxième invariant est la diversification dans les actifs de luxe français. Parallèlement à l’audiovisuel, LOV Group construit Airelles Collection — Les Airelles à Courchevel, le Château de la Messardière à Saint-Tropez, la Bastide de Gordes classée Palace, et le Grand Contrôle à Versailles avec restauration signée Alain Ducasse. En 2021, il rachète Ladurée au groupe Holder : plus de 100 salons de thé dans le monde, un symbole du luxe français à fort potentiel international. Ces actifs ne sont pas des trophées ; ils constituent une deuxième jambe patrimoniale décorrélée de l’audiovisuel.
Le troisième invariant est le réseau, construit patiemment et sans ostentation. Dès la fin des années 1990, Courbit lie amitié avec Nicolas Sarkozy, alors maire de Neuilly. Son cercle comprend Alain Minc, conseiller stratégique depuis une dizaine d’années, Vincent Bolloré via Vivendi présent au capital de Banijay, Bernard Arnault via Financière Agache actionnaire depuis la fondation du groupe. Il est membre du Siècle. Denis Olivennes le compare à Patrick Drahi et Daniel Křetínský pour sa capacité à « construire un empire en partant de rien ». Étienne Mougeotte parle d’un « joueur de poker imperturbable ».
L’affaire Bettencourt : la zone d’ombre
En 2008, par l’intermédiaire de l’avocat Pascal Wilhelm — conseiller de Courbit et gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt —, l’héritière de L’Oréal investit 143,5 millions d’euros dans LOV Group contre 20 % du capital. L’opération est réalisée alors que la santé mentale de la milliardaire est déjà fragilisée. La fille de Liliane Bettencourt, Françoise Bettencourt Meyers, saisit la justice.
En février 2013, Courbit est mis en examen à Bordeaux pour escroquerie et recel d’abus de faiblesse. Il propose dès 2011 d’annuler l’investissement, écrivant à Liliane Bettencourt : « Je suis devenu une boule de billard dans une partie qui me dépasse. » Le 28 mai 2015, le tribunal correctionnel le condamne à 250 000 euros d’amende pour recel d’abus de faiblesse, malgré une requête de relaxe du parquet. L’enquête révèle également que LOV Group a financé des vols en jet privé pour Nicolas Sarkozy, pour 301 000 euros.
Fortune discrète, pouvoir réel
En 2025, Courbit entre pour la première fois dans le classement mondial des milliardaires Forbes, évalué à 1,8 milliard d’euros. Challenges l’estime à 2,65 milliards, le plaçant au 47e rang des fortunes françaises. L’écart entre les deux évaluations dit quelque chose sur l’opacité volontaire du personnage.
Cette fortune repose sur quatre piliers — audiovisuel, jeux en ligne via Betclic (et désormais Tipico, racheté en 2025 pour constituer le quatrième opérateur européen de paris sportifs), hôtellerie de luxe et gastronomie — détenus sous LOV Group. À la différence de Bolloré ou Drahi, qui occupent l’espace médiatique et politique de manière frontale, Courbit n’apparaît presque jamais en public. La discrétion n’est pas un trait de caractère secondaire : c’est un outil de pouvoir. Elle lui permet de construire, d’acquérir et de négocier sans contraintes d’image.
Ce que la prochaine acquisition dira de lui
Lors de la conférence de presse du 3 mars 2026, François Riahi n’a pas exclu le rachat d’ITV Studios, dont la branche diffusion est en discussion de cession à Comcast : « Nous n’excluons rien. Cela vaut pour ITV Studios comme pour toute autre entité. La consolidation est au cœur du jeu. » La logique de Courbit est posée sans détour : dans la production indépendante mondiale, il ne restera bientôt que quatre ou cinq acteurs. Le Français en sera un.
Du village de Puy-Saint-Martin au Grand Contrôle de Versailles, des plateaux de Ciel, mon mardi ! aux conseils d’administration d’Amsterdam, la trajectoire dessine une forme de capitalisme entrepreneurial à la française : bâtie sur l’audace, le bluff parfois, une froideur calculée dans les négociations — et une capacité persistante à rester invisible pendant que l’empire grossit.


