Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Avant-hier, le 3 mars,, depuis le Bureau ovale, Donald Trump a prononcé des mots inédits contre un allié de l’OTAN : « Nous allons cesser tout commerce avec l’Espagne. Nous ne voulons pas entendre parler de l’Espagne. » Le déclencheur : le refus de Pedro Sánchez d’autoriser l’utilisation des bases militaires de Rota et Morón de la Frontera pour mener des frappes contre l’Iran dans le cadre de l’opération « Fureur épique ».
Madrid n’a pas cédé. Le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares a rappelé que ces installations, si elles sont utilisées conjointement avec les Américains, restent « sous souveraineté espagnole ». L’offensive envisagée ne relevait ni de l’accord bilatéral de défense liant les deux pays, ni des dispositions de la Charte des Nations unies. Le refus était juridiquement étayé, diplomatiquement assumé. En réponse, le Pentagone a retiré au moins quinze avions ravitailleurs KC-135 stationnés sur ces bases, dont sept redéployés vers Ramstein, en Allemagne. Une rupture opérationnelle significative — mais que Madrid avait manifestement anticipée.
Les 72 heures qui ont changé les relations USA-Espagne
Une économie blindée avant la tempête
Ce qui distingue la posture espagnole d’un simple coup de force politique, c’est la solidité du socle sur lequel elle repose. L’Espagne aborde cette crise en position de force économique rare en Europe. Sa croissance a atteint 3,2% en 2024, puis 2,8% en 2025 — deux années consécutives au sommet du classement européen, loin devant la moyenne de la zone euro à 1,5%. Le taux de chômage est tombé sous les 10% au quatrième trimestre 2025, un seuil franchi pour la première fois depuis 2008, tandis que plus de 600 000 emplois nets ont été créés sur l’année.
Cette résilience n’est pas le fruit du hasard. Dès avril 2025, face aux droits de douane de 20% imposés par Washington lors du « Liberation Day », Madrid avait déployé un plan de réponse commerciale de 14,1 milliards d’euros : lignes de crédit ICO pour les exportateurs, assurance-crédit via la CESCE, fonds NextGenerationEU pour accélérer la diversification, soutien à l’internationalisation des PME et activation du mécanisme de chômage partiel pour les secteurs exposés. Le bouclier était en place avant que la menace d’embargo ne soit formulée.
Diversifier pour ne plus dépendre
L’autre pilier de la stratégie espagnole est structurel. Les exportations vers les États-Unis représentent 4,3% du total des ventes extérieures espagnoles — une exposition réelle, mais contenue. Parallèlement, Madrid a accéléré sa présence sur des marchés alternatifs : les exportations vers l’Algérie, les Émirats arabes unis, le Vietnam, l’Indonésie et l’Égypte ont toutes progressé significativement en 2025.
À cette diversification commerciale s’ajoute un levier géopolitique de premier plan. L’accord UE-Mercosur, signé le 17 janvier 2026 à Asunción, crée la plus grande zone de libre-échange au monde et ouvre de nouveaux débouchés en Amérique latine pour les entreprises espagnoles. Et surtout, l’accord de Turnberry, conclu en juillet 2025 entre l’Union européenne et les États-Unis, plafonne les droits de douane américains sur les produits européens à 15% depuis le 1er août : un plancher juridique que Washington ne peut ignorer sans violer ses propres engagements.
A LIRE AUSSI
Espagne : le nouveau paradis européen ?
L’UE comme bouclier systémique
Le choix espagnol a immédiatement activé un multiplicateur que Trump n’avait peut-être pas pleinement mesuré. Le 4 mars, Emmanuel Macron appelait Pedro Sánchez pour lui exprimer « la solidarité européenne de la France en réponse aux récentes menaces de coercition économique ». La Commission européenne affirmait sa « pleine solidarité » et rappelait un point de droit fondamental : les relations commerciales entre l’UE et les États-Unis relèvent de la compétence exclusive de Bruxelles. Un embargo ciblant un seul État membre n’est pas une affaire bilatérale — c’est un bras de fer avec les Vingt-Sept.
C’est précisément ce mécanisme que l’Espagne a su actionner. En refusant de traiter séparément avec Washington, Madrid a contraint l’Union à se positionner et a transformé une pression bilatérale en confrontation avec un bloc de 450 millions de consommateurs.
Ce que l’Europe peut — et doit — reproduire
La matrice espagnole repose sur quatre éléments : anticiper les chocs plutôt que les subir, diversifier les partenariats commerciaux, ancrer les refus dans le droit international, et systématiquement activer la solidarité européenne pour élever le niveau de la réponse. Aucun de ces éléments n’est propre à l’Espagne.
La transposition n’est pas automatique pour autant. La France, l’Allemagne ou la Pologne ont des expositions différentes — dépendance énergétique au GNL américain, présence de bases OTAN sur leur sol, liens industriels transatlantiques profonds. La tentation du bilatéralisme — céder individuellement pour éviter le coût collectif — restera forte dès lors que les intérêts nationaux divergent.
Mais le vrai enseignement de Madrid n’est pas tactique. Il est de temporalité. L’Espagne a construit sa résilience avant la crise, pas pendant. Elle a diversifié ses marchés avant d’en avoir besoin. Elle a préparé son bouclier économique avant que la menace ne soit formulée. C’est ce calendrier inversé — se préparer au pire quand tout va bien — que l’Europe peine systématiquement à adopter.
Capitaliser sur le précédent ou perdre l’occasion
Madrid a démontré qu’un pays européen de taille moyenne peut tenir une position souveraine face à une pression américaine maximale, à condition d’en avoir les moyens économiques, le cadre juridique et l’ancrage collectif. Ce n’est pas de l’héroïsme — c’est de la méthode.
La question qui se pose désormais à Paris, Berlin et Varsovie est simple : l’Europe va-t-elle capitaliser sur ce précédent pour construire une résilience systémique, ou chaque capitale attendra-t-elle la prochaine crise pour improviser sa propre réponse ? L’Espagne a montré que la fermeté paye. Elle a aussi montré ce qu’elle coûte de ne pas s’y préparer à temps.


