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- Princeton, l’Irak, Fox News : la fabrication d’un croisé
- 51 voix contre 50 : une confirmation qui dit tout
- Purge de l’état-major, rebaptême, coupes : une refondation par le vide
- La doctrine de la létalité à l’épreuve
- Quand le secrétaire à la Guerre met ses propres pilotes en danger
- La presse muselée : fermer le Pentagone à tout regard extérieur
- Pourquoi Hegseth reste, et ce que cela signifie
Idéologue nationaliste formé à Princeton, vétéran décoré, présentateur de Fox News devenu patron du Pentagone : Pete Hegseth incarne l’accession au pouvoir d’une extrême-droite chrétienne qui n’avait encore jamais atteint ce niveau de l’appareil militaire américain. En un peu plus d’un an, il a purgé l’état-major, rebaptisé son département, frappé l’Iran à deux reprises et accumulé des scandales qui auraient mis fin à la carrière de n’importe quel autre responsable américain. Il est toujours en poste.
Princeton, l’Irak, Fox News : la fabrication d’un croisé
Peter Brian Hegseth naît en 1980 à Minneapolis. À Princeton, il s’engage simultanément dans le ROTC — le programme de formation d’officiers de réserve — et dirige le Princeton Tory, un journal conservateur. Son mémoire de 2003, consacré à la rhétorique présidentielle dans le contexte de la Guerre froide, est rédigé sous la direction de Patrick Deneen, philosophe conservateur connu aujourd’hui pour plaider ouvertement contre le libéralisme. L’idéologie d’Hegseth n’est pas une posture tardive : elle est structurée dès l’université.
Commissionné sous-lieutenant en 2003, il est déployé à Guantanamo Bay, puis en Irak en 2006 avec la 101e division aéroportée à Bagdad et Samarra, puis en Afghanistan en 2012 comme instructeur principal de lutte antiguérilla à Kaboul. Deux Bronze Star Medal, le Combat Infantryman Badge. Il atteint le grade de major dans la réserve et quitte l’armée en 2021. Le soldat existe — mais n’a jamais commandé une institution de grande taille.
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De retour à la vie civile, il dirige l’organisation Vets for Freedom jusqu’en 2010, avant de prendre la tête de Concerned Veterans for America, un lobby financé par les frères Koch. Ces années sont entachées d’accusations de mauvaise gestion financière, de harcèlement sexuel et d’alcoolisme chronique. D’anciens collègues décrivent à The New Yorker « l’avoir vu ivre tellement de fois que l’avoir au Pentagone serait effrayant ». Il est poussé vers la sortie fin décembre 2015. Fox News le recrute comme chroniqueur en 2014 ; il devient coprésentateur de Fox & Friends Weekend à partir de 2017.
Son corpus doctrinal est public, lisible, assumé. Dans American Crusade (2020), il écrit que les croisés américains devront faire preuve « du même courage contre les islamistes » que les croisés médiévaux contre « les hordes musulmanes ». Dans The War on Warriors (2024), il affirme que « la diversité ne fait pas la force de l’armée, l’unité fait la force ». Il est lecteur de Doug Wilson — un penseur réformé évangélique qui estime que les femmes n’auraient jamais dû obtenir le droit de vote — et a inscrit ses enfants dans les établissements de son réseau scolaire. Ce n’est pas un outsider propulsé par accident à la tête du Pentagone. C’est la synthèse d’un courant idéologique qui attendait son heure.
51 voix contre 50 : une confirmation qui dit tout
La nomination par Trump en novembre 2024 déclenche une tempête au Sénat. Trois catégories d’accusations dominent les auditions. Première : une femme l’accuse d’agression sexuelle en 2017 lors d’une conférence républicaine en Californie. Le procureur renonce à poursuivre faute de preuves suffisantes, mais Hegseth signe un accord de confidentialité et verse un règlement financier à la plaignante — fait révélé par l’Associated Press en janvier 2025. Deuxième : de multiples témoignages relatent des épisodes d’ivresse publique et un incident au cours duquel il aurait crié « Tuez tous les musulmans ! » dans un bar en déplacement professionnel. Troisième : son absence totale d’expérience dans le pilotage d’une grande institution. Le sénateur Blumenthal résume : les 3,4 millions de personnes du Pentagone « dépassent toute expérience qu’il ait pu avoir par de multiples ordres de grandeur ».
Le vote du 24 janvier 2025 se solde par une égalité de 50 à 50. Le vice-président J.D. Vance intervient pour le départager — seulement le deuxième cas dans l’histoire américaine pour un membre du cabinet, après Betsy DeVos en 2017. Trois républicains ont voté contre : Mitch McConnell, Lisa Murkowski et Susan Collins. Murkowski justifie son opposition par « le message qu’envoie la confirmation de M. Hegseth aux femmes servant actuellement dans l’armée ». Le démocrate Jack Reed est plus direct : « Je ne crois pas que vous soyez qualifié pour répondre aux exigences écrasantes de ce poste. » Hegseth est assermenté le lendemain matin. Il entre au Pentagone fragilisé, sans majorité sénatoriale claire.
Purge de l’état-major, rebaptême, coupes : une refondation par le vide
Dès février 2025, Hegseth lance une série de limogeages sans précédent dans la haute hiérarchie militaire. Le général C.Q. Brown, chef d’état-major interarmées, l’amiral Lisa Franchetti, cheffe de la marine, et l’amiral Linda Fagan, première femme à diriger les Gardes-côtes, sont brutalement écartés. Les juges-avocats généraux des trois armées — les JAG — sont également remplacés : Hegseth estime qu’ils n’étaient « pas bien placés » pour se prononcer sur les ordres légaux. Retirer les juristes de la chaîne de commandement est un signal d’une portée considérable. En mai 2025, il ordonne une réduction d’au moins 20 % des généraux et amiraux quatre étoiles. En août, le directeur de la Defense Intelligence Agency est à son tour limogé. Au total, plus d’une douzaine d’officiers de haut rang sont écartés en douze mois.
Le sénateur Mark Warner dénonce « l’habitude dangereuse de l’administration Trump de considérer le renseignement comme un test de loyauté plutôt que comme une garantie pour notre pays ». Des officiers en exercice décrivent une atmosphère de « peur et d’incertitude », des promotions fondées sur le « favoritisme » plutôt que sur le mérite, des talents qui « saignent » par les départs anticipés à la retraite et les démissions — en contradiction directe avec l’objectif affiché de méritocratie.
Le 5 septembre 2025, par décret exécutif de Donald Trump — le 200e signé depuis son investiture —, le département de la Défense est autorisé à porter le titre secondaire de « département de la Guerre », son appellation originelle de 1789 à 1947. Hegseth devient le premier secrétaire à utiliser ce titre depuis Kenneth Claiborne Royall en 1947. Le changement reste conditionnel à une approbation du Congrès pour devenir permanent. Lors d’un discours devant 800 généraux et amiraux réunis à Quantico en septembre 2025, il proclame la fin de l’armée « woke » et impose aux officiers de se soumettre à sa vision ou de démissionner.
Sur le plan budgétaire, il ordonne en février 2025 des coupes de 8 %, soit environ 50 milliards de dollars — deux fois plus sévères que le sequester de 2013 — ciblant les commandements en Europe et au Moyen-Orient tout en préservant 17 domaines prioritaires : sécurité frontalière, modernisation nucléaire, drones, cyberdéfense et le bouclier antimissile Golden Dome. En novembre 2025, depuis le National War College, il dévoile le Warfighting Acquisition System, une réforme du système d’acquisition d’armements imposant l’achat de solutions commerciales par défaut et supprimant plusieurs niveaux d’approbation intermédiaires. C’est la mesure la moins contestée — certains analystes la saluent — mais elle concentre également les risques de contrôle qualité sur un nombre réduit de décideurs.
La doctrine de la létalité à l’épreuve
Le 21 juin 2025, les forces américaines frappent l’Iran. L’opération Midnight Hammer engage plus de 125 aéronefs, dont des bombardiers furtifs B-2 décollés du Missouri pour une mission de dix-huit heures. Les sites nucléaires de Fordow, Natanz et Ispahan sont visés. Hegseth déclare lors de sa première conférence de presse au Pentagone : « Les ambitions nucléaires de l’Iran ont été anéanties. »
Le 28 février 2026, une opération d’envergure supérieure est lancée : Epic Fury, que Hegseth qualifie de « plus létale, plus complexe et plus précise opération aérienne de l’histoire ». Les cibles incluent le commandement des Gardiens de la révolution, les défenses aériennes, les sites de missiles et les aérodromes militaires. Le guide suprême Ali Khamenei est tué dans les frappes. Au 4 mars 2026, l’opération est toujours en cours. Hegseth insiste sur ses limites : « Ce n’est pas l’Irak. Ce n’est pas sans fin. C’est une mission claire, dévastatrice, décisive. » Le général Caine prévient que des pertes supplémentaires sont à prévoir.
Le troisième théâtre est le plus compromettant. Depuis septembre 2025, l’administration mène des opérations contre des « narco-terroristes » présumés dans les Caraïbes et le Pacifique oriental. Bilan documenté par Euronews en décembre 2025 : au moins 87 morts dans 23 opérations. L’événement le plus grave survient le 2 septembre 2025 : après une première frappe sur une embarcation suspecte, le Pentagone identifie des survivants accrochés aux débris. Une seconde frappe — un double-tap — est ordonnée, coulant le bateau et tuant onze personnes au total. Le Washington Post rapporte en novembre 2025 que l’ordre d’Hegseth était de « tuer tout le monde ». Hegseth nie avoir eu connaissance des survivants et rejette la responsabilité sur l’amiral Frank Bradley, chef du commandement des opérations spéciales.
Plusieurs juristes militaires qualifient les faits de « crime de guerre caractérisé ». Ryan Goodman, professeur de droit à NYU, évoque une « exécution extrajudiciaire classique ». L’article 3 commun aux Conventions de Genève interdit de frapper des personnes hors de combat ; la Convention de La Haye de 1907 prohibe l’annonce qu’il ne sera pas fait de quartier. Le sénateur républicain Thom Tillis conclut : « Il n’y a pas besoin d’avoir servi dans l’armée pour comprendre que ce fut une violation du code éthique, moral et juridique. »
Quand le secrétaire à la Guerre met ses propres pilotes en danger
En mars 2025, Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, est accidentellement ajouté à un groupe Signal réunissant Hegseth, le directeur de la CIA John Ratcliffe, J.D. Vance et le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz. Dans ce chat, Hegseth transmet en temps réel les détails d’une opération imminente contre les Houthis au Yémen, horaires de frappes inclus : « 1415 : drones sur la cible (C’EST LE MOMENT OÙ LES PREMIÈRES BOMBES TOMBERONT DÉFINITIVEMENT). » NPR révèle en avril 2025 l’existence d’un second chat Signal dans lequel Hegseth transmettait simultanément les mêmes informations à sa femme, son frère et son avocat — trois personnes sans aucune habilitation de sécurité.
Le rapport de l’inspecteur général du Pentagone, publié le 4 décembre 2025 en 84 pages, est sans appel : Hegseth a violé les politiques du département et « créé un risque pour la sécurité opérationnelle qui aurait pu entraîner l’échec des objectifs de mission et un danger potentiel pour les pilotes américains ». Si ces informations avaient atteint les forces houthies, elles auraient pu contrer les frappes ou repositionner leurs actifs. Hegseth a refusé de s’entretenir avec l’inspecteur général, se contentant d’une déclaration écrite affirmant qu’il disposait du pouvoir de déclassifier les informations partagées. Son porte-parole a qualifié le rapport d’« exonération totale ». L’ironie est structurelle : l’homme qui a purgé l’état-major pour insuffisance de loyauté est mis en cause par son propre inspecteur général pour une faute opérationnelle documentée.
La presse muselée : fermer le Pentagone à tout regard extérieur
En mai 2025, un mémo confine les journalistes accrédités à une zone spécifique d’un seul étage du bâtiment, leur interdit les installations sportives et exige un accompagnement officiel pour tout déplacement. Huit rédactions — dont le New York Times, le Washington Post et CNN — perdent leurs bureaux historiques au Pentagone.
En septembre 2025, le département publie un accord exigeant que les journalistes s’engagent à ne diffuser « aucune information non autorisée — même non classifiée — sous peine de perdre leurs accréditations ». Le 14 octobre 2025, date limite fixée, la quasi-totalité des organisations médiatiques refuse de signer : CNN, ABC, NBC, CBS, le New York Times, le Washington Post, Associated Press, Reuters, NPR, Newsmax, le Wall Street Journal, The Atlantic, l’AFP — et Fox News, l’ancien employeur d’Hegseth. Seul One America News Network, réseau pro-Trump marginal, appose sa signature. L’Association des journalistes du Pentagone dénonce « un assaut direct contre la liberté de la presse et le droit du public à connaître les activités militaires ». La corrélation avec l’affaire des Caraïbes n’est pas anodine : sans accès journalistique indépendant, des opérations comme le double-tap du 2 septembre 2025 n’auraient pas été portées à la connaissance du public.
Pourquoi Hegseth reste, et ce que cela signifie
Sous des conditions politiques ordinaires, chacun de ces dossiers — le Signalgate, les accusations de crimes de guerre, la purge de l’état-major, les restrictions à la presse — aurait suffi à provoquer une démission ou un limogeage. Pete Hegseth cumule tous ces dossiers simultanément et conserve son poste. La raison, selon CNN en décembre 2025, est simple : « il possède la plus grande qualité aux yeux du président — une loyauté sans faille envers Trump et son programme ». Cette administration a, selon la même analyse, « démantelé l’architecture de la responsabilité gouvernementale ».
Son cercle d’influence s’est rétréci en conséquence. Le Washington Times rapporte en octobre 2025 qu’il s’appuie désormais essentiellement sur son porte-parole Sean Parnell, sa femme, son frère et Steve Feinberg, cofondateur du fonds Cerberus, nommé secrétaire adjoint à la Guerre. L’expertise institutionnelle du Pentagone a été remplacée par une coterie de confiance personnelle — configuration qui amplifie précisément les risques que la purge de l’état-major était censée corriger.


