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- De France Inter à LCI : l’ascension d’un homme d’appareil
- L’OM, la gloire sportive et une sortie non choisie
- L’ancrage à droite radicale et l’entrée sur CNews
- « On les jette en Méditerranée » : le mot de trop
- CNews acculée : quand le calcul réglementaire remplace l’éthique
- Une déchéance qui dit plus qu’elle ne montre
Le 2 mars 2026, un extrait de trente secondes suffit. Jean-Claude Dassier, sur le plateau de CNews, parle des étrangers détenus dans les prisons françaises : « On les jette en… on les met en Méditerranée, on les met où ? » Le lendemain, CNews et Europe 1 l’écartent « jusqu’à nouvel ordre ». Quatre décennies à construire l’information télévisée française. Une phrase pour tout défaire.
De France Inter à LCI : l’ascension d’un homme d’appareil
1965. Jean-Claude Dassier entre à France Inter comme correspondant à la circulation routière. Pas le poste le plus glamour — mais il apprend vite. Son engagement syndical lors de Mai 68 lui coûte son poste à l’ORTF, licencié par Jacqueline Baudrier. Il rebondit à Europe 1, où il passe dix-sept ans à gravir méthodiquement les échelons : rédacteur en chef en 1975, directeur adjoint en 1982, directeur de l’actualité ensuite. En 1986, il rejoint TF1 au moment de sa privatisation, prend la direction des opérations et des sports, puis devient vice-président d’Eurosport à partir de 1992.
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Pascal Praud, machine à cash de CNews
C’est à la tête de LCI qu’il laisse son empreinte la plus durable. Directeur général de 1996 à 2008, il façonne pendant douze ans l’identité d’une chaîne qui invente en France le format de l’information en continu. En 2008, il monte d’un cran : direction de l’information de TF1, rapprochement des deux rédactions. Le sommet, en apparence. Mais les journalistes font ressurgir leur Société des journalistes — chose rarissime depuis la privatisation de 1987 — et s’inquiètent ouvertement de sa proximité avec Nicolas Sarkozy. Les fissures, déjà.
L’OM, la gloire sportive et une sortie non choisie
Juin 2009. Dassier prend la présidence de l’Olympique de Marseille, succédant à Pape Diouf. Le bilan sur le terrain est incontestable : champion de France 2010, deux Coupes de la Ligue, un Trophée des champions. Deux ans plus tard, il est dehors. Le 9 juin 2011, un conseil de surveillance à Paris règle l’affaire en quelques heures. « On a choisi Deschamps contre Dassier. Les deux ne se parlaient plus », confie un membre du conseil à Foot Mercato. Margarita Louis-Dreyfus réinjecte 20 millions d’euros dans les caisses du club et tourne la page. Dassier ne démissionne pas. Il est éjecté. Ce sera une constante.
L’ancrage à droite radicale et l’entrée sur CNews
Sans retrouver de poste de direction dans les grands groupes, Dassier rejoint le comité éditorial de Valeurs actuelles comme vice-président, puis s’installe en 2013 sur les plateaux d’I-Télé — future CNews — aux côtés de Laurence Ferrari. Le choix n’est pas anodin. Ces années-là, une partie de la droite médiatique française travaille à ouvrir un espace de parole délibérément transgressif. Dassier n’y arrive pas par hasard. Il y trouve sa place.
1er février 2021. Sur le plateau de L’Heure des Pros 2, un débat sur la loi contre le séparatisme. Dassier : « Tant qu’on s’adressera dans nos écoles à des classes qui comprennent 75% de noirs, d’Arabes, j’en passe et des meilleures, on n’y arrivera jamais. » Pascal Praud l’interrompt. Aucune sanction ne suit.
Octobre 2022. Blocage des raffineries. Dans La Belle Équipe, Dassier commente : « On est en Afrique ! C’est la loi du plus fort ! » Clélie Mathias le recadre en direct. Rien d’autre.
27 décembre 2022. Cette fois, le seuil est franchi. Débat sur la délinquance juvénile : « Les musulmans, ils s’en foutent de la République. Ils ne savent même pas ce que le mot veut dire. » La présentatrice Barbara Klein laisse passer. L’indignation est immédiate — CNews se désolidarise, l’Arcom est saisie, l’Union des Mosquées de France porte plainte. Dassier disparaît plusieurs semaines de l’antenne. Le 14 février 2023, Clélie Mathias l’accueille à son retour : « Jean-Claude Dassier qui fait son grand retour, on est ravis de vous retrouver ! »
Le 10 février 2025, le tribunal correctionnel de Paris condamne Dassier à 1 000 euros d’amende avec sursis pour « injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Ses propos de décembre 2022 constituent, selon les juges, des formules « outrageantes et méprisantes venant rabaisser et jeter le discrédit sur toutes les personnes de confession musulmane ». Il doit verser 1 000 euros à la Licra. Il n’était ni présent ni représenté à l’audience.
La séquence obéit à une logique simple : chaque dérapage sans conséquence réelle a rendu le suivant inévitable. L’indulgence répétée n’a pas tempéré Dassier — elle l’a enhardi.
« On les jette en Méditerranée » : le mot de trop
2 février 2026, émission 100% Politique. Dassier évoque les détenus étrangers : « On les jette en… on les met en Méditerranée, on les met où ? L’Algérie n’en veut pas, la Tunisie n’en veut pas, le Maroc n’en veut pas. » Le présentateur Gauthier Le Bret réagit à chaud : « C’est horrible ce que vous dites, vous racontez n’importe quoi. » Dassier s’explique : « C’était une façon de dire qu’il faut réexpédier tout ça dans les pays d’origine. »
L’extrait dort un mois. Le 2 mars, il ressurgit sur X. Les collectifs Alertes Racisme et Sleeping Giants annoncent leur saisine de l’Arcom. Le premier parle d’une « séquence hallucinante dans laquelle on parle des étrangers comme des animaux ». Le lendemain, l’éviction.
CNews acculée : quand le calcul réglementaire remplace l’éthique
Les propos de février 2026 ne sont pas objectivement plus graves que ceux de décembre 2022. Ce qui a changé, c’est la situation de la chaîne.
Depuis 2019, l’Arcom a sanctionné CNews à 26 reprises — 630 001 euros d’amendes cumulées. En février 2026 s’ajoutent 25 000 euros pour des propos qualifiant des millions d’Algériens de « risques majeurs », et 75 000 euros pour des propos assimilant l’ensemble des Palestiniens au terrorisme. Deux mises en demeure supplémentaires ont été publiées au Journal officiel fin décembre 2025.
Le précédent C8 pèse sur chaque décision. La chaîne sœur du groupe Bolloré a perdu sa fréquence TNT en juillet 2024 — effective le 28 février 2025. CNews sait désormais que rien n’est acquis. Sleeping Giants, de son côté, revendique avoir détourné plus de 2 000 annonceurs de médias jugés problématiques. La pression publicitaire accomplit ce que les amendes n’avaient pas réussi à imposer.
L’éviction de Dassier, dans ce contexte, est d’abord un réflexe de survie. Pas un sursaut moral.
Une déchéance qui dit plus qu’elle ne montre
À TF1, à l’OM, à CNews : le schéma ne varie pas. Dassier ne part jamais de lui-même. Il est poussé vers la sortie à chaque fois que le coût de le garder dépasse celui de le remercier. Ce que révèle cette trajectoire, ce n’est pas tant la dérive d’un homme vieillissant que la complaisance durable des structures qui l’ont hébergé, encouragé, puis lâché quand il devenait encombrant.


