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- La lecture convenue et ce qu’elle cache
- Netanyahu : 40 ans de doctrine, une occasion unique
- Comment Israël a retourné la relation de dépendance
- Le prétexte iranien et le souvenir de 2003
- Ce que cette guerre dit de l’état réel de la puissance américaine
- Les conséquences que Netanyahu a choisies d’ignorer
- Qui a décidé cette guerre
Un président américain élu sur le refus des guerres étrangères se retrouve engagé dans un conflit d’ampleur au Moyen-Orient sans que son opinion publique ne l’ait demandé, sans menace directe crédible sur le sol américain, sans mandat international. La question mérite d’être posée sans détour : qui a décidé cette guerre ?
La lecture convenue et ce qu’elle cache
Depuis 1948, la relation américano-israélienne a toujours été lue dans un sens : Washington décide, Tel Aviv s’aligne ou négocie, mais l’asymétrie de puissance ne fait aucun doute. Cette grille de lecture a si longtemps structuré l’analyse du Moyen-Orient qu’elle est devenue un réflexe. Elle mérite aujourd’hui d’être suspendue.
Donald Trump a été élu, entre autres, sur une promesse explicite : sortir les États-Unis des engagements militaires extérieurs coûteux et inutiles. « America First » n’était pas qu’un slogan — c’était un diagnostic sur deux décennies de guerres perdues en Afghanistan et en Irak. Cet homme-là se retrouve aujourd’hui à la tête d’une opération militaire majeure contre l’Iran, sans opinion publique américaine demandeuse, sans intérêt économique direct identifiable, et avec pour justification une menace — des missiles iraniens capables de frapper le territoire américain — que les experts militaires les plus sérieux peinent à valider. Le paradoxe est suffisamment flagrant pour qu’on cherche où s’est produit le basculement.
Netanyahu : 40 ans de doctrine, une occasion unique
Pour comprendre qui a voulu cette guerre, il faut d’abord comprendre qui en avait besoin.
La politique étrangère israélienne repose depuis quatre décennies sur un principe que ses architectes n’ont jamais vraiment dissimulé : la frappe préventive comme substitut à toute négociation structurelle. En 1981, les chasseurs israéliens détruisaient le réacteur nucléaire irakien d’Osirak sans concertation avec Washington. En 2007, c’est le réacteur syrien d’Al-Kibar qui était visé. Entre-temps, les assassinats ciblés de scientifiques nucléaires iraniens, les frappes répétées contre les positions du Hezbollah, l’offensive de Gaza — tout s’inscrit dans une cohérence stratégique que Benjamin Netanyahu a portée à son point le plus radical. La guerre ouverte contre l’Iran n’est pas une rupture dans cette trajectoire. C’en est l’aboutissement.
Mais Netanyahu n’est pas seulement le chef d’un gouvernement en guerre. Il est un dirigeant dont les déboires judiciaires — corruption, abus de confiance, fraude — constituaient jusqu’à l’embrasement régional une menace politique existentielle. Les démocraties ont cette caractéristique : en temps de paix, elles continuent de fonctionner. Les audiences se tiennent, les verdicts approchent, l’opinion se fracture. La guerre suspend tout cela. Elle redessine les priorités, elle recompose les coalitions intérieures, elle transforme un accusé en commandant en chef. Ce n’est pas une explication suffisante à elle seule — mais écarter cette variable au nom de l’objectivité serait une erreur d’analyse.
Comment Israël a retourné la relation de dépendance
La capacité d’influence israélienne sur la politique américaine ne repose pas sur la puissance militaire ni sur le poids économique — Israël est un pays de neuf millions d’habitants. Elle repose sur une architecture d’influence patiente et méthodique : l’AIPAC et les organisations pro-israéliennes qui structurent les financements de campagne au Congrès, le bloc évangélique américain pour lequel le soutien à Israël relève de la conviction religieuse autant que de la géopolitique, les réseaux qui traversent les deux partis depuis trente ans. Trump lui-même, dans son premier mandat, avait livré des gages considérables : reconnaissance de Jérusalem comme capitale, annexion du Golan validée, Accords d’Abraham présentés comme son chef-d’œuvre diplomatique personnel.
Le basculement vers la guerre contre l’Iran s’est produit dans ce cadre. Netanyahu n’a pas convaincu Trump par la force de ses arguments stratégiques — il a activé des leviers qui préexistaient à leur relation personnelle, tout en jouant sur la psychologie d’un président qui confond l’affirmation de puissance avec la puissance elle-même. Présenter une frappe majeure contre l’Iran comme une décision forte, historique, digne d’un grand président : c’est précisément le registre dans lequel Trump est le plus perméable.
Le prétexte iranien et le souvenir de 2003
La justification avancée publiquement mérite un examen factuel. Des missiles iraniens capables de frapper le territoire continental des États-Unis : cette affirmation a circulé dans les briefings et les déclarations officielles avec une assurance inversement proportionnelle aux preuves produites. L’Iran dispose de missiles balistiques à moyenne portée, de capacités de frappe régionales réelles, d’un programme de développement militaire que personne ne conteste sérieusement. Mais la projection intercontinentale vers le sol américain reste, selon les évaluations techniques disponibles, une capacité que Téhéran ne possède pas à ce stade.
Cette séquence — menace surévaluée, urgence construite, décision de guerre présentée comme inévitable — a un précédent direct. En février 2003, Colin Powell se tenait devant le Conseil de sécurité de l’ONU avec des photos satellites et des fioles symbolisant des armes biologiques irakiennes. Le secrétaire d’État le plus respecté de l’administration Bush livrait, en pleine conscience selon ses propres aveux ultérieurs, un argumentaire destiné à légitimer une décision déjà prise. Les armes de destruction massive irakiennes n’ont jamais été trouvées. La mécanique, elle, s’est parfaitement reproduite.
Ce qui a changé depuis 2003, c’est l’absence totale de précaution rhétorique. George W. Bush avait encore besoin de nier vouloir un regime change, de parler de liberté et de démocratie pour le peuple irakien, d’habiller l’opération en libération. Aujourd’hui, le changement de régime en Iran est un objectif affiché. Non par franchise — par atrophie de la contrainte internationale.
Ce que cette guerre dit de l’état réel de la puissance américaine
Un pays qui se laisse entraîner dans une guerre qu’il n’a pas choisie n’est pas un pays qui commande. Cette formulation peut sembler excessive — elle décrit pourtant avec précision ce que la séquence révèle sur Washington.
Le système international s’est dégradé par étapes mesurables. L’invasion de l’Ukraine a démontré qu’une grande puissance pouvait annexer un territoire souverain sans autre conséquence durable que des sanctions. L’administration Trump a méthodiquement affaibli les institutions multilatérales dans lesquelles les États-Unis jouaient encore un rôle régulateur — OMS, UNESCO, accords climatiques, relations avec l’OTAN. La guerre contre l’Iran achève le mouvement : une opération militaire d’envergure contre un État souverain, sans résolution du Conseil de sécurité, sans coalition internationale au sens juridique, avec pour objectif déclaré le renversement d’un gouvernement — ce que le droit international prohibe explicitement.
Les pays arabes du Golfe se retrouvent dans une position particulièrement inconfortable. Ils n’ont pas demandé ce conflit, ont toujours maintenu leurs distances vis-à-vis de Téhéran sans pour autant rechercher la confrontation, et voient leur modèle de prospérité — fondé sur un seul prérequis, la stabilité régionale — directement menacé. L’Iran, en les ciblant militairement, cherche précisément à les transformer en intermédiaires réclamant la fin des hostilités. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, matérialise l’enjeu global : toute perturbation durable de ce corridor se traduit mécaniquement en choc énergétique planétaire.
Les conséquences que Netanyahu a choisies d’ignorer
Netanyahu a vraisemblablement obtenu ce qu’il cherchait à court terme : la destruction de capacités militaires et nucléaires iraniennes, la survie de sa position politique intérieure, et la démonstration que l’alliance américaine pouvait être mobilisée jusqu’en ses ultimes conséquences. La question est ce que cette victoire tactique hypothèque.
L’Irak de l’après-2003 a fourni le cas d’école de ce que produit un regime change par intervention extérieure : non une démocratie reconnaissante, mais un État fracturé, une résistance armée qui a duré vingt ans, et une influence iranienne paradoxalement renforcée dans le pays même que Washington venait de « libérer ». L’opposition iranienne existe, est réelle, dispose d’une base sociale dans la jeunesse urbaine qui a manifesté au péril de sa vie en 2019 puis en 2022. Mais tout gouvernement issu de l’effondrement du régime des mollahs sous les bombes d’une coalition israélo-américaine devra assumer ce que les historiens appellent le péché originel de la libération par procuration. L’humiliation nationale, même ressentie par des populations hostiles au régime, se retourne structurellement contre les libérateurs.
Les Accords d’Abraham subissent quant à eux une épreuve qu’ils n’avaient pas été conçus pour traverser. Leur logique reposait sur la normalisation arabo-israélienne comme horizon alternatif à la résolution de la question palestinienne, avec une Amérique perçue comme arbitre crédible. Une guerre vécue dans le monde arabe comme une entreprise israélo-américaine de domination régionale érode précisément les fondements sur lesquels ces accords tenaient.
Quant aux Palestiniens — la monstruosité du 7 octobre, la guerre de Gaza, et désormais l’embrasement iranien ont produit un effet d’accumulation qui les a fait disparaître du cadre d’analyse international. Ce n’est pas la moindre des conséquences de cette séquence.
Qui a décidé cette guerre
La réponse à la question initiale n’est pas binaire. Trump n’a pas été contraint par la force — il a été orienté, dans le sens de ses propres penchants, par un allié qui avait préparé le terrain depuis des années et qui avait besoin, à un moment précis de sa trajectoire politique personnelle, que Washington franchisse le pas.
Netanyahu a tenu la laisse. Mais tenir la laisse d’un allié aussi imprévisible que puissant n’est pas une position de contrôle — c’est un pari. Les gains sont réels et immédiats. Les risques sont différés et systémiques. Un Iran post-régime instable aux frontières d’Israël, des Accords d’Abraham délégitimés, une région où la prospérité qui servait de tampon s’est évaporée, et un partenaire américain dont l’engagement dépend de l’humeur d’un seul homme : voilà ce que Netanyahu a échangé contre sa survie politique et la destruction de quelques centrifugeuses.
L’histoire jugera si c’était un bon calcul. Les premiers éléments ne plaident pas en sa faveur.


