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À 3 heures du matin, ce lundi 2 mars 2026, Beyrouth s’est réveillée sous les bombes. Une dizaine d’explosions ont déchiré la nuit au-dessus de la banlieue sud de la capitale et du Liban-Sud, dans la foulée de tirs de missiles et de drones lancés par le Hezbollah vers Israël. Bilan immédiat : 31 morts et 149 blessés, dont 20 morts et 91 blessés dans la seule banlieue sud de Beyrouth. Des chiffres qui, à mesure que les heures passent, ne font qu’augmenter.
La phrase du président libanais Joseph Aoun, prononcée quelques heures plus tard, résume à elle seule l’impuissance d’un pays pris en otage : « L’insistance à utiliser une fois de plus le Liban comme plateforme pour des guerres qui ne le concernent pas. »
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Comment le Liban se retrouve dans une guerre qu’il n’a pas décidée
Le Hezbollah a revendiqué ses tirs comme une riposte à la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué le 28 février lors des premières frappes de l’opération conjointe américano-israélienne contre l’Iran. Une décision unilatérale, prise contre l’avis explicite des plus hautes autorités de l’État. Le Premier ministre Nawaf Salam a publiquement qualifié ces tirs d’« acte irresponsable et suspect » qui « fournit à Israël des prétextes pour intensifier ses attaques ». Le ministre de la Justice a ordonné l’arrestation des auteurs des tirs. En vain : les frappes israéliennes en réponse ont visé plusieurs dirigeants du Hezbollah à Beyrouth et dans le sud du pays, pendant que le général Rafi Milo, chef du commandement nord israélien, annonçait que « les frappes se poursuivent et que leur intensité va augmenter ».
Ce n’est pas un dysfonctionnement passager. C’est la mécanique fondamentale du piège libanais : un gouvernement souverain qui condamne les actes de guerre commis depuis son propre territoire, qui ordonne des arrestations, et qui ne peut rien. Le Liban entre une nouvelle fois en guerre sans l’avoir décidé.
Un cessez-le-feu qui n’avait jamais été une paix
Pour comprendre le 2 mars 2026, il faut remonter au 27 novembre 2024. L’accord de cessez-le-feu conclu ce jour-là entre Israël et le Hezbollah n’a jamais été respecté. La Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) a enregistré plus de 10 000 violations israéliennes — dont 7 500 violations aériennes — depuis l’entrée en vigueur de la trêve. Selon Médecins Sans Frontières, plus de 370 personnes ont été tuées au Liban par des frappes israéliennes depuis le début de cet accord. Le Bureau des droits de l’homme de l’ONU ne recense, dans le même temps, que quatre incidents de tirs de projectiles depuis le territoire libanais vers Israël.
Le 20 février 2026, des frappes israéliennes avaient déjà tué 12 personnes dans la Békaa et le camp d’Aïn el-Héloué — les plus meurtrières depuis le cessez-le-feu. Le Premier ministre Salam avait alors averti le Hezbollah de ne pas entraîner le pays dans une « nouvelle aventure », qualifiant le désarmement du mouvement de « choix souverain irréversible ». Dix jours plus tard, le Hezbollah entrait en guerre. Le scénario tant redouté par les autorités libanaises est devenu réalité.
Un bilan humain dévastateur
La guerre déclenchée dans la foulée de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a progressivement consumé le Liban. D’abord limitée au sud du pays, elle a dégénéré en guerre totale à partir de septembre 2024, lors du lancement de l’opération israélienne « Flèches du Nord ». Le 23 septembre 2024 reste la journée la plus meurtrière que le Liban ait connue depuis la fin de la guerre civile : 558 personnes tuées en 24 heures, dont 50 enfants et 94 femmes.
Entre le 8 octobre 2023 et le cessez-le-feu, le ministère libanais de la Santé publique a recensé plus de 4 047 morts et 16 638 blessés. En incluant les corps retrouvés sous les décombres, le bilan total dépasserait les 5 000 morts. Parmi eux, 248 enfants et 222 travailleurs de la santé et des secours. Le leader du Hezbollah Naim Qassem a reconnu la perte de 5 000 combattants de sa formation et 13 000 blessés.
Au plus fort des hostilités, entre 1,2 et 1,4 million de personnes — dans un pays de 5 millions d’habitants — ont fui leurs foyers. En février 2026, soit plus d’un an après le cessez-le-feu, entre 100 000 et 120 000 habitants de la zone frontalière demeuraient encore déplacés, leurs villages restant exposés aux frappes régulières. Dans certains villages frontaliers, seuls 10% des habitants étaient revenus.
Les conséquences psychologiques sont documentées avec la même rigueur que les pertes physiques. Des chercheurs de l’Université libano-américaine décrivent le conflit de 2024 comme un « événement re-traumatisant ». La psychologue Mia Atoui, cofondatrice d’Embrace Lebanon — qui opère la seule ligne anti-suicide du pays —, constate que « la situation est critique, avec de nombreuses personnes luttant contre l’anxiété, la dépression, les traumatismes et le deuil ». En 2023, le Liban avait déjà enregistré une hausse de 21% des décès par suicide. Les cliniciens parlent désormais de « Trouble de stress traumatique continu » (CTSD), un concept initialement développé pour décrire l’état psychologique des populations de l’Afrique du Sud sous l’apartheid.
Destructions massives
L’ampleur matérielle est vertigineuse. Selon la Banque mondiale, le coût total des dommages et des pertes s’élève à 14 milliards de dollars : 6,8 milliards de dommages sur les structures physiques et 7,2 milliards de pertes économiques. Le coût de la reconstruction est estimé à 11 milliards de dollars, dont 8,4 milliards en besoins immédiats pour la période 2025-2027.
Sur le terrain : 51 000 logements totalement détruits, 317 000 endommagés. Dans le seul Liban-Sud, 130 000 logements ont été affectés. Amnesty International a documenté la destruction de plus de 10 000 structures civiles entre octobre 2024 et janvier 2025, dont une part significative après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Dans trois municipalités — Yarine, Dhayra et Boustane —, plus de 70% des bâtiments ont été détruits.
Les infrastructures essentielles ont été frappées avec la même intensité : 83 établissements éducatifs, 36 installations sanitaires, 68 hôpitaux et 177 ambulances endommagés, selon les données compilées par le PNUD et le ministère libanais de la Santé. L’OMS relève que 47% des attaques contre des structures de santé au Liban ont causé des morts — un taux supérieur à celui de tout autre conflit actif dans le monde. Plus de 240 travailleurs de santé ont été tués. Au moins 60 écoles ont été détruites depuis septembre 2024, privant jusqu’à 1,5 million d’enfants d’éducation.
En janvier 2026, le Parlement libanais a approuvé un prêt de la Banque mondiale de 250 millions de dollars — dont seulement 52 millions sécurisés dans un premier temps — pour financer les premiers chantiers. Face à des besoins de 11 milliards, le compte n’y est pas.
Une économie déjà en ruine
La guerre n’a pas frappé un pays en bonne santé. Depuis 2019, le Liban traverse ce que la Banque mondiale a qualifié de « l’une des trois pires crises économiques que le monde ait connues depuis le milieu du XIXe siècle ». La livre libanaise a perdu plus de 98% de sa valeur. Le PIB a chuté de 52 milliards de dollars en 2019 à 21,8 milliards en 2021, soit une contraction de 58%. Le taux de pauvreté a atteint 44% en 2022. En mars 2020, le Liban s’est déclaré en défaut de paiement souverain pour la première fois de son histoire. Le salaire médian est passé d’environ 630 dollars à 63 dollars.
Le conflit de 2023-2024 a précipité cette économie déjà au sol : contraction supplémentaire du PIB réel de 7,1% en 2024, baisse cumulée approchant 40% depuis 2019. Le secteur immobilier a subi 4,6 milliards de dollars de pertes, le tourisme 3,6 milliards, l’agriculture 1,2 milliard. Quelque 166 000 personnes ont perdu leur emploi. Aujourd’hui, 874 000 personnes — 17% de la population — demeurent en insécurité alimentaire aiguë, dont 22 000 en phase d’urgence. Dans le sud du Liban, 90% des agriculteurs ont vu leur production diminuer ou être anéantie, et 150 000 personnes sont privées d’eau courante.
Le Liban se vide de ses forces vives
Parallèlement aux destructions physiques, le Liban se vide de ses forces vives. Depuis 2019, plus de 300 000 professionnels qualifiés — médecins, ingénieurs, chercheurs — ont quitté le pays. En 2025 seul, plus de 72 000 Libanais ont émigré, un record depuis la fin de la guerre civile. Entre 2021 et fin septembre 2025, près de 472 000 Libanais ont quitté le territoire. Plus de 70% d’entre eux ont entre 25 et 35 ans. Près de 40% des médecins et infirmiers sont partis, principalement vers les pays du Golfe, l’Europe et le Canada. Cette déperdition de capital humain constitue, sur le long terme, une destruction peut-être plus irréversible encore que celle des bâtiments.
Un État qui ne maîtrise ni la décision de guerre ni celle de paix
Le 2 mars 2026 n’est pas une anomalie. C’est la confirmation d’une pathologie structurelle qui traverse l’histoire contemporaine du Liban. Guerre civile de 1975 à 1990, 150 000 à 250 000 morts. Offensive israélienne de l’été 2006, plus de 1 100 civils tués, un million de déplacés. Explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, 235 morts, 300 000 sans-abri, 6 500 blessés. Guerre Israël-Hezbollah de 2023-2024, plus de 4 000 morts et 14 milliards de dégâts. À chaque fois, le Liban subit des conflits dont il n’est pas l’instigateur et dont il paie seul le prix.
La décision unilatérale du Hezbollah d’entrer dans la guerre américano-israélienne contre l’Iran, contre l’avis explicite du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, illustre avec une clarté brutale le drame fondamental du pays : un État qui ne détient pas le monopole de la violence sur son territoire. Ce n’est pas une faiblesse conjoncturelle. C’est une incapacité structurelle, entretenue par des décennies de compromis politiques et par l’insertion du Hezbollah dans des équilibres régionaux qui dépassent largement les frontières libanaises.
Après deux ans de vide institutionnel, le Liban avait pourtant élu un nouveau président en janvier 2025 et formé un gouvernement en février, conduit par Nawaf Salam — ancien président de la Cour internationale de Justice — avec la promesse de « sauver, réformer et reconstruire ». Un an après, la reconstruction n’avait pas véritablement démarré. Et le pays est de nouveau sous les bombes.


