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- Frappes sur l’Iran : ce qui s’est passé le 28 février
- Le redéploiement du Charles-de-Gaulle et la montée en puissance du dispositif militaire français
- La France entre critique de l’unilatéralisme et engagement défensif
- Détroit d’Ormuz bloqué : l’impact économique s’annonce sévère
- 150 000 Français en zone de danger
- Vers un engagement de longue durée ?
Le porte-avions Charles-de-Gaulle quitte la mer Baltique en urgence pour rejoindre la Méditerranée orientale. Derrière ce redéploiement précipité, une crise militaire d’une ampleur inédite depuis 2003 : des frappes américano-israéliennes ont frappé l’Iran ce 28 février, tué le guide suprême Ali Khamenei et déclenché une riposte iranienne qui menace désormais les intérêts français dans toute la région — militaires, économiques, humains.
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Frappes sur l’Iran : ce qui s’est passé le 28 février
Des chasseurs israéliens et des missiles de croisière américains ont ciblé simultanément des dizaines de sites : installations militaires, complexes nucléaires et centres de commandement à Téhéran, Ispahan, Qom, Karaj et Kermanshah. Dans la nuit du samedi au dimanche, les médias d’État iraniens ont confirmé la mort du guide suprême Ali Khamenei, tué dans les frappes, ainsi que celle du chef d’état-major des forces armées, du ministre de la Défense et du commandant des Gardiens de la Révolution.
En représailles, l’Iran a lancé des salves massives de missiles et de drones. La riposte de Téhéran a débordé largement au-delà d’Israël : Qatar, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Jordanie — autant d’États abritant des bases militaires américaines et des emprises françaises. La base navale française « Camp de la Paix » à Abou Dhabi a été touchée par deux drones de type Shahed-136. Un incendie s’est déclaré dans deux conteneurs de matériel. « Les dégâts ne sont que matériels et limités. Aucun blessé n’est à déplorer », a précisé Macron en ouverture du second conseil de défense.
Le redéploiement du Charles-de-Gaulle et la montée en puissance du dispositif militaire français
C’est dans ce contexte que l’ordre de redéploiement est tombé. Le Charles-de-Gaulle, qui participait à l’opération OTAN « Baltic Sentry » et venait de faire escale à Malmö le 25 février — une première historique pour un porte-avions français — a reçu instruction de mettre le cap sur la Méditerranée orientale. Le navire devrait arriver sur zone d’ici une douzaine de jours, le temps de transiter par la Manche et le détroit de Gibraltar.
Le groupe aéronaval qui l’accompagne est une force de frappe considérable. Outre le porte-avions, il comprend la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, la frégate de défense et d’intervention Amiral Ronarc’h — dont c’est le premier déploiement opérationnel majeur —, des frégates multimissions FREMM, un sous-marin nucléaire d’attaque de type Suffren, et le bâtiment ravitailleur Jacques Chevallier. Des navires alliés sont intégrés à l’escorte : les frégates italienne Andrea Doria, néerlandaise De Ruyter, espagnole Álvaro de Bazán et marocaine Mohammed VI.
Les forces françaises sont déjà engagées. Les Rafale stationnés sur la base aérienne d’Al-Dhafra, aux Émirats arabes unis, sont intervenus durant le week-end pour neutraliser des drones iraniens. La France est liée par des accords de défense aux Émirats, au Qatar et au Koweït — des accords qui l’autorisent à mobiliser ses moyens sur place si ces pays en font la demande.
L’empreinte militaire française dans la région est substantielle, avec environ 5 000 militaires déployés : 900 aux Émirats (Rafale, A400M, chars Leclerc, canons Caesar), 1 550 à Djibouti, 1 200 en Irak dans le cadre de l’opération Chammal, 750 au Liban avec la FINUL, 300 au Levant et 200 en mer Rouge dans la mission européenne Aspides.
Cette mission Aspides sera d’ailleurs renforcée : deux navires militaires français supplémentaires la rejoindront dans les prochains jours, aux côtés d’un navire italien et d’un grec, pour faire face à la menace d’embrasement régional pesant sur le transport maritime.
La France entre critique de l’unilatéralisme et engagement défensif
La position française est inconfortable. Paris condamne l’initiative américano-israélienne sans y avoir participé, mais se trouve de facto entraîné dans ses conséquences.
Emmanuel Macron a fixé trois priorités lors du premier conseil de défense : sécurité des ressortissants français, protection des emprises militaires et diplomatiques, sécurité sur le territoire national. Il a appelé à une réunion exceptionnelle du Conseil de sécurité des Nations unies, estimant que « nul ne peut penser que la question du nucléaire iranien, de l’activité balistique, des déstabilisations régionales se réglera simplement par les frappes ».
Lors du second conseil, le 1er mars, le chef de l’État a maintenu que « la priorité reste la sécurité de nos ressortissants » et confirmé la disposition française à « rehausser notre posture et notre accompagnement défensif pour être aux côtés de ceux avec qui nous avons des traités de défense ».
Le lundi 2 mars, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a franchi un pas supplémentaire. En conférence de presse, il a déclaré que la France était « prête à participer à la défense » des pays du Golfe et de la Jordanie « conformément aux accords qui la lient à ses partenaires et au principe de légitime défense collective ». Il a simultanément estimé que « l’intervention unilatérale des États-Unis et d’Israël aurait mérité d’être débattue dans les instances collectives prévues à cet effet ».
Cette position s’inscrit dans un cadre européen coordonné. Le 1er mars au soir, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont publié une déclaration conjointe avertissant Téhéran qu’ils prendraient « des mesures pour défendre nos intérêts et ceux de nos alliés, potentiellement en permettant des actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles et des drones à leur source ». Le secrétaire d’État britannique à la Défense, John Healey, a par ailleurs confirmé que des avions britanniques participaient déjà à des opérations défensives dans la région, après le tir de deux missiles balistiques iraniens en direction de Chypre, où se trouve la base d’Akrotiri.
Détroit d’Ormuz bloqué : l’impact économique s’annonce sévère
Pour les milieux d’affaires et les décideurs économiques, c’est la dimension la plus immédiatement tangible de la crise. Dès le 28 février, les Gardiens de la Révolution ont annoncé la fermeture de facto du détroit d’Ormuz, par lequel transitent chaque jour 20 millions de barils de pétrole brut, soit 20 % de l’approvisionnement mondial. Un message radio VHF a ordonné aux navires de ne pas traverser le détroit.
Une soixantaine de navires sous pavillon français ou à capitaux français sont actuellement bloqués dans le Golfe persique. Instruction leur a été donnée par la Marine nationale de ne pas tenter de forcer le passage. Deux cargos ont déjà été attaqués au large des Émirats arabes unis et d’Oman.
Les quatre plus grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs transits dans le Golfe : CMA CGM (3e mondial, français), MSC (1er mondial), Maersk (2e mondial) et Hapag-Lloyd. Maersk a également suspendu tout passage par le canal de Suez. MSC a ordonné à tous ses navires présents dans la région de se mettre à l’abri.
Les marchés ont immédiatement réagi. À l’ouverture du lundi 2 mars, le Brent a bondi de 13 % pour dépasser 82 dollars le baril, avant de refluer autour de 78 dollars. Le gaz européen TTF a progressé de plus de 20 %. Selon Bloomberg, un blocus prolongé du détroit d’Ormuz pourrait porter le baril à 108 dollars, contre 60 dollars début janvier. Le FMI estime qu’une hausse de 10 % du cours du pétrole ampute le PIB mondial de 0,15 point l’année suivante. La Chine, qui absorbe les trois quarts du pétrole transitant par Ormuz, pourrait perdre à elle seule 0,5 point de croissance dans ce scénario.
150 000 Français en zone de danger
La question des ressortissants est au cœur des préoccupations gouvernementales. Environ 150 000 Français résident dans les pays les plus exposés : 30 000 aux Émirats arabes unis, 6 000 en Arabie saoudite, 5 500 au Qatar. Le Quai d’Orsay a relevé ses consignes au niveau d’alerte maximale pour l’Iran, le Liban, les Émirats arabes unis et le Qatar.
Des préparatifs logistiques seraient en cours à Chypre dans le cadre d’un plan d’évacuation, à activer « quand la situation le permettra », selon la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon. Jean-Noël Barrot a convoqué une réunion d’urgence avec toutes les ambassades françaises du Moyen-Orient le lundi 2 mars à 8h15, au Centre de Crise et de Soutien du Quai d’Orsay. Le ministre a précisé qu’« aucune victime française » n’était pour l’instant à déplorer dans la région.
Vers un engagement de longue durée ?
Une fois en Méditerranée orientale, le Charles-de-Gaulle rejoindra un dispositif naval américain sans précédent depuis l’opération Iraqi Freedom en 2003. L’USS Abraham Lincoln, déployé depuis novembre 2025, est sur zone depuis fin janvier. L’USS Gerald R. Ford — le plus grand porte-avions du monde — est arrivé en Méditerranée orientale le 27 février, après une escale en Crète. Les Gardiens de la Révolution ont revendiqué une attaque contre l’Abraham Lincoln, démentie par le commandement américain Centcom.
Donald Trump a estimé que l’opération militaire américaine durerait « quatre semaines ou moins ». Si ce calendrier se confirme, le déploiement du Charles-de-Gaulle s’inscrira bien au-delà du cadre initial de la mission La Fayette 26 — et la question de la participation française à d’éventuelles opérations défensives actives, aux côtés des États du Golfe, se posera avec une acuité croissante à mesure que les jours passent.


