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- Un exil que la France n’était pas obligée d’accepter
- La décision Giscard : des services ignorés, des contrats en tête
- L’aveuglement bipartisan : quand toute la France applaudissait
- Le sommet de la Guadeloupe : l’Occident enterre le chah
- Le contentieux Eurodif : les racines financières d’une guerre souterraine
- Attentats, otages, rupture diplomatique : la facture en vies humaines
- Les concessions de Mitterrand : grâces, milliards et marchandages inavoués
- L’assassinat de Bakhtiar : un État souverain bafoué sur son propre sol
- Neauphle-le-Château en 2023 : quand la France efface ce qu’elle a fait
- Trois leçons d’un aveuglement qui dure encore
Entre octobre 1978 et février 1979, Paris accueillit l’ayatollah Rouhollah Khomeini dans un paisible village des Yvelines, contre l’avis explicite de ses propres services de renseignement. Cette décision, prise sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing pour des raisons essentiellement commerciales et géopolitiques, allait catalyser la révolution islamique iranienne et engendrer une décennie de terrorisme, d’otages et de contentieux financiers. Coût humain : des centaines de morts sur le sol français et libanais. Coût financier : sept milliards de francs versés à un régime que Paris avait contribué à installer.
Un exil que la France n’était pas obligée d’accepter
En 1978, Khomeini vivait depuis quatorze ans en exil — d’abord en Turquie, puis à Nadjaf, en Irak, ville sainte chiite où il s’était imposé comme principal opposant au chah Mohammad Reza Pahlavi. Cette année-là, sous la pression du chah qui percevait l’ayatollah comme une menace croissante, Saddam Hussein décida de l’expulser d’Irak. Le Koweït refusa de l’accueillir. Khomeini se retrouvait sans refuge.
Le 6 octobre 1978, il atterrit à l’aéroport d’Orly avec un simple visa de tourisme. Après quelques jours en banlieue sud de Paris, il s’installa le 10 octobre à Neauphle-le-Château, un village de 2 000 habitants dans les Yvelines, dans la maison d’un universitaire iranien. Rien n’obligeait la France à lui ouvrir ses portes. Ce choix fut celui d’un homme : Valéry Giscard d’Estaing.
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La décision Giscard : des services ignorés, des contrats en tête
Les professionnels du renseignement français étaient unanimes : il ne fallait pas accueillir Khomeini. Alexandre de Marenches, directeur du SDECE — ancêtre de la DGSE —, le qualifiait de « brûlot » dont « la fonction est de mettre le feu à tout ce qui se trouve à sa portée ». Il proposa de l’exfiltrer vers l’Italie. La DST, de son côté, suggérait une expulsion vers l’Algérie. Deux services, une même conclusion.
Giscard choisit autrement. Michel Poniatowski, ancien ministre de l’Intérieur et proche du président, joua un rôle déterminant dans cette orientation. Le 21 novembre 1978, lors d’une conférence de presse à l’Élysée, Giscard d’Estaing reconnut officiellement à Khomeini le statut de réfugié politique, précisant sobrement qu’on lui avait rappelé « par deux fois les usages qui interdisent à un réfugié d’appeler à la violence depuis le sol français ».
La logique n’était ni humaniste ni idéologique. Elle était économique. Paris comptait sur la confirmation de juteux contrats signés du temps du chah : un milliard de francs avec Airbus, 200 millions avec Thomson, sans oublier les projets de métro à Téhéran et d’usine Peugeot. À cela s’ajoutait un calcul de guerre froide : contrer l’influence soviétique dans le Golfe en favorisant un islam politique jugé naturellement anticommuniste.
L’aveuglement bipartisan : quand toute la France applaudissait
Pendant 112 jours, Neauphle-le-Château devint, selon l’historien Bernard Hourcade du CNRS, « la capitale de la contestation iranienne ». Chaque matin, Khomeini traversait la rue jusqu’à un petit verger où il priait sous un pommier, recevant journalistes du monde entier et délégations iraniennes. Avec des téléphones et des magnétocassettes, son entourage transforma ce cottage en centre de communication mondiale. Ses discours, enregistrés sur cassettes, étaient acheminés clandestinement en Iran via le réseau des mollahs. Les autorités françaises n’interdirent rien.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’unanimité du soutien. Le philosophe Michel Foucault voyait en Khomeini un « saint homme exilé à Paris ». Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir l’appuyèrent publiquement. L’intelligentsia de gauche, pourtant athée, fut séduite par sa rhétorique tiers-mondiste et anti-impérialiste. Côté politique, le Parti socialiste de François Mitterrand était « engagé très tôt aux côtés de l’opposition iranienne » et organisa même une rencontre entre Khomeini et Karim Sandjabi, du Front national iranien. Mitterrand lui-même faillit rencontrer l’ayatollah en personne. Seuls quelques gaullistes, quelques communistes et le journaliste Patrick Wajsman dans Le Figaro exprimèrent des réserves. Deux camps opposés, un seul et même aveuglement.
Le sommet de la Guadeloupe : l’Occident enterre le chah
Du 4 au 7 janvier 1979, un sommet discret réunit en Guadeloupe quatre dirigeants occidentaux : Jimmy Carter, Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt et James Callaghan. La conclusion fut nette : le chah ne pouvait être sauvé. « Carter nous a annoncé sans ambages que les États-Unis avaient décidé de retirer leur soutien au régime du chah », écrira Giscard dans ses mémoires. Carter contestera cette version, mais le résultat fut identique.
La doctrine qui présida à cette décision était d’une froideur absolue : plutôt les islamistes que les communistes, pour éviter que Moscou n’obtienne un accès maritime à l’océan Indien via un Iran passé sous influence soviétique. En parallèle, Poniatowski fut envoyé en Iran. Son constat, rapporté à Paris : « C’est foutu. » Le 16 janvier 1979, le chah quittait son pays pour un exil définitif.
Le 1er février 1979, un Boeing 747 d’Air France se posa à l’aéroport de Téhéran-Mehrabad à 9h33. À son bord : Khomeini, 17 membres de son état-major et une nuée de journalistes, sous le commandement du pilote Jean Mouy. Une foule estimée à plusieurs millions d’Iraniens l’accueillit en délire. Le 11 février, le régime impérial s’effondrait. La France avait, au sens littéral, ramené Khomeini au pouvoir.
Le contentieux Eurodif : les racines financières d’une guerre souterraine
Les espoirs commerciaux de Paris s’évaporèrent immédiatement. Khomeini abandonna le programme nucléaire hérité du chah et résilia tous les contrats avec les entreprises françaises. Mais le litige le plus lourd portait sur Eurodif. En 1974, un accord avait été conclu avec le chah : l’Iran prenait 10 % du capital de ce consortium européen d’enrichissement d’uranium installé à Tricastin, en échange d’un prêt d’un milliard de dollars au Commissariat à l’énergie atomique. La France s’était engagée à livrer 10 % de la production d’uranium enrichi.
Après la révolution, Paris refusa de rembourser le prêt et contesta le statut d’actionnaire de l’Iran. En 1982, Mitterrand refusa de livrer l’uranium contractuellement dû. Téhéran choisit de recouvrer sa créance autrement.
Attentats, otages, rupture diplomatique : la facture en vies humaines
Le 23 octobre 1983, une camionnette piégée explosa contre le poste militaire français « Drakkar » à Beyrouth : 58 parachutistes français furent tués, dans ce qui reste l’un des attentats les plus meurtriers jamais subis par l’armée française en temps de paix. L’attaque fut attribuée au Hezbollah pro-iranien.
Entre décembre 1985 et septembre 1986, une quinzaine d’actions terroristes frappèrent Paris, revendiquées par le CSPPA. Bilan : 13 morts et 303 blessés. Le plus meurtrier fut l’attentat devant le magasin Tati, rue de Rennes, le 17 septembre 1986 — sept morts, 55 blessés. La DST identifia le réseau de Fouad Ali Saleh, un Tunisien converti au chiisme, formé à l’université théologique de Qom, agissant pour le compte du Hezbollah sous commandement iranien. Les attentats visaient à peser sur la vente d’armes françaises à l’Irak et à obtenir la libération du terroriste Georges Ibrahim Abdallah.
À partir de mars 1985, des diplomates, journalistes et chercheurs français furent enlevés au Liban par le Jihad islamique, organisation d’obédience iranienne. Ces enlèvements étaient, selon la journaliste Dominique Lorentz, « intimement liés au règlement du contentieux nucléaire franco-iranien autour d’Eurodif ». En 1987, le juge Gilles Boulouque souhaitait entendre Wahid Gordji — officiellement traducteur à l’ambassade d’Iran, officieusement son numéro deux — dans le cadre de l’enquête sur les attentats. Gordji se réfugia dans l’enceinte diplomatique. Le 17 juillet 1987, la France rompait ses relations diplomatiques avec l’Iran. Elles ne furent rétablies que le 16 juin 1988, après la libération des derniers otages.
Les concessions de Mitterrand : grâces, milliards et marchandages inavoués
La présidence Mitterrand accumula les renoncements. Le 27 juillet 1990, le chef de l’État gracia Anis Naccache et ses quatre complices, condamnés à perpétuité pour la tentative d’assassinat de l’ex-premier ministre Chapour Bakhtiar en 1980 à Neuilly-sur-Seine — un attentat qui avait coûté la vie à un policier, Jean-Michel Jamme, et à une voisine, Yvonne Stein. Naccache fut immédiatement expulsé vers Téhéran. L’Iran avait exigé cette libération comme condition d’un règlement global incluant le sort des otages français.
En octobre 1991, le gouvernement français versa sept milliards de francs à l’Iran — restitution du prêt Eurodif majoré des intérêts. L’accord permit simultanément la libération des derniers otages français retenus au Liban. Paris paya, en argent, ce qu’il avait refusé de livrer en uranium.
L’assassinat de Bakhtiar : un État souverain bafoué sur son propre sol
Malgré ces concessions, la violence ne cessa pas. Le 6 août 1991, Chapour Bakhtiar — dernier premier ministre du chah, réfugié en France depuis la révolution — fut assassiné à son domicile de Suresnes avec son secrétaire Sorouch Katibeh. Le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière établit que l’opération avait été « montée par les services secrets iraniens », qui avaient réussi à retourner le propre chef de la sécurité de Bakhtiar.
L’un des assassins, Ali Vakili Rad, fut arrêté en Suisse, extradé en France et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1994. Il fut libéré et expulsé vers l’Iran le 18 mai 2010 — deux jours seulement après le retour en France de l’universitaire Clotilde Reiss, retenue dix mois à Téhéran. Paris démentit tout marchandage. La coïncidence fut jugée éloquente par elle-même.
Neauphle-le-Château en 2023 : quand la France efface ce qu’elle a fait
Le village des Yvelines conserva longtemps la trace de cet épisode. Un panneau sur parcelle privée proclamait, en français et en persan : « Le nom de Neauphle-le-Château est enregistré à jamais dans l’histoire des relations franco-iraniennes. » La rue de l’ambassade de France à Téhéran porte d’ailleurs le nom de ce village. Des pèlerinages en mémoire de Khomeini y étaient régulièrement organisés.
En janvier 2023, dans le contexte du mouvement de protestation déclenché par la mort de Mahsa Amini, le panneau fut vandalisé et remplacé par l’ancienne bannière impériale iranienne et une couverture de Charlie Hebdo. La municipalité a depuis pris une ordonnance interdisant l’installation de toute plaque commémorative rappelant le séjour de l’imam. La France, en somme, préfère désormais ne plus afficher ce qu’elle a fait.
Trois leçons d’un aveuglement qui dure encore
L’épisode Khomeini illustre trois erreurs de fond qui se renforcent mutuellement. La première est politique : les services de renseignement avaient raison, et le pouvoir a choisi de les ignorer. La responsabilité de la décision est entièrement politique, pas technique. La deuxième est stratégique : les deux justifications de Giscard — préserver les contrats commerciaux et bloquer l’URSS — se sont toutes deux révélées fausses. Les contrats furent résiliés dès 1979. L’URSS s’effondra une décennie plus tard, sans lien avec l’Iran. La troisième est systémique : l’aveuglement ne fut pas celui d’un camp. Droite et gauche, intellectuels et hommes politiques, tous partagèrent la même incompréhension de ce qu’était réellement Khomeini.
« Le séjour de l’imam Khomeini et le rôle très favorable des médias français furent déterminants dans la victoire de la révolution », estime l’historienne Safoura Tork Ladani dans son étude des relations franco-iraniennes publiée aux éditions L’Harmattan. Quarante-sept ans plus tard, les conséquences de cet aveuglement collectif se font toujours sentir — de la question nucléaire iranienne aux ambitions hégémoniques de Téhéran au Moyen-Orient. Paris ne peut pas dire qu’il ne savait pas : ses propres services le lui avaient dit.


