De star de l’Islam à violeur : la longue chute de Tariq Ramadan

Après une condamnation définitive en Suisse, Tariq Ramadan est jugé du 2 au 27 mars à Paris pour viols sur trois femmes. Un procès rare issu de la vague #MeToo

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Le procès de l’islamologue suisse s’ouvre ce lundi 2 mars devant la cour criminelle départementale de Paris. Trois femmes l’accusent de viol pour des faits commis entre 2009 et 2016. Déjà condamné définitivement en Suisse, celui qui fut pendant deux décennies la figure intellectuelle dominante de l’islam européen comparaît avec une peine de vingt ans de réclusion criminelle en ligne de mire. Au-delà du sort d’un homme, ce procès posera une question juridique fondamentale sur la définition pénale du viol en France.

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Tariq Ramadan, l’intellectuel qui comblait un vide identitaire

Il est né le 26 août 1962 à Genève, de nationalité suisse et égyptienne. Mais ce qui a d’abord construit l’autorité de Tariq Ramadan, c’est moins son curriculum que sa généalogie. Il est le petit-fils de Hassan al-Banna, fondateur en 1928 des Frères musulmans en Égypte, et le fils de Saïd Ramadan, gendre et secrétaire personnel du fondateur, principal artisan de l’expansion internationale de la confrérie. Dans les milieux musulmans, cette filiation vaut une légitimité que nulle chaire universitaire ne peut conférer.

La chaire universitaire, pourtant, il l’obtient aussi. Après un doctorat en islamologie arabe à Genève et des études à l’université Al-Azhar du Caire en 1992-1993, il est nommé professeur d’études islamiques contemporaines à Oxford — une chaire financée par un don qatarien de 11 millions de livres sterling. Il dirige parallèlement le Centre de recherche sur la législation et l’éthique islamiques à Doha et préside l’European Muslim Network à Bruxelles. En 2005, le gouvernement britannique le recrute comme conseiller dans la lutte contre l’extrémisme islamique.

À partir de 1994, ses conférences en France drainent des milliers de jeunes musulmans en quête de réconciliation entre pratique religieuse et citoyenneté occidentale. Son livre Les Musulmans dans la laïcité (Tawhid, 1994) formule cette synthèse avec une habileté qui lui vaut des admirateurs bien au-delà des mosquées. Bernard Godard, spécialiste de l’islam en France, le décrit comme « très populaire du côté de certains musulmans éclairés qui avaient un certain niveau d’éducation ». Il est partout : sur les plateaux de télévision, dans les universités, dans les salons du Bourget. Un public numérique mondial de plusieurs millions de personnes suit ses interventions.

Les premières fissures d’un double langage

La popularité de Tariq Ramadan ne va pas sans une controverse structurelle. Dès les années 2000, ses détracteurs pointent ce qu’ils qualifient de double discours : des positions modernistes affichées en public, un islam conservateur assumé dans d’autres cercles. Le 20 novembre 2003, lors d’un débat télévisé sur France 2 face à Nicolas Sarkozy, sa proposition d’un simple « moratoire » sur la lapidation — plutôt qu’une condamnation sans équivoque — provoque une onde de choc. Caroline Fourest décortique cette rhétorique dans Frère Tariq (Grasset, 2004), tandis que Marianne le qualifie sans ménagement de « play-boy salafiste ».

Ces alertes précoces ne freinent pas son ascension. Elles la complexifient, tout au plus. L’homme reste une référence incontournable, protégé par le soutien d’une partie de l’intelligentsia de gauche et d’un réseau communautaire organisé. C’est cet édifice que les événements d’octobre 2017 vont commencer à démolir.

Octobre 2017 : trois femmes brisent le silence

Le 20 octobre 2017, Henda Ayari, ancienne salafiste reconvertie au féminisme laïque, tweete sous le hashtag #BalanceTonPorc et accuse nommément Tariq Ramadan de l’avoir violée dans un hôtel parisien en 2012. Elle dépose plainte auprès du parquet de Rouen. Quelques jours plus tard, une deuxième femme, identifiée sous le pseudonyme de « Christelle », porte plainte pour un viol commis dans un hôtel de Lyon en octobre 2009. Convertie à l’islam, souffrant d’un handicap aux jambes, elle sera reconnue comme personne vulnérable au sens de la loi. En mars 2018, une troisième plaignante, anonyme, signale des faits commis dans un hôtel parisien en mars 2016.

Les trois récits convergent sur un point : des rapports sexuels d’une brutalité extrême, accompagnés de coups et d’insultes. L’une des plaignantes décrit son « regard fixe avec des yeux de fou », une autre évoque son « visage déformé comme un sadique ». Ce n’est pas la description d’une relation consentie qui aurait mal tourné. C’est celle d’une violence systématique.

Le 2 février 2018, Tariq Ramadan est mis en examen pour « viol » et « viol sur personne vulnérable » et placé en détention provisoire à Fleury-Mérogis. Il souffre d’une sclérose en plaques diagnostiquée en 2014, dont les experts judiciaires français confirmeront l’existence en 2018. L’université d’Oxford l’avait mis en congé dès le 7 novembre 2017. Le Qatar lui fait comprendre qu’il n’est plus le bienvenu à Doha.

Le revirement qui fracture ses soutiens

Pendant neuf mois, Tariq Ramadan nie tout rapport physique avec ses accusatrices et dénonce une « campagne de calomnie ». Le 22 octobre 2018, devant les juges d’instruction, il opère un virage total : il reconnaît des « relations sexuelles consenties » avec Henda Ayari et Christelle, tout en niant les viols. Son avocat, Me Marsigny, concède que son client n’aurait pas dû « nier bêtement » pendant des mois.

Ce revirement produit une onde de choc dans son camp. La cagnotte de soutien, qui avait récolté plus de 100 000 euros en quatre jours, est fermée. Des associations retirent sa photo de leurs pages. Dans les milieux musulmans pratiquants, des relations extraconjugales constituent une faute grave. Le 16 novembre 2018, après neuf mois et demi de détention provisoire, il est libéré sous contrôle judiciaire contre une caution de 300 000 euros.

Six ans d’instruction, une ordonnance de 350 pages

L’enquête judiciaire durera six ans. Le 7 juillet 2023, les deux juges d’instruction rendent une ordonnance de mise en accusation de 350 pages, renvoyant Tariq Ramadan devant la cour criminelle pour viols sur quatre femmes — deux non-lieux sont prononcés par ailleurs. Au cœur du document : une analyse fouillée de la notion d’emprise. Les juges estiment que Ramadan a exercé une « contrainte morale » sur des femmes « ni folles ni bêtes, tout au plus affaiblies par une crise identitaire, des vulnérabilités ou des événements de vie négatifs », plaçant leur réflexion « hors service ».

Le 27 juin 2024, la cour d’appel de Paris révise partiellement ce renvoi : elle écarte le cas d’une quatrième plaignante, Mounia Rabbouj, et — décision juridiquement majeure — balaie la thèse de l’emprise. Les juges estiment que la privation nécessairement totale du libre arbitre « ne paraît pouvoir être retenue à aucun stade de la relation ». En revanche, ils actent explicitement que la violence exercée lors des rapports « dépassait ce qu’une femme pouvait raisonnablement accepter » et outrepassait ce qui avait pu être convenu entre les parties. En octobre 2024, la Cour de cassation rejette les pourvois de l’islamologue, rendant définitif son renvoi.

La Suisse prononce une première condamnation définitive

Pendant que l’instruction parisienne suivait son cours, un volet suisse de l’affaire aboutissait à un précédent judiciaire lourd de conséquences. Les faits remontent à la nuit du 28 au 29 octobre 2008 à Genève. Une femme convertie à l’islam, identifiée sous le pseudonyme de « Brigitte », accuse Tariq Ramadan de l’avoir violée à trois reprises, frappée et insultée après une conférence.

En mai 2023, le tribunal correctionnel de Genève l’acquitte en première instance, faute d’intime conviction. Mais le 28 août 2024, la chambre pénale d’appel et de révision rend un arrêt diamétralement opposé : Ramadan est reconnu coupable de viol et de contrainte sexuelle « pour la quasi-totalité des faits dénoncés » et condamné à trois ans de prison dont un an ferme. La plaignante obtient 25 000 francs suisses de réparation.

Le 22 juillet 2025, le Tribunal fédéral — plus haute instance judiciaire helvétique — rejette son recours. La condamnation est définitive. Les juges fédéraux estiment que le récit de « Brigitte » est « crédible et constant » et que la cour d’appel genevoise n’a commis aucun arbitraire dans son appréciation des preuves. Ses avocats annoncent un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme. Tariq Ramadan arrive donc à son procès parisien déjà condamné par la justice d’un autre pays pour des faits de même nature.

La question juridique centrale : la violence suffit-elle à caractériser un viol ?

Le droit français définit le viol par quatre éléments alternatifs : la contrainte, la menace, la surprise ou la violence. Les juges d’instruction avaient misé sur la contrainte morale — l’emprise. La cour d’appel l’a abandonnée. Le débat se concentre désormais sur un terrain plus étroit et, paradoxalement, plus incertain : la violence physique constatée peut-elle, à elle seule, constituer le viol ?

La cour d’appel a posé le cadre en actant que les rapports « dépassaient ce qui pouvait raisonnablement être accepté ». Mais la ligne entre violence consentie dans le cadre d’une pratique sexuelle et violence constitutive d’un viol est une frontière que la jurisprudence française n’a pas encore tracée avec netteté. C’est précisément cette frontière que la cour criminelle départementale de Paris devra définir entre le 2 et le 27 mars 2026. La réponse qu’elle apportera pourrait faire jurisprudence bien au-delà de ce dossier. Ce procès est l’une des très rares affaires issues de la vague #MeToo de 2017 à atteindre le stade du jugement en France, après plus de huit ans de procédure.

L’écosystème du soutien : construction et effondrement progressif

En 2017-2018, Tariq Ramadan bénéficiait d’un réseau de soutiens d’une ampleur inhabituelle pour un mis en examen. Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, avait participé à plusieurs débats avec lui et défendait l’islamologue contre ce qu’il appelait une « excommunication politique ». Le philosophe Edgar Morin avait co-signé deux ouvrages de dialogue avec lui. Le géopolitologue Pascal Boniface, l’animateur Frédéric Taddeï et l’économiste Thomas Piketty figuraient parmi les 130 personnalités qui avaient signé, en novembre 2017, une tribune de soutien à Mediapart — sans toutefois défendre Ramadan directement.

Le soutien le plus structuré venait du milieu associatif musulman. À Lyon, Yamin Makri, cofondateur de l’Union des jeunes musulmans et ami de longue date, organisait des soirées de mobilisation. L’ex-UOIF, rebaptisée Musulmans de France, tenait un stand « Free Tariq Ramadan » à son salon du Bourget en mars 2018. Le CCIF et son directeur Marwan Muhammad réclamaient sa remise en liberté. Trois vagues de tribunes internationales se sont succédé entre juin 2018 et mai 2020, rassemblant des noms aussi divers que le philosophe canadien Charles Taylor et le cinéaste britannique Ken Loach.

Chaque tournant judiciaire a rogné cette base. L’aveu de relations extraconjugales en octobre 2018, d’abord. La condamnation définitive en Suisse en août 2025, ensuite. À la veille du procès parisien, il ne reste qu’un noyau de fidèles irréductibles, dont certains ont glissé vers une rhétorique complotiste que le politologue Haoues Seniguer décrit comme « la radicalisation progressive de Ramadan et de ses soutiens, qui s’enferment dans une logique complotiste ». Tariq Ramadan lui-même a successivement attribué son affaire à un complot français, puis aux Émirats arabes unis. En mai 2023 à Genève, Dieudonné est venu témoigner en sa faveur, affirmant « croire en son innocence » — un soutien qui en dit long sur l’état du réseau.

Un procès sous haute tension procédurale

La défense, qui mobilise une quinzaine d’avocats entre la France et la Suisse, a multiplié les manœuvres avant l’ouverture des débats. En janvier 2026, elle a demandé la récusation de la juge présidente Corinne Goetzmann au motif que le procès se déroule pendant le ramadan islamique — demande rejetée. Elle a également sollicité un supplément d’information fondé sur de nouvelles prétendues preuves reposant sur la stylométrie, une méthode d’analyse statistique des textes. Tariq Ramadan maintient la thèse de rapports consentis, qu’il qualifie de « complicité fougueuse ».

Du côté des plaignantes, Christelle a demandé le huis clos pour protéger son identité, après avoir subi des menaces et un harcèlement dont elle tient l’accusé pour responsable — ses avocates, Me Laura Ben Kemoun et Me Laure Heinich, rappelant que Ramadan avait « divulgué et exposé publiquement son identité à de multiples reprises » durant l’instruction. Le huis clos lui sera accordé de droit. Henda Ayari, première à avoir porté plainte, se trouve dans une situation financière précaire : ayant perdu son emploi de conférencière, elle doit financer son hébergement parisien pendant quatre à six semaines de procès grâce à une cagnotte de soutien.

La chute d’une icône, le début d’une jurisprudence

Mis en congé par Oxford, persona non grata au Qatar, définitivement condamné en Suisse, Tariq Ramadan se présente devant la cour criminelle de Paris dépouillé de l’essentiel de son aura. Celui qui incarnait pour des millions de musulmans européens la possibilité d’une identité islamique moderne et assumée est devenu, pour ses accusatrices et pour une partie croissante de l’opinion, le symbole d’une autorité religieuse utilisée comme instrument de prédation.

Ce procès dépasse son cas individuel. Il constitue, huit ans après les premières plaintes et seize ans après les premiers faits, l’aboutissement d’une procédure qui a testé les limites du système judiciaire français face aux affaires issues de #MeToo. Et il forcera la cour criminelle à trancher une question que la jurisprudence a jusqu’ici esquivée : quand la violence sexuelle est prouvée mais que l’emprise ne peut être établie, où commence le viol ? La réponse de Paris sera attendue bien au-delà du Palais de Justice.



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