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Alors que la téléconsultation représentait 2,2 % des consultations de généralistes en 2023, le secteur connaît une mutation profonde, portée par les récentes Assises de la télémédecine et la mise en place d’un nouvel agrément pour les sociétés du secteur. Pourtant, si ce dispositif de consultation à distance a été défendu comme un levier d’inclusion pour les territoires isolés, une étude de la DREES publiée en février 2026 tempère ce constat : son recours est plus important en ville (21 % des habitants des grands centres urbains) qu’en milieu rural (seulement 9 %). Un succès en demi-teinte qui n’infléchit pas la logique de rendement numérique de certains opérateurs, dont le modèle repose sur le volume global, quelle que soit la zone couverte.
L’incitation à la productivité
Les modèles de recrutement de leaders du secteur, comme Medadom, visent en effet des objectifs de consultations élevés. Des contrats de travail rendus publics par France Info proposent une architecture financière basée sur le volume : « Sur une base de 20 heures de téléconsultation par semaine, vous percevrez 3 000 euros brut mensuel […] À votre salaire fixe s’ajoute votre salaire variable : 40 % brut du chiffre d’affaires. » Un courrier de recrutement précise : « Gardez en tête que plus vous voyez de patients, plus votre chiffre d’affaires s’accroît. »
Les données de l’Assurance Maladie et les enquêtes de terrain révèlent des durées de consultation très courtes, avec une moyenne à 6,24 minutes, voire 3 min 58 et 3 min 22 pour deux consultations « test » par France Info, contre 18 minutes en cabinet traditionnel. Cette logique de flux, éloignée du suivi au long cours, est notamment assumée par le leader Medadom : « Dans le cadre de la téléconsultation, aucun suivi des médecins n’est possible et de ce fait, la mise en relation avec un médecin s’effectue de façon aléatoire ».
Un parallèle avec l’intérim hospitalier
Nourrie par la surenchère d’offres des leaders du secteur, l’attrait croissant des médecins pour la téléconsultation fait écho aux polémiques sur l’intérim hospitalier et ses rémunérations dérogatoires. À Mulhouse en 2019, des gardes payées 2 200 € avaient déjà suscité l’indignation, avant que la loi Rist ne vienne plafonner ces tarifs pour protéger les budgets publics. Frédéric Valletoux, alors président de la Fédération hospitalière de France, n’hésitait pas à parler de l’intérim comme d’un « cancer pour l’hôpital ».
Pour autant, les réformes réalisées sont aujourd’hui décriées par la Cour des comptes pour leurs « effets pervers », signe de la difficulté de réguler le secteur médical. Pour la téléconsultation, le risque est qu’aujourd’hui certains praticiens délaissent le soin physique pour cet exercice dématérialisé, jugé plus lucratif et moins contraignant. Si les plateformes comme Livi, Medadom ou Qare maintiennent un marketing agressif pour capter les médecins, le débiteur final reste l’Assurance Maladie, dont les finances sont déjà sous tension.
Une régulation en quête d’équilibre
Face à ces dérives, le gouvernement avance sur une ligne de crête. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé en janvier 2026 un assouplissement du seuil de 20 % d’activité à distance pour certains profils de médecins (retraités, jeunes parents), y voyant, malgré les chiffres de la DREES, un outil indispensable pour lutter contre la désertification médicale. Une décision dont Medadom, Qare et MédecinDirect se sont évidemment « félicités », mais que la ministre tempère en admettant que certaines pratiques, notamment dans les filières visuelles chez les opticiens, devront être « questionnées ou interrompues ».
Dans ses annonces, l’exécutif valorise aussi les modèles « assistés » par un professionnel (infirmier, pharmacien), à l’image des dispositifs de Medaviz, jugés vertueux car permettant de maintenir un examen clinique. L’enjeu pour le système de santé est d’éviter une déshumanisation du soin — crainte partagée par 83 % des Français selon la DREES — tout en intégrant un outil capable de répondre aux tensions médicales. Reste à voir si l’application de la « feuille de route nationale 2026-2028 » parviendra à harmoniser des pratiques encore très disparates selon les acteurs et à transformer la téléconsultation en une réponse pérenne aux tensions médicales.


