La souveraineté du Rafale face aux appétits étrangers

Derrière l'image d'un avion 100 % français, des milliers de PME vulnérables aux rachats étrangers. La souveraineté du Rafale est moins absolue qu'il n'y paraît.

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Le Rafale est vendu au monde entier comme l’incarnation de l’indépendance industrielle et militaire française. Pourtant, un groupe américain vient de racheter LMB Aerospace, fabricant de composants intégrés directement dans l’avion de combat de Dassault Aviation. Et l’État français a donné son accord. Ce paradoxe apparent soulève une question que les discours officiels esquivent rarement avec précision : la souveraineté du Rafale repose-t-elle sur des bases aussi solides qu’annoncées ?

Rafale « 100 % français » : les failles d’un mythe industriel

Derrière les maîtres d’œuvre que sont Dassault Aviation, Thales, Safran et MBDA, la chaîne de valeur du Rafale implique plus de 4 500 PME, ETI et start-up disséminées sur le territoire national. C’est sur ce tissu que repose, en pratique, la capacité de production de l’appareil. La Direction Générale de l’Armement a identifié environ 1 200 d’entre elles comme « critiques » ou constituant des « goulets d’étranglement » : savoir-faire unique, absence d’alternative nationale, composants sans équivalent domestique.

Ce maillage d’excellence souffre d’une fragilité structurelle bien documentée : la sous-capitalisation chronique. Des entreprises technologiquement irremplaçables se retrouvent régulièrement dans l’incapacité de financer leur croissance, ce qui les expose à des offres de rachat étrangères difficiles à refuser. Le ministère des Armées alerte lui-même, de façon récurrente, sur les risques de « prédation capitalistique ».

La dépendance aux approvisionnements mondiaux ajoute une seconde ligne de vulnérabilité. La production du Rafale et de ses armements nécessite des alliages de titane, des aciers spéciaux, des fibres d’aramide et des semi-conducteurs dont la France ne maîtrise pas les chaînes d’approvisionnement. L’image d’un avion souverain bute ici sur la réalité des marchés de matières premières stratégiques.

LMB Aerospace vendue à un groupe américain

C’est dans ce contexte que le rachat de LMB Aerospace par la société américaine Loar Group a cristallisé le débat. LMB fabrique des ventilateurs et des systèmes intégrés embarqués dans les Rafale de Dassault Aviation — des composants fonctionnellement indispensables, même s’ils ne relèvent pas des technologies les plus sensibles de l’appareil.

L’État aurait pu bloquer l’opération. Il ne l’a pas fait, et la comparaison avec le dossier Eutelsat éclaire sa logique. Dans ce dernier cas, le ministère de l’Économie avait mis son veto au rachat d’infrastructures satellitaires par un fonds suédois, estimant le risque pour la sécurité militaire inacceptable. Pour LMB, l’évaluation a été différente : l’entreprise couvre environ 10 % du marché des ventilateurs militarisés et des acteurs nationaux alternatifs existent sur ce segment. Le niveau de criticité n’a pas atteint le seuil justifiant un blocage.

Cette décision n’est pas une capitulation. Elle reflète une doctrine qui s’est affinée : toutes les entreprises stratégiques ne sont pas équivalentes, et leur traitement doit être proportionné à leur irremplaçabilité réelle.

Les instruments d’un État qui ne lâche pas tout

Autoriser ne signifie pas abandonner. Pour encadrer la vente à Loar Group, l’État a mobilisé le mécanisme du contrôle des investissements étrangers en France (IEF), en lui préférant délibérément le cadre du contrôle des concentrations, jugé moins adapté. Ce dispositif a permis d’assortir l’opération de conditions contraignantes : maintien des activités et des capacités stratégiques sur le territoire, respect intégral des contrats militaires en cours.

L’Agence des Participations de l’État a imposé en outre la mise en place d’une action spécifique, communément appelée Golden Share. Ce mécanisme octroie à l’État un droit de veto sur certaines décisions stratégiques de l’entreprise, désormais sous pavillon américain, ainsi qu’un droit de représentation dans ses organes de direction. Les violations de ces engagements exposent l’acquéreur à des sanctions administratives, financières et pénales prévues par le Code monétaire et financier.

Sur le front financier, la France a par ailleurs déployé plusieurs outils pour éviter que ses PME de défense ne tombent par défaut de capitaux nationaux. Bpifrance anime le fonds Definvest, créé en 2018 pour sécuriser le capital des entreprises stratégiques, et le Fonds Innovation Défense, doté de 200 millions d’euros depuis 2021. Plus récemment, le fonds Bpifrance Défense a ouvert l’investissement dans des entreprises non cotées de la souveraineté technologique aux particuliers, dès 500 euros. L’intention est claire : alimenter en capitaux nationaux un tissu industriel trop souvent contraint de chercher des financements à l’étranger faute d’alternatives.

Montée en cadence du Rafale : le facteur aggravant

Ces dispositifs vont être mis à l’épreuve dans les années qui viennent. Le 300e Rafale a récemment été livré, et les carnets de commandes à l’export affichent un niveau historique. Cette accélération des cadences de production va exercer une pression inédite sur l’ensemble de la chaîne de sous-traitance : montée en charge des volumes, tension sur les recrutements, besoins de financement accrus.

Mécaniquement, cette pression rend les PME critiques plus attractives pour des acquéreurs étrangers disposant de capitaux importants, et simultanément plus vulnérables face à des offres qu’elles n’auront pas les moyens de décliner. La DGA surveille 1 200 entreprises sensibles en temps normal. La question est de savoir si cette vigilance peut tenir le rythme lorsque la cadence industrielle s’emballe.

Une guerre d’usure sans fin

La réponse à la question initiale est donc nuancée, mais elle peut être formulée avec précision. La souveraineté du Rafale n’est pas une fiction, mais elle n’est pas non plus absolue. L’État français a développé une doctrine de différenciation opérationnelle : les infrastructures critiques sans alternative nationale font l’objet d’un blocage systématique, comme l’a illustré le dossier Eutelsat ; les entreprises stratégiques dont la criticité est relative peuvent s’ouvrir aux capitaux étrangers, à condition d’être encadrées par des mécanismes de contrôle robustes.

Cette approche est plus sophistiquée que le simple réflexe protectionniste, et plus réaliste que l’illusion d’une autarcie industrielle impossible. Elle reste néanmoins fondamentalement réactive. La vraie menace pour la souveraineté du Rafale n’est pas un rachat spectaculaire et médiatisé, mais une dilution silencieuse, entreprise par entreprise, qui érode la substance de l’autonomie stratégique française tout en en préservant l’apparence.



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