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- Des chiffres qui rendent la réforme inévitable
- Le verrou du code de la santé publique
- L’été 2025, quand l’exécutif a reculé
- La mission Maupoil-David/Boronad
- Des facteurs aggravants que la mission devra intégrer
- Une ingénierie statutaire et financière à construire
- La ligne de crête entre urgence et exigence
La France manque de pharmaciens hospitaliers qualifiés pour diriger ses pharmacies à usage intérieur. Dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, la situation frôle parfois la rupture. Face à une contradiction juridique que les gouvernements successifs ont longtemps évitée, l’exécutif tente aujourd’hui une approche différente : une mission confiée à deux professionnels de terrain pour dessiner des passerelles diplômantes et un régime transitoire d’exercice. Mais le chemin est semé d’embûches syndicales, réglementaires et financières.
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La lente agonie des pharmacies françaises
Des chiffres qui rendent la réforme inévitable
Les données publiées par l’Ordre national des pharmaciens au 1er janvier 2024 dressent un tableau sans ambiguïté. La France compte 74 219 pharmaciens en exercice et 3,3 PUI pour 100 000 habitants — un ratio qui peut sembler correct en valeur absolue, mais qui masque des déséquilibres territoriaux profonds. Depuis 2023, le nombre de PUI recule : -1,9% dans les établissements publics, -2,6% dans le secteur privé. Selon le Centre national de gestion, environ 17% des postes de pharmaciens hospitaliers en établissements publics sont actuellement vacants.
La dynamique de fond aggrave le problème. En 2024, plus de 4 000 pharmaciens d’officine exercent en intérim, soit une hausse de 11,9% par rapport à l’année précédente, après une augmentation de 15,7% entre 2022 et 2023. L’attractivité de l’intérim officinal capte des professionnels qui auraient pu, dans d’autres conditions, rejoindre les effectifs stables des PUI. Le relèvement du nombre de postes d’internes engagé en 2021 constitue une réponse structurelle, mais ses effets resteront différés pendant encore plusieurs années.
Le verrou du code de la santé publique
Derrière la pénurie se cache un blocage légal que la démographie rend désormais insoutenable. L’article L.5126-1 du code de la santé publique est explicite : toute PUI doit être placée sous la responsabilité d’un pharmacien disposant de la qualification hospitalière dite « H », indissociable du diplôme d’études spécialisées de pharmacie hospitalière, obtenu à l’issue de quatre ans d’internat.
Cette exigence de qualification, justifiée par la complexité du circuit du médicament en milieu hospitalier, n’offre aucune voie d’accès aux pharmaciens titulaires d’un DES dit « court » de pharmacie officinale ou de pharmacie industrielle. Une dérogation introduite par le décret du 9 mai 2017 permettait certes, jusqu’au 1er juin 2025, à des pharmaciens justifiant de deux ans d’exercice à temps plein en PUI de s’y maintenir sans le DES hospitalier. Mais ce dispositif est resté de facto inaccessible à la majorité des praticiens d’officine souhaitant se reconvertir. Son extinction au printemps 2025 a mécaniquement resserré l’étau.
L’été 2025, quand l’exécutif a reculé
C’est dans ce contexte qu’un projet de décret expérimental a circulé à l’été 2025, autorisant à titre provisoire l’exercice en PUI d’Ehpad sans détention du DES hospitalier. La réaction des syndicats a été immédiate et d’une ampleur inhabituelle. Plusieurs organisations, dont le Syndicat national des pharmaciens praticiens hospitaliers et praticiens hospitaliers universitaires, ont dénoncé une remise en cause inacceptable de la spécialisation hospitalière, jugée indispensable à la sécurité médicamenteuse des résidents. Une grève reconductible a été annoncée à compter du 18 septembre 2025, avec arrêt des activités non urgentes et des gardes dans les PUI.
L’exécutif a renoncé au passage en force. Ce recul est le pivot qui explique la stratégie actuelle : plutôt qu’une dérogation imposée par décret, le gouvernement choisit la voie d’une mission de concertation chargée de bâtir des passerelles diplômantes et un cadre transitoire négocié.
La mission Maupoil-David/Boronad
La ministre de la Santé Stéphanie Rist, nommée au gouvernement Lecornu II en octobre 2025, a confié cette mission à la professeure Véronique Maupoil-David, ancienne directrice de faculté au CHU de Tours, et au docteur Cyril Boronad, pharmacien hospitalier au centre hospitalier de Cannes et président du Synprefh. Le choix de ce dernier, à la tête du syndicat qui avait mené l’opposition en 2025, est un signal politique délibéré.
Le premier volet de la mission vise à créer une passerelle diplômante vers le DES de pharmacie hospitalière pour les titulaires de DES courts — officinal ou industriel et recherche — sans repasser par le concours de l’internat. Le modèle revendiqué est celui du « deuxième DES » instauré en médecine en 2017, qui permet des reconversions de spécialité en cours de carrière. Concrètement, le dispositif envisagé combinerait validation des acquis de l’expérience, formation théorique et pratique ciblée sur les compétences hospitalières manquantes, et évaluation pédagogique individualisée avant délivrance du diplôme.
Le second volet est plus sensible. Il s’agit de définir un cadre temporaire d’exercice en PUI d’Ehpad pour des pharmaciens non titulaires du DES hospitalier, dans les seuls territoires où aucun spécialiste n’est disponible. Ce mécanisme transitoire n’est pas une dérogation permanente : il vise à prévenir les fermetures sèches de PUI dans les zones sous-dotées, avec des garde-fous précis — pharmacien hospitalier référent, périmètre de missions limité, horizon temporel explicite.
Des facteurs aggravants que la mission devra intégrer
Les tensions de ressources humaines en PUI s’exercent dans un contexte opérationnel lui-même dégradé. Le nombre de signalements de ruptures ou de risques de rupture transmis à l’ANSM a atteint 4 925 en 2023, avant de refluer à 3 825 en 2024 — un niveau que les acteurs du secteur continuent de qualifier de préoccupant. Selon une enquête citée par un acteur de la logistique hospitalière, 92% des PUI déclarent gérer au moins dix médicaments en situation de pénurie simultanée, et plus de 80% des répondants jugent insuffisantes les informations transmises par les autorités de santé sur ces tensions. Pour les syndicats hospitaliers, cette complexité croissante du circuit du médicament renforce précisément la nécessité d’un haut niveau de qualification dans les PUI — et plaide contre tout abaissement des exigences.
La mission doit également s’articuler avec la refonte plus large du troisième cycle pharmaceutique, dont les textes actent la création de deux DES courts à compter de la rentrée 2026. Les nouvelles passerelles ne doivent pas contredire cette architecture mais la prolonger, en offrant des voies de mobilité ascendante. Par ailleurs, le pacte de lutte contre les déserts médicaux présenté par le Premier ministre François Bayrou prévoit la généralisation d’antennes de formation dans chaque département dès 2026, ce qui pourrait faciliter à terme l’implantation d’internes de pharmacie dans les territoires sous-dotés — mais cet effet restera différé.
Une ingénierie statutaire et financière à construire
Au-delà de l’architecture pédagogique, la mission doit produire un travail d’ingénierie statutaire et financière complet : critères de sélection des candidats aux passerelles, durées minimales d’exercice exigées, modalités d’évaluation, articulation avec les dispositifs de développement professionnel continu. Le financement — prise en charge des coûts de formation, compensation du temps passé hors activité, ajustements statutaires pour les pharmaciens hospitaliers assurant l’encadrement, incitations à la mobilité géographique — figure explicitement dans le périmètre de la saisine. La déclinaison régionale du dispositif sera assurée en appui sur les diagnostics démographiques de l’Observatoire national de la démographie des professions de santé et des agences régionales de santé.
Les rapporteurs disposent de quatre mois pour remettre leurs propositions, avec un objectif d’entrée en application dès l’été 2026. Un comité de pilotage restreint, des groupes de travail dédiés et un lien étroit avec le cabinet ministériel structurent le calendrier. Un premier point d’étape avait été programmé dès le 19 février 2026, en audioconférence, sous l’égide du conseiller spécial de la ministre en charge de la formation et de l’attractivité des métiers.
La ligne de crête entre urgence et exigence
Ce que la mission Maupoil-David/Boronad doit réussir, au fond, dépasse la seule architecture réglementaire. Elle doit convaincre simultanément les syndicats hospitaliers que le transitoire ne deviendra pas le permanent, les pharmaciens d’officine que la passerelle représente une opportunité réelle et non un parcours dissuasif, et les pouvoirs publics que la réforme tient ses promesses en matière de couverture territoriale. Le précédent du deuxième DES en médecine, opérationnel depuis 2017, montre que ce type de dispositif est praticable. Mais il avait nécessité plusieurs années d’ajustements pour trouver son équilibre. Le calendrier serré imposé à la mission laisse peu de marge pour les tâtonnements.


