Vestiaire Collective : la seconde main devenue phénomène mondial

En quinze ans, Vestiaire Collective est devenue le leader mondial de la revente de luxe.

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En quinze ans, Vestiaire Collective a transformé un pari culturel en réalité économique. La plateforme parisienne de revente de mode de luxe revendique aujourd’hui une présence dans plus de 70 pays, un catalogue de plus de 5 millions de pièces et un volume brut de marchandises frôlant le milliard d’euros en 2024. Ce qui ressemblait, en 2009, à une expérience de niche est devenu l’un des acteurs les plus influents de la mode mondiale — et l’un des plus scrutés.

Des copines parisiennes à la scène internationale

L’histoire commence modestement, sous le nom « Vestiaire de Copines ». Six cofondateurs lancent la plateforme à Paris en 2009 sur une intuition simple : le vêtement de luxe a plusieurs vies possibles, à condition d’organiser leur circulation dans un cadre de confiance, avec une sélection rigoureuse et une authentification sérieuse. Le renommage en Vestiaire Collective, en 2012, officialise l’ambition d’un modèle scalable à l’international.

La différence avec eBay ou Vinted ne tient pas au seul positionnement premium. Elle tient à une promesse de curation : chaque pièce est vérifiée, chaque vendeur évalué, chaque transaction encadrée. C’est cette friction assumée — coûteuse à opérer — qui construit la légitimité de la plateforme sur le segment luxe et premium, là où la confiance conditionne l’acte d’achat.

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Un modèle économique construit sur la sélectivité

La mécanique financière de Vestiaire Collective repose sur une commission d’environ 20 % appliquée à chaque transaction. Rapportée à un GMV légèrement inférieur au milliard d’euros en 2024 pour 200 millions d’euros de revenus, cette commission finance une infrastructure lourde : centres d’authentification physiques, logistique internationale, outils d’intelligence artificielle contre la contrefaçon, traitement de données à grande échelle.

Le volume opérationnel donne la mesure de l’ambition : plus de 35 000 nouvelles pièces mises en ligne chaque jour début 2026, pour un total de 5 millions de listings actifs. En parallèle, un modèle dit de « Resale as a Service » (RaaS) permet à des maisons de luxe et retailers — dont des partenaires liés à Kering ou Mytheresa — d’organiser directement la reprise et la revente des pièces de leurs clients via la plateforme. Ce volet B2B ouvre une deuxième source de revenus structurelle, moins dépendante de l’acquisition d’utilisateurs individuels.

De la licorne à l’épreuve de rentabilité

Le cap symbolique est franchi en mars 2021 : une levée de 178 millions d’euros auprès de Kering et Tiger Global propulse Vestiaire Collective dans le club des licornes françaises. Un second tour, six mois plus tard, porte la valorisation à environ 1,7 milliard de dollars. Au total, la société a levé quelque 824 millions d’euros depuis sa création, selon Statista.

Le resserrement des valorisations tech change la donne. En janvier 2024, un tour mené par Eurazeo valorise la société 1,1 milliard d’euros — statut de licorne maintenu, mais recalibré. La même année, une campagne de financement participatif sur Crowdcube, proposant des actions à 1,78 euro, attire plus de 3 000 investisseurs pour 3 millions d’euros levés, dont 58 % de nouvelles investisseuses. L’opération est autant un signal politique qu’une levée de fonds.

Les résultats 2024 marquent un tournant opérationnel. Le CEO Bernard Osta annonce à Bloomberg une marge brute supérieure à 50 %, une croissance annuelle des revenus dépassant 20 % ces dernières années, et un EBITDA positif sur la fin de l’exercice. Le premier bénéfice net annuel complet est attendu pour 2026, plus de quinze ans après la fondation. L’introduction en Bourse, plusieurs fois évoquée avec l’horizon 2025, est désormais explicitement repoussée à un terme indéterminé, la priorité étant de consolider la rentabilité avant toute cotation.

Le combat politique contre la fast fashion

Vestiaire Collective ne se contente pas d’occuper un marché. Elle entend le redéfinir — et peser sur les règles qui l’encadrent. Depuis novembre 2022, la plateforme bannit progressivement les marques de fast fashion : 63 enseignes ont été exclues en 2024, dont Shein, Boohoo, H&M, Zara, Uniqlo ou Gap.

Ce positionnement militant a trouvé une traduction législative directe. Après une adoption à l’unanimité à l’Assemblée nationale en mars 2024, la proposition de loi française « visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile » est un temps bloquée au Sénat, provoquant la colère publique de la cofondatrice Fanny Moizant, qui dénonce un « scandale national ». Le Sénat adopte finalement le texte à une large majorité le 10 juin 2025. Il introduit une éco-contribution modulée par article — 5 euros, pouvant atteindre 10 euros en 2030, plafonnée à 50 % du prix hors taxes —, une interdiction de publicité pour l’ultra fast fashion, et des obligations renforcées d’information environnementale. Vestiaire salue « la première loi anti fast fashion au monde ».

La portée réelle reste cependant conditionnelle. Plusieurs dispositions structurantes — définition précise de l' »ultra express fashion », barème définitif, modalités de la contribution — sont suspendues à des décrets d’application et à la fin de la procédure de notification TRIS auprès de la Commission européenne. La victoire législative est réelle, son déploiement effectif incertain.

Impact environnemental : résultats solides, crédits carbone contestés

Le Circularity Report 2024 de Vestiaire avance qu’un achat sur la plateforme réduit de 90 % l’impact environnemental d’un article par rapport à un achat neuf. L’Impact Report 2023 précise que la revente prolonge la durée de vie d’une pièce de 2,2 ans en moyenne, réduisant son empreinte carbone, ses déchets et sa consommation d’eau de 73 % par rapport au neuf. Ces chiffres s’appuient sur des analyses de cycle de vie et le protocole GHG.

L’empreinte propre de la plateforme s’établit à environ 18 634 tonnes de CO2e en 2024, en légère baisse par rapport aux années précédentes. Vestiaire est certifiée B Corp depuis 2021, avec un score initial de 89,4 points, se présentant comme la première grande plateforme mondiale de revente à obtenir cette certification.

En 2025, la société lance un programme de crédits carbone fondé sur les « émissions évitées » par la seconde main : 55 000 crédits couvrant 2023 et 2024, vendus 34 euros l’unité, soit environ 1,87 million d’euros monétisés. Des ONG et experts climat soulèvent aussitôt le risque de confusion entre réduction réelle des émissions et logique de compensation, ainsi que les incertitudes méthodologiques inhérentes au calcul d’émissions « évitées ». La question du greenwashing plane, même si la plateforme revendique une méthodologie documentée.

La rupture fondatrice : quand les investisseurs reprennent la main

L’automne 2025 ouvre une séquence de gouvernance inédite. En octobre, le CEO Maximilian Bittner, en poste depuis 2019, quitte la direction. Son successeur désigné est Bernard Osta, jusque-là directeur financier — un choix qui dit clairement la priorité : discipline opérationnelle et trajectoire vers le profit.

En janvier 2026, c’est Fanny Moizant, cofondatrice et présidente depuis seize ans, qui annonce son départ. Elle précise que ce n’est « pas une décision qu’elle a prise, ni anticipée », évoquant des « changements organisationnels récents ». La presse spécialisée y lit sans détour une pression des investisseurs pour accélérer la performance financière. Il ne reste plus, de l’équipe fondatrice, que Sophie Hersan, directrice mode. La nouvelle direction, emmenée par Osta, recentre la feuille de route sur l’excellence opérationnelle, l’IA au service de l’authentification et de la personnalisation, et l’amélioration de l’expérience acheteur-vendeur.

Les États-Unis comme prochain moteur de croissance

Historiquement, environ 70 % du chiffre d’affaires de Vestiaire Collective proviennent d’Europe. Les États-Unis, qui représentaient une part marginale avant le rachat de la plateforme américaine Tradesy en 2022, pèsent désormais près de 20 % des revenus. Le panier moyen américain atteint environ 500 dollars, soit quelque 10 % de plus qu’en Europe.

Bernard Osta présente explicitement les États-Unis comme le principal moteur de la prochaine phase. Une étude BCG-Vestiaire publiée en octobre 2025 estime que le marché mondial de la revente pourrait atteindre 360 milliards de dollars en 2030, croissant trois fois plus vite que le marché du neuf. La stratégie pour capter cette dynamique combine renforcement de la logistique locale, concentration sur les catégories à forte valeur — sacs, horlogerie, chaussures — et développement de partenariats avec les grandes maisons américaines.

Un paysage concurrentiel sous tension

La montée en puissance de Vestiaire Collective se joue dans un environnement qui s’est densifié. Vinted, valorisée autour de 8 milliards d’euros avec 75 millions de membres, domine le marché généraliste européen. Aux États-Unis, The RealReal occupe le segment luxe avec des ressources importantes. Les grandes maisons de luxe elles-mêmes développent leurs propres programmes de revente, via Farfetch ou Mytheresa, menaçant le positionnement intermédiaire de Vestiaire.

La bataille porte autant sur l’économie de plateforme — niveau de commission, coût de l’authentification, rapidité de rotation — que sur la crédibilité écologique. Le statut B Corp, les rapports d’impact annuels et l’engagement pro-femmes dans la tech constituent des actifs différenciateurs. Mais les ONG et médias spécialisés restent vigilants sur la qualité des emplois dans la logistique, la robustesse des méthodes de calcul des émissions évitées et le risque de greenwashing via les crédits carbone.

L’épreuve de vérité

Le cycle 2025-2026 impose à Vestiaire Collective trois preuves simultanées. La première est financière : transformer l’EBITDA positif de fin 2024 en premier bénéfice net annuel durable en 2026, après 824 millions d’euros levés en quinze ans. La deuxième est environnementale : documenter rigoureusement la méthodologie des crédits carbone et démontrer que la circularité revendiquée produit un impact mesurable, pas seulement un récit de marque. La troisième est politique : la loi anti fast fashion française, que Vestiaire a contribué à mettre sur l’agenda, ne déploiera sa portée réelle qu’une fois les décrets d’application publiés et la notification européenne levée.

Quinze ans après son lancement, la plateforme a réussi l’essentiel : imposer la seconde main de luxe comme un segment crédible, désirable et économiquement viable. Ce qui se joue maintenant, c’est la capacité à tenir ensemble croissance, profit et transformation sectorielle réelle — sans sacrifier l’un au profit des deux autres.



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